Les grandes sirènes de Copenhagen

Invité par Jazz Danmark, Citizen Jazz a pu assister au dernier week-end de la programmation, du 9 au 11 juillet 2026. La délégation d’invité·es était conséquente. Des journalistes, des programmateur·trices, des représentant·es d’institutions, un groupe avide de découvertes et de rencontre. [1]
Les Polonais·es étaient nombreux pour témoigner de la collaboration dano-polonaise, initiée en 2022 avec des échanges structurés. On retrouve sur cette page ce qui a été fait, avec en premier lieu Jazz Danmark et l’International Jazz Platform de Łódź et la création de Jazz Camp for Girls en Pologne, une invention danoise pour promouvoir la pratique du jazz auprès des filles dans un environnement non mixte.

Kaja Draksler et Lotte Anker © MJ

Les grands concerts officiels du festival, Bill Frisell, Cécile McLorin Salvant, Adrian Younge, Fred Frith, Brandee Younger, The Bad Plus, Økse et Pat Metheny se sont tenus dans les grandes salles.
Les lieux alternatifs offrent les propositions artistiques les plus étonnantes et illustrent la vitalité de la scène danoise. Un choix s’est fait entre le mini-festival ILK Music (au 5E), Feast For The Ears (Råhuset), Koncertkirken et le Christianshavns Beboerhus. Soit un triangle entre le quartier arty de Kødbyen, l’ile de Christianshavn et le quartier populaire de Nørrebro.

Loupe à 5E est un trio composé de Simon Toldam (p), Peter Bruun (d) et Torben Snekkestad (sax, tr). Le sax ténor joue droit avec une fin de souffle à la Ben Webster. La musique est improvisée mais se structure comme du swing, c’est vraiment étonnant. C’est une musique « à la loupe » qui grossit les scories invisibles et qui fait résonner plus fort les harmoniques. Bruun joue à l’économie, avec des effets de roulements et de silences. Torben joue de la trompette avec la sourdine et Toldam fait chuchoter le piano droit de la petite salle, pédale ouverte. Puis, lorsque la musique entre en expansion, Torben enchaine au saxophone soprano avant d’emboucher, dans un geste kirkien, les deux instruments simultanément, sa trompette ayant un bec de sax sopranino.

Puis le trio avec Lotte Anker (sax), Burkhard Beins (perc) et Christof Kursmann (elec) fait se rencontrer les trois scènes de Copenhague, Berlin et Vienne. Les percussions sont branchées sur le mixeur, Anker improvise trash, plein d’air et la voix de Kursmann déclame de la poésie sur un tapis d’effets et d’enregistrements électro-acoustiques. Scintillements et clignotements, il y a du vent dans les saules !

La Råhuset, un lieu artistique mis à disposition de collectifs par la ville, accueille le mini festival Feast For The Ears, organisé par les collectifs Barefoot Records, CRRNT Collective, MAGIA, Movement Shaped Like a Heart, The Community. La saxophoniste danoise Nana Pi est en duo avec le batteur allemand Halym Kim. C’est « Hey Nana, I’m Halym ». Sautillant dans l’improvisation, avec une belle interaction très équilibrée, le duo est installé depuis longtemps et s’entend à merveille.

20_14 Assembly © MJ

Le Christianshavns Beboerhus, centre culturel a un café avec une scène à l’entresol, des bureaux dans les étages, un jardin et un grand sous-sol dans lequel se joue la performance 20_14 Assembly. Formant un carré autour duquel se place le public, les trois synthétiseurs et claviers de Henriette Motzfeldt, Mija Milovic et Holger Hartvig ainsi que la batterie de Rune Kielsgaard se font face. Tapis au sol, coussins et poufs, l’ambiance est celle d’un salon de musique. La fumée des fumigène et la pénombre rend l’ensemble hors-temps. Le minimalisme électronique évoque Art Of Noise et les échanges planants et mélodiques sont bien partagés. Les musicien·nes jouent dans une immobilité quasi extatique, ce concert est l’équivalent d’une séance de hammam au milieu d’une journée dense de réunions…

Retour au 5e où un quintet d’hommes forts intègre le clarinettiste norvégien Andreas Røysum avec Torben Snekkestad (sax), Søren Kjærgaard (p), Jonas Westergaard (b) et Kresten Osgood (d). Alléchant sur le papier, ce concert déçoit. Les deux soufflants s’emportent dans une surenchère de sons et d’idées. Le contrebassiste ne s’entend plus et se déplace pour se réfugier derrière le piano ! La section rythmique finit par s’arrêter de jouer (il faut voir Kresten Osgood les bras croisés en attendant que ça se passe !) et les deux soufflants continuent, tous les deux. Match nul.

Heureusement, à la Råhuset le trio de Maria Laurette Friis (synth et voix), avec Jonathan Aardestrup (b) et Peter Ole Jørgensen (d) propose un set entièrement improvisé, sur le fil. Friis est dans la veine d’Elise Caron ou Leila Martial : un grain de folie sur une voix cascadeuse, elle intervient comme le ferait une trompettiste. Enjouée et bien accompagnée, elle siffle, souffle dans ses mains et propose une musique légère et étonnante.

