Entretien

Lionel Martin

Rencontre avec Lionel Martin, trois jours avant le concert de son projet O.S.L.Ø à St Fons Jazz Festival.

Photo : Christophe Charpenel

Rencontre avec Lionel Martin, saxophoniste et producteur de vinyles. En duo avec Mario Stantchev pour Jazz Before Jazz, avec le groupe uKanDanZ, avec le projet Madness Tenors ou OSLØ, ce musicien ne se pose pas de questions, il joue. Et quand il ne joue pas, il produit des disques vinyles avec son label Ouch !

- Vous pouvez présenter brièvement votre parcours musical ?

J’ai commencé le saxophone très jeune. A 14 ans, je jouais déjà dans la rue. Ensuite j’ai commencé à me produire en groupe en reprenant des standards. Un jour, j’étais en tournée à Barcelone et un gars m’a demandé de jouer pour lui, j’ai commencé à faire des standards et il m’a dit « non, je t’ai demandé de me jouer ce que tu es toi, pas de me faire une récitation ». Il m’a un peu provoqué, mais ça a été une rencontre déterminante, qui m’a poussé à jouer mes propres compositions. Et depuis j’ai décidé de continuer à interpréter quelque chose qui vienne de moi, même si ça ne nous appartient jamais vraiment. J’ai donc été dans cette direction à fond, privilégiant toujours ce que je voulais faire. Et puis je suis arrivé au point d’être saturé du jazz. D’avoir été tellement leader dans des groupes m’avait asséché. J’en avais assez de trop m’exprimer, d’avoir trop de place, je n’avais plus rien à dire. J’ai eu envie d’autre chose, d’aller vers une énergie plus rock, plus directe, plus efficace, découvrir un autre public. Travailler sur la cohésion et la force du groupe, le son, plutôt que quelque chose qui relève de l’expression personnelle. Ne connaissant pas cette culture, j’ai eu une grosse soif de ça. Donc il y a eu uKanDanZ et Bunktilt, un groupe où on revisitait le répertoire des Stooges, jusqu’à tourner avec Steve MacKay qui était le sax d’Iggy Pop, il y a eu une belle histoire autour de ça. Et là, on arrive à la fin de uKanDanZ.

- C’est bel et bien fini ?

Oui, on a eu besoin de faire un peu le point, d’arrêter. Et de mon côté j’ai eu le besoin de revenir à une musique plus acoustique, au jazz. Parce que d’avoir eu cette expérience de jouer plus resserré, de moins m’exprimer, cela m’a créé un manque.

- C’est vrai que vous avez pensé tout arrêter ?

Oui. Et c’est Mario Stantchev et Georges Garzone qui m’ont tiré de là. J’ai eu une période de burn-out comme on dit, de grosse remise en question, à me demander pourquoi faire de la musique. Et là, Mario me propose de le suivre sur un festival en Bulgarie, il pensait que ça me ferait du bien. Sur ce festival il y avait Garzone, qui m’est tombé dans les bras à la fin du concert, il était très enthousiaste, très élogieux. Je lui explique que j’en suis plutôt à tout vouloir arrêter. Il m’a dit « ce n’est pas possible, tu n’as pas le droit d’arrêter. Recentre-toi, arrête ce qui t’énerve, mets-toi à la méditation, bosse ton sax, et tout ira mieux ». J’ai suivi ses conseils et il a raison ! C’est vrai que de revenir à la base, au pourquoi on fait de la musique, bosser son instrument, sortir de l’aspect business, calcul, ça va beaucoup mieux. Après, quand on veut diffuser sa musique il faut se remettre à démarcher, organiser tout ça, donc c’est la boucle infernale. Mais l’important est de trouver et garder son équilibre.

L’ouverture, ne pas se mettre de barrières, c’est important pour moi.

- Vous êtes quelqu’un qui n’a pas besoin d’être défini dans un style ou un autre, voire qui a besoin de ne pas l’être ?

En effet, c’est tout à fait vrai. L’ouverture, ne pas se mettre de barrières, c’est important pour moi. Même dans ce que j’écoute, je cherche dans tous les bacs. On peut trouver des pépites dans tout, dans un disque d’accordéon par exemple ! J’écoute parfois du jazz de la Nouvelle Orléans, la façon de faire de la musique, de la jouer ensemble, c’est fascinant.


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Lionel Martin par Christophe Charpenel

- Vous avez monté le label Ouch ! Records, comment est né ce projet ?

C’est parti de l’envie de ressortir le premier disque de uKanDanZ en vinyle. Ensuite le disque en duo avec Mario arrivait, et je me suis dit « comment ne pas le sortir en vinyle ? », donc ça faisait déjà deux. Voyant que ça devenait un vrai label, je ne voulais pas que ça ne soit que pour mes disques. Et puis il y a Louis Sclavis, quelqu’un qui a beaucoup compté dans ma vie depuis que je suis tout jeune, et qui continue d’ailleurs. Quand j’ai commencé à jouer dans la rue, dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, Louis qui habitait le quartier s’arrêtait des fois pour me donner deux ou trois conseils, c’était génial ! J’ai été très inspiré par sa démarche, cette liberté de faire ce qu’il a toujours voulu faire. Je l’ai appelé pour savoir s’il n’y avait pas un disque à lui en particulier qu’il aimerait ressortir (il est fou de vinyles également). Il m’a parlé de ce disque en sextet Ellington on The Air, sorti en 1992, qui avait bien marché à l’époque. Il avait un peu pris les gens à contrepied, il était tellement catalogué free jazz qu’on ne l’attendait pas avec un album autour d’Ellington. Il y a une fraicheur dans ce disque, il est très original et n’a pas pris une ride. Il y a aussi Sate, une chanteuse canadienne, qui est dans un registre blues/rock très puissant. J’aime diversifier les styles. J’aimerais bien sortir aussi un disque sur la musique de Zanzibar, donc plutôt musique du monde. Pour l’instant le format vinyle marche très bien dans le rock, mais pour le jazz les gens sont encore un peu frileux pour acheter ce format.

