La Petite France deviendra grande

Exemplaire, l’association Sturm Productions défend l’égalité de genre, la mixité et la diversité dans le secteur du jazz et des musiques actuelles. Sturm signifie Tempête en alsacien. Le soutien de cette association aux artistes indépendant·es, aux femmes et aux minorités se concrétise avec un évènement phare, le festival Jazz à la Petite France qui a lieu en plein air et à prix libre. En préambule du festival, le premier adjoint à la Mairie de Strasbourg, Mathieu Cahn, a insisté sur la volonté de donner une dimension plus événementielle à la capitale alsacienne.

Cette nouvelle édition de Jazz à la Petite France présentée par sa directrice artistique Séverine Cappiello comptait 49% de femmes sur scène.

Séverine Morfin

Première formation à entrer en scène, Octa, porté par le batteur Maxime Epp, fut une belle découverte. Cet octet paritaire qui faisait ses premiers pas ce soir se distingue par l’équilibre sonore de ses arrangements. L’orchestre exulte et ne laisse guère de répit au déroulement des compositions, les cordes sont à la fête et rappellent l’écriture raffinée d’un autre groupe français, le Swing String System. On perçoit dans cette musique l’héritage des fulgurances de Stéphane Grappelli et de Didier Lockwood, en particulier lorsque la violoniste Nina Casati s’envole. La virtuosité de l’altiste Étienne Bideau et la fluidité de la violoncelliste Inès Soubeste se complètent et le tandem rythmique composé de Nello Drone et Maxime Epp soutient l’édifice orchestral. Le son de velours du saxophoniste Mathieu Genelot fusionne agréablement avec les arabesques de la flûte de Marie Dubus mais la révélation demeure Claire Besson qui se joue des pièges harmoniques avec sa guitare acoustique amplifiée. Il est agréable d’entendre une guitariste qui ne se perd pas dans une multitude d’effets sonores : ici, seule la concision des notes prend de l’ampleur. Complètement à l’opposé des discours précipités, cette musicienne très concentrée se pose en héritière de Mick Goodrick.

Quel plaisir d’entendre l’altiste Séverine Morfin, toujours très inspirée. Son duo avec Malik Ziad a enchanté la foule. La vitalité communicative qui anime « Vortex » ne peut laisser indifférent. La clarté des notes qui émanent de l’alto créé par le luthier Patrick Charton épouse les sons graves du guembri. On explore le patrimoine inépuisable des musiques ethniques en lien avec la modernité incarnée par les cadencements entraînants de « Rituel ». Cerise sur le gâteau, le duo accueille Stéphane Galeski, oudiste strasbourgeois inspiré par les musiques méditerranéennes. Les musiques du monde n’ont jamais si bien porté leur nom.

Sophie Alour

Le trio du contrebassiste Philippe Klawitter devient ce soir quartet avec Sophie Alour. Particularité de ce groupe, les effets électroniques associés au son du saxophoniste ténor Christophe Rieger. Son approche singulière lui permet de superposer ses improvisations novatrices avec l’inventivité des musiques contemporaines et se conjugue à l’unisson avec le second ténor joué par Sophie Alour. Elle a fait de l’élégance sa priorité, aucune note n’est superflue, les phrasés des saxophones entrecroisés lorgnent vers l’esprit de la west-coast. Toute cette efficacité se conjugue avec le jeu polyrythmique de Francesco Rees et avec les manipulations sonores du synthétiseur diffusées par le contrebassiste. Une nouvelle invitée s’installe discrètement : Claire Besson vient rehausser la mélodie « Nouveau monde » écrite par Sophie Alour, qui demeure sous le charme de l’intervention remarquable de cette guitariste prodigieuse.

