Entretien

Les Nuits de Fourvière - D. Delorme

Les « Nuits de Fourvière », à Lyon, est un festival-marathon : il dure deux mois et est pluridisciplinaire. Le jazz y a depuis longtemps sa place - du 3 juin au 2 août 2014.

Troisième festival de France avec 157 000 spectateurs l’année dernière, les Nuits de Fourvière à Lyon débutent avec Zinnias, un opéra jazz de chambre, pour se terminer le 2 août avec Electre après soixante spectacles. Entretien avec le directeur, Dominique Delorme.

- Comment bâtissez vous l’approche du jazz et des musiques improvisées aux Nuits de Fourvière ?

- Tout d’abord, nous ne sommes pas un festival de musique à proprement parler. Quand les Nuits de Fourvière sont nées, en 1946, elles se fondaient sur l’idée qu’il n’y avait pas de frontières entre les disciplines artistiques. Cette ligne directrice s’est toujours maintenue.

Pendant toutes ces années, il a fallu combattre l’idée « franchouillarde » que la pluridisciplinarité était forcément synonyme de médiocrité. Partout dans le monde, que ce soit à Athènes, à Edimbourg, à Barcelone ou au Lincoln Center à New York, on trouve des festivals pluridisciplinaires : la question ne se pose même pas ! Il en est une qui se pose tout de même : comment marier les disciplines tout en étant au meilleur niveau artistique, en présentant à la fois des têtes d’affiches et des artistes plus confidentiels ?

- Au moment de bâtir la programmation, vous imposez-vous des quotas entre théâtre, musique et danse ?

- Non, nous essayons simplement, dans toutes les disciplines de viser au plus haut, en retenant les artistes qui ont du caractère, qui racontent leur vision du monde. A partir de là, pas de quotas : les Nuits sont un festival des arts de la scène qui part du principe que pour continuer à correspondre à cette définition, il ne saurait y en avoir. On n’ouvre pas une saison en se disant qu’on va donner huit spectacles de danse, huit de rock, huit de jazz… Quand on part à la pêche de cette façon-là, on sait qu’on ne va rien ramener de bon… parce que ce n’est pas comme ça que ça marche ! Notre métier est d’être attentifs, de savoir quels sont les artistes qui, aujourd’hui, ont envie de dire quelque chose et savent le dire avec talent. Nous composons le programme à partir de cette trame. La matière première, c’est le discours des artistes.

- On constate cependant que la musique est programmée à la fin du festival.

- C’est une stratégie liée au territoire. Parfois on triche - il peut nous arriver de programmer de la musique populaire au début, puis un spectacle de théâtre à la fin, ce qui est d’ailleurs le cas cette année.


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Dominique Delorme Photo D. Largeron

Nous terminons avec l’Electre de Sophocle, qui est bien du vrai théâtre pur et dur. Nous avons donc des règles. Nous nous inscrivons dans un territoire, une histoire, un paysage national qui veut que début juillet démarrent les festivals d’Avignon et d’Aix-en-Provence, et que du 28 juin au 13 juillet se tient le festival Jazz à Vienne. Nous essayons donc de travailler en complémentarité. Pas la peine de programmer une grosse production de théâtre en plein festival d’Avignon ! Ensuite, nous travaillons en lien avec le public, mais aussi avec la presse. Comme vous le savez, en France, la presse est hyper-centralisée, et ce mastodonte installé à Paris se déplace selon les événements. De nos jours, il n’y a plus beaucoup de critiques de théâtre, d’opéra, de jazz. Ils ne peuvent pas se démultiplier. Donc, si nous programmons du jazz en même temps que Vienne, nous savons que les critiques auront plutôt tendance à aller à Vienne. Nous tenons compte de tout cela sur le calendrier. Et il est vrai que nous mettons plutôt l’accent sur les musiques populaires à la fin du festival.

- Et le jazz, dans tout ça ?

- Tout vient des rencontres. Et des envies. On peut se retrouver, comme l’année dernière, avec une grosse programmation jazz. Laquelle serait elle-même un festival de jazz. Nous avions six gros concerts. A côté, nous aurions pu mettre des groupes plus jeunes, des gens moins connus. Et nous aurions un festival de jazz… Cette année, c’est un peu plus diffus de ce côté-là. Nous avons tout de même Avishai Cohen, Mélanie de Biasio, Raphael Gualazzi mais aussi un spectacle autour de l’album Rock Bottom de Robert Wyatt, et un autre autour du blues grec, le fameux rebetiko.

- Keith Jarrett était encore une fois présent l’an dernier.

- Jarrett est un cas particulier. Son premier passage date de 2005 et depuis, il a fait cinq concerts aux « Nuits ». Mais la première fois, nous avons mis trois ans pour le convaincre ! Il ne peut pas jouer pour 6 000 ou 7 000 personnes. A 7 000 on ne « tient » pas une salle. Ici, au théâtre antique de Fourvière, la jauge est de 3 000, et nous prenons moult précautions. Keith Jarrett a apprécié ces dimensions qui sont, je pense, le maximum qu’il puisse accepter, avec sa qualité et son type de prestation. Ce n’est pas un artiste de stades…

- Pourquoi avez-vous mis trois ans à le convaincre ?

- Il est toujours inquiet. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il est méticuleux, prudent, réservé. Il a fallu montrer patte blanche, lui expliquer, envoyer des photos. Et comme ça s’est très bien passé, il est revenu. Maintenant, quand il est en tournée, son manager nous demande s’il peut faire escale ici…

- Y a-t-il des styles que vous essayiez d’attirer plus que d’autres ?

- Non, ce sont là encore des rencontres, des envies. Par exemple, on savait qu’Avishai Cohen avait envie de tourner, donc on lui a proposé de venir. Ce sera la première fois. Ensuite, à l’origine du spectacle « Le monde de Robert Wyatt », il y a Richard Robert, conseiller artistique à la musique depuis trois ans. Richard a été quinze ans journaliste aux Inrockuptibles, ce qui lui a permis d’interviewer Robert Wyatt. Passionné par le personnage, il a eu l’idée de construire une soirée autour de Rock Bottom pour le quarantième anniversaire de l’album. Il a contacté le North Sea Radio Orchestra avec à sa tête Craig Fortnam, John Greaves, Elise Caron, Pascal Comelade, Silvain Vanot… et nous avons programmé une soirée unique, une production des Nuits de Fourvière qui, a priori, ne se reproduira pas…

- Et pourquoi cette soirée rebetiko ?

- Elle est issue de la lecture de L’été grec de Jacques Lacarrière, d’un voyage en stop en Grèce, et du rebetiko entendu à Thessalonique. En 2010, nous sommes partis entre Athènes et Delphes écouter des musiciens. Nous ne pouvions pas amener le rebetiko seul, ç’aurait été anecdotique. Il fallait construire quelque chose autour. Nous avons donc mis en place un double plateau avec le Rebetiko du Pirée et le Rebetiko d’Asie mineure. Nous organiserons aussi une conférence sur cette musique, un apéro rebetiko avec tous les intervenants… De plus, une jeune troupe de théâtre à l’esprit rebelle, donc dans l’esprit du rebetiko, donnera deux pièces, La Veillée et Don Quichotte. Tout un ensemble qui va nous raconter la Grèce…