Les enchantements de Gaume

Durant trois jours le charmant village de Rossignol s’anime avec des artistes émergents qui côtoient de grands noms du jazz dans une ambiance familiale. Onze productions belges ont mis en avant la créativité des musicien·nes de ce pays. Très attendus en Belgique, trois projets inédits se sont succédés : « Keith Jarrett, une voix, dix doigts », « New Sketches of Spain » et « Remembering E.S.T ».
Quant aux créations, elles ont mis à l’honneur le Brussels Jazz Orchestra avec Nathalie Loriers, deux cartes blanches de François Vaiana et Stéphane Mercier sans oublier la relève musicale avec les P’tits Gaumais du jazz pris en main par An Pierlé. L’illustration de l’affiche du festival est due à Laurence Gonry inspirée par la faune anthropomorphique qu’elle installe dans les scènes du quotidien.
Les trains se font parfois longuement désirer, c’est ce qui m’arriva lors d’une correspondance ratée. Je commençais donc mes prises de notes avec le projet Between Whispers initié par la chanteuse Barbara Wiernik. Ses vocalises s’unissent à celles de Sarah Klenes et la magie opère instantanément. Un faible mouvement d’oscillation se propage avec ces deux voix qui s’effleurent. Alain Pierre distille ses notes de guitare avec clairvoyance, accompagné du bruissement des balais sur la caisse claire d’Antoine Pierre très concentré. Le point d’ancrage au sol se manifeste avec la profondeur des notes propagées par Nicolas Fiszman, le son unique de sa basse enracine cette musique très délicate.
Changement d’ambiance avec la dimension imposante du Brussels Jazz Orchestra qui dédie sa création Envols à la pianiste emblématique de l’orchestre depuis 2002, Nathalie Loriers. C’est une rétrospective savoureuse qui s’offre à nous avec des compositions historiques telles que « Danse éternelle » ou « Neige » ici magnifiée par le saxophoniste et directeur orchestral Frank Vaganée. Les inflexions des cuivres sont soulignées par la section rythmique d’une extraordinaire précision. Très inspiré au bugle, Pierre Drevet improvise avec un sens accru de la liberté tout en privilégiant une ligne mélodique, l’auditoire en redemande. Considéré comme l’un des meilleurs big bands européens le Brussels Jazz Orchestra a atteint un équilibre entre le déploiement de la masse sonore et la mise en valeur du toucher pianistique élégant de Nathalie Loriers. Jean-Pierre Bissot, le directeur, rappelle que le public présent lors de cette édition bénéficie d’un large aperçu de la scène belge. Une arrivée massive de familles pour assister à la prestation Les P’tits Gaumais du Jazz associés à An Pierlé remplit l’espace du festival. Le foisonnement rythmique de Casper Van De Velde incorpore les chants enfantins qui swinguent allègrement sur des airs généreux et vivifiants. Acclamations chaleureuses et méritées.
La confrontation d’un disco funk dissonant avec des sons décapants qui lorgnent vers un orient imaginaire comble la foule nombreuse qui se trémousse.
Des échos de hard bop déferlent sous les doigts agiles de Stéphane Mercier, l’un des rares instrumentistes à valoriser le saxophone mélodique en do qui eut son heure de gloire dans les années vingt. Le texture métallique de cet instrument situé à mi-chemin entre l’alto et le ténor enrichit les articulations chromatiques de « Just In Time » de Sonny Rollins. Le fils du saxophoniste belge, Maël Idris est promis à un bel avenir, il accompagne ses partenaires avec une finesse de jeu pianistique tout en évitant les pièges harmoniques de la composition contemporaine « Structural Memory No. 2 ». Quant à la paire rythmique irlandaise composée du contrebassiste Dave Redmond et du batteur Darren Beckett, elle n’a cessé d’essaimer des métriques complexes avec le sourire aux lèvres.
An Pierlé revient sur scène avec son quartet. Charismatique, elle passe d’un chant aérien à des incantations mystérieuses. Sa voix rauque se joint aux souffles énergiques diffusés par Koen Gisen, instigateur de climats inédits. L’emprise ténébreuse du synthétiseur d’Hendrik Lasure embarque l’auditoire pour l’acheminer dans des contrées stellaires. La structure narrative est traversée par des parcelles de pop sucrée qui se muent en venin menaçant.
Contraste assuré avec les airs envoûtants qui se fondent dans le projet Chorazz de Maxime Blesin. Le choro brésilien épouse les standards de John Coltrane et Wayne Shorter pour mieux les réinventer. Le cavaquinho à cinq cordes du leader épouse les lignes mélodiques délivrées par Greg Houben. Toujours étonnant lorsqu’il improvise, le trompettiste belge aime mélanger le jazz avec les musiques du monde. La virtuosité rayonne avec les accords délicats de la guitare à sept cordes de Pierre Gillet et le soutien sans faille des percussions de Renato Martins dans une ambiance chère à Egberto Gismonti. Suspendu, comme en apesanteur, l’approche novatrice de « Seven Steps to Heaven » signé par Victor Feldman et Miles Davis emporte le public.
C’est la première fois que les voisins luxembourgeois Dock In Absolute se produisent en Belgique et ils vont rapidement se mettre l’auditoire dans la poche. Tirées de trois albums édités et d’un quatrième à venir, les compositions hétérogènes défilent allègrement. Le trio passe du jazz à des expérimentations qui lorgnent vers la musique classique russe. Le pianiste Jean-Philippe Koch esquisse des phrasés rythmiques hérités d’Alexandre Scriabine. Efficace, le bassiste David Kintziger plaque des accords électriques pénétrants. Seule la batterie dense de Victor Kraus mériterait un peu plus de retenue sur les morceaux mélodiques.