Pour la deuxième soirée, plus une seule place assise n’est en vue. C’est au tour de la pianiste et chanteuse franco-britannique Hannah Featherstone d’investir la scène. D’emblée, elle captive le public. La saveur instrumentale est rehaussée d’une touche électronique qui met en valeur la suggestivité des thèmes. Sa voix diaphane a conquis un auditoire très concentré qui a fortement applaudi cette artiste à la fois sensible et sincère.
Autre univers, la chanteuse et compositrice Larra Issa a démarré sur les chapeaux de roues. La basse électrique puissante de Nicolas Daguet se promène d’entrée sur les nappes des claviers projetées par Ilann De Carpentier. La danse s’impose au premier rang, mais n’imaginez pas que cela concerne uniquement des jeunes gens : la discrétion légendaire des strasbourgeois·es de tout âge se métamorphose rapidement en agitation fiévreuse. Les rouages bien huilés de la machine réservent malgré tout des surprises comme avec la belle intervention mélodique en solo du bassiste et les interventions du claviériste que l’on devine fin connaisseur du broken beat et du jazz.

Éclatante dans sa tenue rouge vif dès son apparition scénique, Léonie a tout emporté sur son passage. Elle avait sorti son premier single Swag Energy en 2022 et c’est une confirmation que cette dose d’énergie qui déferle, bien encadrée par les claviers d’Imàn Le Parc. Alors que les prouesses vocales de Léonie attirent tous les regards, c’est le guitariste Sofiane Messarat qui va s’affirmer audacieusement avec une intervention qui privilégie son jeu nuancé doublé d’une grande intensité.

C’est l’heure du bœuf au bar l’Amer à boire. La majorité des artistes présent·es au festival s’y rend. L’ambiance bon enfant voit se succéder des musicien·nes confirmé·es qui se mêlent aux débutan·tes avec, comme indispensable trait d’union, Hughette Tolinga. Spécialiste du tambour Ngoma, la percussionniste congolaise a enchanté les participant·es par son soutien rythmique inventif et allègre.

Lada Obradović & David Tixier © Mario Borroni

Le dernier soir voit la chanteuse Audrey Pierre enchaîner des titres qui évoquent des tranches de vie : « What A Day », « Blasons dorés », « Mr. Brown », et passe du français à l’anglais avec un égal bonheur. Damien Groleau surfe sur les vagues mélodiques avec un jeu pianistique où pointe l’inspiration de Bill Evans. La précision avec laquelle le contrebassiste Vladimir Torres aborde les compositions procure une stabilité au quartet alors que le jeu enivrant de Tom Moretti ravive la musique. Pas de doute, ce jeune batteur fut l’une des révélations du festival.

Dix ans que le duo Obradović-Tixier parcourt les festivals avec une fraîcheur perpétuelle. La succession des compositions est traversée par la pop inventive, le jazz et des séquences électroniques exquises. Les rebondissements permanents sont de mise, David Tixier explore des territoires vierges, il s’engage dans des directions qui révèlent des surprises harmoniques auxquelles répondent les fulgurances de Lada Obradović. Ces deux artistes échafaudent des plans rythmiques, les déconstruisent pour mieux nous surprendre et prennent un malin plaisir à réinventer la beauté structurelle de leurs morceaux. Le parfum de l’Inde s’invite avec « Delhi’s Dream » bercé par les sonorités détournées du sitar et des tablas issues du synthétiseur de David Tixier qui se fondent dans les pulsations de Lada Obradović. Destiné à paraître sur leur prochain album, « Checkpoint Charlie » clôt cette prestation hypnotique.

Milena Casado Quartet © Mario Borroni

La fin du festival a révélé tout le talent de Milena Casado. Le quartet de la trompettiste a emmené la musique dans les étoiles, l’équilibre entre les racines du jazz et la propension à inventer de nouveaux langages se matérialise comme par magie. L’engagement physique de cette musicienne témoigne d’une aisance déconcertante, ses improvisations passent de phrasés éblouissants hérités de Freddie Hubbard à des lignes mélodiques d’une extrême délicatesse. L’utilisation de l’écho est judicieux, jamais appuyé et l’intensification de ces nappes sonores procure un plaisir incomparable. Porteur d’une énergie contagieuse, le pianiste Lex Korten développe un jeu expressif qui s’appuie sur l’amplitude des notes du contrebassiste Mats Sandahl très éloquent. Il faut souligner la performance de Gautier Garrigue, intégré à cette formation avec une prodigieuse aisance.

Par sa réussite incontestable, Jazz à la Petite France est appelé à se développer, la qualité de la programmation de cette sixième édition a marqué favorablement les esprits.