Retour à Beboerhus pour le duo Sara Flindt et Szymon Wójcik. Une musique comme celle de Yo La Tengo, avec une voix lente et éthérée et des drones électro, planants. Un public (presque uniquement des femmes) captivé. Les guitares servent de base aux sons trafiqués par le set de pédales très important et le synthé modulaire. Une belle découverte.

Il est temps de filer dans le quartier de Nørrebro, à la Koncertkirken, haut lieu de la musique improvisée de la ville. Là, le trio Hands - Mark Solborg (g), Almut Kühne (voc), Francesco Bigoni (clar) termine son concert avec la délicatesse habituelle de ses interventions. Basé sur le langage et la place primordiale des mains dans la communication entre humains, la musique est tout aussi tactile que mélodique. Nous en reparlerons prochainement.

Kaja Draksler, Andreas Røysum, Lotte Anker et Ivar Asheim © MJ

On retrouve ensuite le grand clarinettiste Andreas Røysum, la saxophoniste Lotte Anker et la pianiste Kaja Draksler avec Ivar Asheim à la batterie pour un set improvisé. Les deux soufflants partent dans une course effrénée. La pianiste calme le jeu par une série d’accords lents et tournants, sans résolution harmonique, qui se poursuivent par un solo structuré, en accords à la main gauche et une main droite bavarde, classique et parfois dissonante. On bascule dans les chuintements… Røysum est à la flûte, Anker joue dans le souffle et les gargarismes. Draksler plonge les mains dans les cordes du piano pour y chercher de l’or. Soudain, les baguettes de Asheim et les mailloches de Draksler sur les cordes semblent s’accorder, se synchroniser et c’est tout le groupe qui reprend corps par une dans compacte et binaire… le groove !

Pour finir la soirée à la Koncertkirken, c’est de nouveau le trio Anker, Kurzmann, Beins qui se produit, mais avec une acoustique complétement différente et une énergie nouvelle. On dirait du théâtre musical, la voix égrène des images en espagnol sur un tapis de bruissements percussifs et aériens. Tout est suspendu et aléatoire. La nuit commence à Copenhague…

Le lendemain, à 5e, Kaja Draksler et Lotte Anker se retrouvent pour un duo fantastique. Anker est au sax soprano et alto, et évoque quelques hurleurs de l’ère swing. Des effets électroniques épars, les trilles aigues caractéristiques de la pianiste qui construit le discours par répétitions, superposition de structures qui forment une mélodie fantôme et colorée. Les inflexions électroniques, en micro tonalités, viennent frotter les notes en battement. Il y a une telle entente dans la narration que ça ressemble à une composition écrite et arrangée. Magnifique.

A la Råhuset, c’est le trio de Ben Rodney, trompettiste, Rafal Rózalski à la basse et Simon Forchammer à la batterie qui joue un set véloce et ancré. La musique est écrite, mais jouée sans partition. Le concert est enregistré et le jeu est puissant avec de belles envolées improvisées. Ce trio formait quartet avec la pianiste Gintė Preisaitė ici même en 2021, un concert mémorable.

Au 5e, le duo Freja Julie Rasch Eskildsen (violon amplifié) et Håkon Guttormsen (électronique live) présente une musique crue et triturée. Le violon est branché dans l’ordinateur et les sons sont gérés en direct avec effets, boucles, etc. Guttormsen réutilise le matériau en décalage, comme un rappel, le malaxe et le réintègre en multicouches et enchevêtrements. C’est dense, contemporain et tendu.

Kaja Draksler, Andreas Røysum et Ivar Asheim © MJ

Un trio réunit Kaja Draksler (piano), Andreas Røysum (clarinette) et Ivar Asheim (batterie) à la Råhuset. La pianiste a de nouveau son clavier micro tonal branché sur la table d’harmonie du piano et joue des accords égrenés en vagues perlantes. Røysum coule un flot ininterrompu de notes en tourbillons suivi par le batteur, cliquetant sa cavalcade.Les petits décalages rythmiques et les sons modifiés du piano donnent une impression d’écho lointain et bancal. Le clarinettiste en respiration circulaire joue un drone. Les frappes attentives du batteur agrafent le tout, c’est un très bel édifice.

Pour finir le festival, comme la tradition l’exige, on se retrouve à 5e et on laisse la soirée et la nuit envelopper les derniers souvenirs. D’abord le duo avec la saxophoniste estonienne Maria Faust et le guitariste Lars Bech Pilgaard. Faust privilégie les registres médium et grave de son sax alto. Le guitariste joue un support en continue, comme une ritournelle. Elle chante parfois dans le sax et les effets de guitare donnent un air d’oratorio à cette musique. Puis, la guitare devient plus âtre et frappée, tandis que la saxophoniste balance des coups de trompes et remplit l’espace avec puissance.

Enfin, c’est le groupe Zéro qui termine cette série de quelques jours. Zéro, soit le pianiste Jeppe Zeeberg, le saxophoniste Sture Ericson et le batteur Kresten Osgood. Il est l’heure de se faire plaisir, avec taquinerie, humour et ruptures stylistiques surprenantes. Toutes les propositions musicales sont possibles et suivies immédiatement par les musiciens, comme un seul homme. Zéro hésitation, zéro ennui, zéro stress. Une belle fin de festival.


Notes

[1] Zsolt Hernadi de l’Opus Jazz Club de Budapest est venu « faire ses courses » pour un prochain mini-festival danois !