Chronique

Le Pot

Zade

Manuel Mengis (tp), Manuel Troller (g), Hans-Peter Pfammatter (p), Lionel Friedli (perc)

Label / Distribution : Everest Records

Puisqu’il faut bien arriver au bout de la nuit, et même des mille-et-une, Le Pot, le quartet du trompettiste Manuel Mengis, revient avec Zade, dernière partie de la triologie She-Hera-Zade débutée en 2015. Nulle référence arabisante, pas plus que de contes merveilleux dans le propos, mais une certaine façon d’illuminer la pénombre, les rêves. L’abstrait. L’orchestre n’a pas changé, puisqu’on retrouve au côté du leader le guitariste Manuel Troller et le pianiste Hans-Peter Pfammatter. Mais tous deux ont un rôle assez différent des précédents épisodes. Longtemps, sur la scène suisse Mengis fut synonyme d’électricité, voire d’électronique. Son orchestre Gruppe 6, tout comme She et [Hera], étaient perclus de nappes et d’éclairs qui altéraient une masse sonore où l’énergie n’entamait pas un goût certain pour la mélodie. Avec Zade, c’est la forme acoustique qui est retenue : Pfammatter va chercher toute une gamme de frottements et de claquements dans les tripes de son piano. Quant à Troller, il s’accommode du silence, n’hésitant à faire sonner à l’unisson du piano ses cordes garnies de différents objets .

Au fur et à mesure de l’histoire, Le Pot s’est dénudé, débarrassé de ses voiles. Les coups de semonces de She sont devenus de lointains échos, et l’orchestre se retrouve presque à nu. Seul le percussionniste Lionel Friedli conserve un rôle identique qui ponctue les feulements de la trompette, les accompagnant même de quelques crissements de cymbales (« Open Out »). Mais nécessairement, dans cet environnement moins amplifié, le moindre de ses gestes prend une importance considérable. L’élève de Norbert Pfammatter se charge des réminiscences agressives, à l’instar de « Wirrwarr ». Son corps-à-corps avec Troller débouche sur le calme inquiétant de « Testaréal » où le jeu d’embouchure de Mengis, proche du souffle neutre, paraît comme parvenir des ténèbres.

Après avoir évoqué Britten dans Hera, et s’être ainsi inscrit dans une volonté de se rapprocher de la musique contemporaine tout commençant à se délester des machines, Le Pot se consacre ici à de l’improvisation totale. On pourrait imaginer que le résultat se ferait plus charnel et moins nerveux, mais le quartet est au contraire dans une perpétuelle expectative. Chaque son, chaque souffle de « Latibule » est suspendu à la direction empruntée par le voisin. Il en résulte des phases de silence assez épaisses, qui confèrent à l’album une langueur pesante. Le Pot n’a pas besoin d’amplification pour construire un univers dense et onirique qui clôt une trilogie sur une note peut être plus anecdotique mais pas moins poétique, telles ces lumières du petit matin qui viennent éclairer la nuit pour mieux la dissiper.