Chronique

Les douze sons

Joelle Léandre

Joelle Léandre (b), Annick Nozati (voc), Irène Schweizer (p), Barre Phillips (b), Georges Lewis (tb), Biscotte (voc), Dereck Bailey (g), Ernst Reijseger (cello)

Label / Distribution : Nato

A l’occasion des soixante ans de Joëlle Léandre que nous fêtons ce douze septembre, nato célèbre à sa façon l’anniversaire d’une des figures les plus libres et les plus intransigeantes de notre époque en rééditant Les douze sons, premier enregistrement de la contrebassiste sous son seul nom.
En se replongeant dans cet album, qui est aussi un des premiers du label (1983), on comprend tout de suite que le cadeau est autant pour nous que pour elle. Dès « Basses profondes », qui l’unit à une autre figure tutélaire de l’instrument, Barre Phillips, on reconnaît son son plein et sensible, on savoure sa faculté de transgresser règles et cadres avec une générosité toujours sur la brèche pour une improvisation faite de matières brutes et d’éléments déchaînés.

Comme avant l’été, pour, cette fois, les trente ans du beau label nato, avec la réédition d’Instant Replay de Lol Coxhill (où s’illustrait d’ailleurs Léandre), Les douze sons mélange le parcours d’une musicienne à travers un contexte, une époque, et l’exaltation de la création vécue comme acte de Résistance.
Là où Instant Replay faisait la part belle au festival de Chantenay-Villedieu, Les douze sons privilégie le mythique Dunois [1] qui fut, de 1979 à l’aube de la décennie 90, un des lieux où s’est exprimée avec le plus de force la voix de la musique improvisée européenne ; on a ainsi pu y entendre ses multiples connections, hybridations et explosions dans une atmosphère où la musique et les utopies se mêlaient dans un joyeux parfum de Liberté. Sous la houlette de Sylvain Torikian et Nelly Lohier, avec le concours de figures comme François Tusques, ces anciens locaux industriels ont accueilli, entre autres, Steve Lacy ou Mal Waldron, Lol Coxhill ou Daunik Lazro. C’est cette salle, un des mythes fondateurs du label nato (un site internet en témoigne, notamment via des vidéos saisissantes) qui dessine ici la vibrante toile de fond de l’univers de Joëlle Léandre ou, mieux, expose les facettes multiples de celle qui arriva à Paris en 1969 avant de rencontrer John Cage ou Anthony Braxton…

Ce titre, ces « douze sons » de la gamme, ne sont pas fortuits ; au-delà d’un hommage délicat au dodécaphonisme de Schönberg ou de la coïncidence avec une date de naissance, ils recouvrent douze tableaux – autant de rencontres fortuites ou complices. On y retrouve l’humour ravageur qui tire son fil d’Ariane tout au long de la carrière de Léandre sur « Ballade de chien », par exemple, où, aux côtés de Barre Phillips et du tromboniste George Lewis elle lance son chien Biscotte dans une carrière de vocaliste…
On y découvre aussi ces clins d’œil fréquents aux compositeurs qu’elle aime. Ainsi ce « Trio en forme de bagatelle » qui évoque Satie. L’abondance de cordes de ce morceau, où elle côtoie Derek Bailey à la guitare et Ernst Reijseger au violoncelle, en fait sans doute l’une des pièces les plus troublantes par son approche charnelle des frappes et des effleurements, et une fusion constante du cristal et du métal. On décèlera d’autres allusions dans les titres, bien sûr, de Boulez à Ravel en passant par l’amour dévorant de la basse, cet instrument trop longtemps réputé balourd et auquel ces magiciens que sont Phillips ou Léandre ont offert la douceur d’une plume (le très beau « Seriozo (pour cordes et trombone) » avec, toujours, G. Lewis…)

Enregistré en public sur quatre jours en juin 1983 dans le cadre d’une « Carte Noire (voir le programme de l’époque]] à Joëlle Léandre », Les douze sons pétille de cette alchimie enivrante où l’absolue modernité du propos se teinte d’une nostalgie allègre. Les fantômes de Dunois semblent revivre au gré de l’archet ; la voix de la regrettée Annick Nozati se mêle au piano d’Irène Schweizer pour reformer le trio mythique des Trois Dames ; de l’exubérance d’une « Pavane » à l’abstraction lyrique d’une « Cadenza rare », l’ensemble témoigne avant tout d’une radicalité tenace et profondément belle. S’il ne s’agit pas à proprement parler d’un point de départ - l’histoire de Joëlle Léandre s’écrit depuis qu’elle a croisé son premier archet de contrebasse – ce disque est la pièce nodale d’une charpente musicale en constante entropie. Bon anniversaire, Joëlle !

par Franpi Barriaux // Publié le 12 septembre 2011

[1Situé au 28 de la rue du même nom, Paris XIIIe et devenu entre-temps un théâtre accueillant des « spectacles jeunesse ».