Si la prestation de New Sketches Of Spain débute avec le « Concierto De Aranjuez » de Joaquin Rodrigo immortalisé par Miles Davis avec les arrangements de Gil Evans, cette célébration du centenaire de Miles ne s’est pas enfermée dans des clichés poussiéreux. La sophistication de l’écriture doit beaucoup au clarinettiste Renaud Gabriel Pion qui lance « The Pan Piper » à la clarinette basse et adapte les compositions au style expressif du trompettiste Erik Truffaz. La grâce s’incarne avec la danse étourdissante d’Ana Perez et le chant éblouissant d’Antonio Lizana. L’aspect dramatique n’est jamais feint, la palette mélodique du groupe combine une richesse harmonique délivrée par la guitare flamenca de Pau Figueres et la basse d’Arin Keshishi. Ces bonnes vibrations combinées à la texture orchestrale procurent un magnétisme communicatif. Les percussions de Vincent Thomas et Manuel de la Torre s’accolent à cette ambiance hispanique et décuplent le plaisir d’écoute mais c’est une fois de plus Antonio Lizana qui propulse la musique dans une autre dimension avec ses interventions au saxophone alto débordantes de vitalité.
Place à la danse ou plutôt à toutes les formes de danses avec le quintet Petite Lucette qui démontre ce qu’est l’expérimentation saupoudrée de rythmes haletants. « Son vieux brigand est en cavale » tiré de l’album Incendier nos tristesses est une composition qui s’accole bien aux scansions imprévisibles du combo. La confrontation d’un disco funk dissonant avec des sons décapants qui lorgnent vers un orient imaginaire comble la foule nombreuse qui se trémousse. Avec « Le rhume des feux-follets » Clémentine Ristord, Sylvain Fouché, Manon Saillard, Pierre-Antoine Despatures et Mathieu Imbert distillent tous les parfums du jazz et font de ce concert une fête étourdissante.
Descente dans les abysses avec la voix de baryton de François Vaiana. Sa capacité à passer du soul jazz avec le trio Blue Monday People au sextet a cappella The Brussels Vocal Project a fait de lui un funambule mais c’est avec ce jazz de chambre qu’il donne la pleine mesure de son talent. La guitare de Lucien Fraipont égrène des notes avec parcimonie alors que le cor de Rozanne Descheemaeker et l’euphonium de Niels Van Heertum émettent en chœur des harmonies flottantes. Cet univers clos s’enrichit des traits rapides du violoncelle de Federico Braccetti et des sons électroniques qui émergent des machines de Lennart Heyndels. La beauté est mise à nu et l’on ressort bouleversé de ce concert.
Voici un personnage clé du festival gaumais, le contrebassiste Gaëtan Casteels est investi dans l’équipe de bénévoles comme responsable de la backline. Mais c’est en contrebassiste qu’il officie aujourd’hui avec l’Ozaïn Quintet. Inspirés par les combos de Dave Holland et les arrangements du Brotherhood of Breath les musiciens ont délivré une musique inventive qui ne peut laisser indifférent. Portés par le foisonnement des cymbales de Pierre Hurty, Bruno Grollet, Laurent Blondiau et Nathan Surquin ont fait grande impression avec leurs improvisations audacieuses. Deux superbes compositions s’arriment à nos oreilles, « Bishops And Boffins » et « Playground » ; ce groupe fut la révélation incontestable du festival.
Nils Kassap a hérité de la prodigieuse musicalité de son père Sylvain. L’énergie contagieuse qu’il déploie sur scène va droit au cœur du public. Les complaintes balkaniques et celtes portées par Victor Sereni, Ye-Eun Lee et Martin de Pourquery se télescopent avec les distorsions sonores du guitariste Valentin Gevraise, succès assuré.
Acclamé avant même de monter sur scène, Simon Comté n’a pas fini de faire parler de lui. Influencé par le jazz d’outre atlantique et habitué des scènes américaines, il se produit avec son quartet belge composé de Wajdi Riahi, Félix Zurstrassen et Antoine Pierre. La virtuosité mêlée à la vélocité des solis demeure impressionnante mais c’est dans les ballades que le jeune saxophoniste exprime le mieux sa sensibilité musicale.
Le duo Brady composé des violoncellistes Michèle Pierre et Paul Colomb embarquent l’auditoire pour un voyage intergalactique, les recherches d’effets et les comptines évanescentes atteignent un point de perfection singulier.
Remembering E.S.T - 30 Years Of Esbjörn Svensson Trio fait se succéder sur scène des musiciens scandinaves renommés. Anciens membres du trio E.S.T, Magnus Öström et Dan Berglund revisitent des atmosphères chères à Esbjörn Svensson. Les frontières entre le jazz, la pop et la musique classique se dissipent peu à peu. Le rôle important tenu par Joel Lyssarides au piano pimente les interventions des soufflants Verneri Pohjola et Fredrik Ljungkvist. En pleine forme Ulf Wakenius s’approprie de nombreuses influences stylistiques qu’il transpose dans son jeu de guitare inimitable. Entre les moments méditatifs et les accélérations soudaines le sextet a réussi à imposer une vision collective cohérente.
Ils sont trois et si l’on ferme les yeux c’est un orchestre volcanique qui s’impose à nous, Under The Reefs Orchestra renverse tout sur son passage. Le son typique des Shadows s’impose par le vibrato typique de la guitare de Clément Nourry. Indomptable, Marti Melia allume le feu avec son saxophone basse attaqué par les coups de boutoir de la batterie de Jakob Warmenbol. Beau final inclassable d’un festival animé par des personnes exquises, à l’image de l’indispensable Geneviève Bruyndonckx toujours sur la brèche.




