Les trésors de Cluny

La quarante-neuvième édition de Jazz Campus en Clunisois a tenu toutes ses promesses. Sous l’impulsion de Didier Levallet, la programmation éclectique a conquis un public de fidèles et les concerts ont fait salle pleine. Dans le prolongement du festival, des stagiaires de tous âges ont participé aux ateliers animés par des intervenant·es de renom.

Benjamin Moussay & Claudia Solal © Marc Bonnetain

Dans le vaste champ des musiques expérimentales, le duo Fantaisie improbable est fascinant. Passé quasiment inaperçu après s’être expatrié en Asie, il a donné des concerts en Europe, mais la reconnaissance en France tarde à venir. Mêler les souffles d’un harmonica et d’une flûte traversière n’est ni habituel ni évident. Les morceaux, souvent très rapides, défilent avec décontraction sans rien de répétitif. Les touches discrètes d’électronique diffusées par l’harmoniciste Laurent Maur annoncent des séquences rythmiques sur lesquelles Émilie Calmé mêle sa flûte aux intonations de sa voix. La variété des modes de jeu utilisés transportent loin, comme avec leur « Voyage en Amazonie ». La finesse mélodique et l’équilibre atteint par les deux instruments ont donné lieu à un concert épatant.

On avait hâte de découvrir le dernier projet de Christophe Marguet consacré à Brendon Grimshaw, cet aventurier des temps modernes qui avait acheté l’Île Moyenne aux Seychelles au début des années soixante. Après avoir planté des milliers d’arbres et attiré de nouvelles espèces d’oiseaux, il permit à la nature de reprendre ses droits. Visiblement ému, le batteur prend la parole pour rendre hommage à cet homme visionnaire et source d’inspiration pour les générations à venir. Les premières notes s’étirent et installent l’auditoire dans une suite musicale de grande ampleur. Dès lors, le quartet va constamment surprendre. L’architecture des compositions est articulée autour de la contrebasse d’Hélène Labarrière. Manu Codjia émaille d’émotion ses interventions. La spatialisation du violon de Régis Huby et ses phrasés dans le registre médium dévoilent une vision poétique et exigeante. La composition « Liberté » accentue l’originalité de ce répertoire.

Timothé Renard & Camille Heim © Marc Bonnetain

En cet été caniculaire, l’exposition La Constitution du Trésor, qui présente des reliques médiévales dans l’abbaye de Cluny, attire les touristes. Mais un autre trésor s’offre à nous au théâtre Les Arts avec Punk Moon. S’il est une voie de traverse dans le jazz contemporain qui ne peut laisser insensible, c’est celle de ce duo. Le chant s’épanouit dans les méandres du synthétiseur et du piano. La musique progresse comme suspendue et passe par des épisodes qui vont de la sérénité à l’éblouissement. La voix de Claudia Solal s’impose avec une profondeur expressive qui captive l’auditoire. Époustouflant de justesse lorsqu’il se lance dans l’exploration des claviers, Benjamin Moussay pétrit la pâte sonore et la transforme en un matériau inédit. « Oxidation » déferle facétieusement, l’unicité du duo atteint alors un rayonnement magique. C’est une générosité totale que nous offrent ces deux artistes accompli·es. Ovation méritée.

Les premières notes s’étirent et installent l’auditoire dans une suite musicale de grande ampleur. Dès lors le quartet va constamment nous surprendre.

L’immersion dans l’univers de Chocho Cannelle tend à affoler les aiguilles des boussoles. Les points cardinaux cherchent des points de repère. Impression grandissante, lorsque la harpe de Camille Heim réactualise des airs celtiques qui ne tardent pas à se métamorphoser en rêveries latines sur « Cinque Terre ». En interaction parfaite avec la harpiste, Timothée Renard visite des sentiers tortueux avec sa clarinette basse ; « Incubation » se déploie, vif, coloré. La mouvance de cette poésie musicale est construite avec précision, bousculée à des moments opportuns par les turbulences du piano d’Arthur Guyard et par la frappe dynamique de Léo Danais. C’est avec cette succession d’atmosphères feutrées que le quartet laisse une empreinte mémorable.

La belle homogénéité procurée par ces concerts présage un cinquantième anniversaire passionnant pour le prochain rendez-vous de Jazz Campus en Clunisois, en 2027.