Chronique

Kolkhöze Printanium

Kokhoznitsa vol.1

Paul Brousseau (kb) ; Maxime Delpierre (g) ; Hugues Mayot (s) ; Jean-Philippe Morel (b) ; Philippe Gleizes (dr)

Label / Distribution : D’ autres cordes

Quitte à user les symboles de la révolution russe pour évoquer ce disque surprenant, ce serait plus vers l’ouvrier modèle Stakhanov que vers les grandes plaines d’Ukraine qu’il faudrait se tourner. Torturés par les réminiscences d’une époque que l’on imagine difficilement autrement qu’en noir et blanc, les cinq musiciens de Kolkhoze Printanium jouent avec les dérives inquiétantes d’une société malmenée par ses propres excès. Ici les machines, l’industrie imposent leurs règles aux artistes, et Paul Brousseau dresse le compte rendu ce combat inégal.

Aux côtés du compositeur et claviériste, on retrouve Maxime Delpierre qui, comme toujours, place sa guitare où il faut (Louis Sclavis, Limousine, Camisetas… pas une fausse note), Hugues Mayot (saxophones), Jean-Philippe Morel (basse) et Philippe Gleizes (batterie), unis au sein d’un consortium tenant autant de la musique industrielle ou du rock que du jazz. Citer en référence Tarkovski aussi bien que Steve Reich ou Genesis, voilà qui révèle d’ailleurs l’étrange singularité de Kolkhoznitsa vol. 1, œuvre cinématographique où le bien nommé « StalkerAT79 » rappelle le film glauque du réalisateur russe comme le glacial roman des frères Strougatski dont ce dernier s’inspire. La cohérence de cet univers où les saillies de saxophones désespérées se heurtent aux murs froids d’une rythmique implacable fascine et intimide presque. Dans cette bataille perdue d’avance au sein d’un état policier, les musiciens tentent de s’évader, détalent dans des ruelles sans issue avant d’être immanqublement rattrapés par les gardiens et leur morale dictatoriale descendue des miradors (« Kolkhöze »).

Entre délires totalitaristes (« Chaotic Mantra ») et déchéance d’antiques ordinateurs en court-circuit (« Kolkhoze Talk »), Kokhoznitsa vol.1 est un périple qui ne baisse jamais en intensité. Compositeur de talent, Brousseau sait aussi mettre en valeur son travail grâce à une production sans faille, toute soviétique. Au terme de cette épopée, l’espèce humaine tentera une dernière fois de triompher de l’adversité : dans une ultime scène digne de l’imagination d’Enki Bilal, Peter Gabriel en personne s’extirpe de son déguisement de renard pour défier l’implacable machine. Comme les autres, il sera englouti en temps voulu ; l’être humain a perdu la première bataille, mais on espère un second chapitre de cette aventure littéralement inouïe.