- Pourquoi le format vinyle ?

Parce que je trouve que ça remet dans une logique de musique et de musicien. Il y a une démarche, l’effort de mettre le disque déjà. Une fois que c’est fait, on écoute, vraiment. On peut choisir la face que l’on souhaite, il y a un rapport direct et physique à la musique. La musique en mp3, on va la « consommer » différemment. On met une playlist dans un ordi, et elle se termine, parfois sans qu’on ait rien entendu, sans qu’il y ait eu de respiration. Je trouve qu’avec le vinyle, on est dans une démarche d’écoute plus active. On choisit d’écouter une musique, et de ne faire que ça, vraiment.

- Vous jouez bientôt au Sunside à Paris avec Mario Stantchev, et vous avez invité Daniel Humair pour l’occasion. Comment est née l’idée ?

Avec Daniel Humair, on a fait pas mal de plateaux ensemble et il a enregistré avec Mario il y a vingt ans. C’est quand même un grand monsieur de la batterie, et c’est quelqu’un d’assez pur, avec un vécu pas possible, quelqu’un de très ouvert. Comme j’avais envie depuis longtemps de faire quelque chose avec lui, je me suis dit que ce serait bien de lui proposer de jouer le projet Jazz Before Jazz (l’album de compositions de Louis Moreau Gottschalk). L’idée est aussi de jouer cette musique avec des gens importants du jazz européen, car L.M. Gottschalk est un compositeur qui a été oublié, pourtant complètement atypique, né en 1829 à la Nouvelle-Orléans, et qui a écrit une musique inspirée des chants d’esclaves et des rythmes caribéens, très longtemps avant le jazz, dans laquelle on retrouve toutes les influences de ce qui arrive plus tard. Mario a appelé Daniel, et la réponse a été « Mario, quand tu veux, où tu veux, j’ai envie de découvrir », et ça c’est chouette ! Il a une vraie curiosité. On sera vraiment sur le mode de la rencontre, c’est-à-dire qu’on ne répète pas, on arrive et on joue, parce qu’il a envie de ce jeu-là aussi. Au départ c’est un duo sax-piano, on connait le répertoire, on a la possibilité de réagir, la musique est assez simple. Et c’est bien de jouer le jeu de la rencontre vraiment, au lieu de répéter et de lui donner des contraintes qui peuvent le bloquer. C’est quand même un peu le vif de cette musique, et ce qui fait mal au ventre aussi avant de monter sur scène !

- Vous jouez dans trois jours à St Fons Jazz Festival avec une formation inédite, puisque vous serez sur scène avec Louis Sclavis, Mario Stantchev, Ramon Lopez, et Damien Cluzel, des artistes qui ont tous en commun de figurer sur au moins un disque du label Ouch !, et pour l’occasion vous proposerez une création intitulée O.S.L.Ø (OUCH ! SYNTHESIS LIBERTY ØRCHESTRA) ; comment cela se passe ?

J’ai la pression, là ! J’ai d’autant plus la pression que c’est à côté de chez moi, je ne sais pas comment l’expliquer, mais je joue à domicile. Norbert Gelsumini, l’organisateur du festival, Louis, Ramon, Mario, Damien, toute l’équipe me suit et me fait confiance. C’est une joie et une certaine pression aussi. L’idée est de jouer l’esprit de tous les disques qui sont sortis sur Ouch ! (sauf Sate). On a répété, et je suis content parce que Louis s’est beaucoup investi.

Le propos était de dire « on joue une musique où chacun est à fond dans ce qu’il est ». L’idée n’était pas de rechercher la complexité, de jouer des trucs injouables.

- Et cette soirée, c’est aussi la sortie d’un nouveau disque, Madness Tenors, avec Georges Garzone, Mario Stantchev, Ramon Lopez et Benoît Keller.

Oui, Madness Tenors, c’était un peu le même principe que le concert que l’on va faire à St Fons Jazz : une création pour l’occasion. On a eu deux concerts, et je me suis dit « Garzone arrive de Boston, ce n’est pas tous les jours, c’est un géant du saxophone, il faut qu’on enregistre ! » On avait deux jours off entre chaque concert, je me suis dit qu’on allait enregistrer à l’américaine : concert et enregistrement ! On est entrés en studio avec Jean Prat qui a fait un travail incroyable : c’est un génie ultra doué, il a vraiment été le 6ème membre du groupe ! En trois heures le disque était fait. Ces gens ont une telle expérience, et ça a vraiment matché entre tout le monde, il y a eu osmose. Je me suis dit que je ne m’étais pas trompé dans le choix des gens. Le propos était de dire « on joue une musique où chacun est à fond dans ce qu’il est ». L’idée n’était pas de rechercher la complexité, de jouer des trucs injouables. Quand on joue quelque chose qui n’est pas notre truc, on se retrouve à ramer et on s’extrait de la musique. Mario m’a bien aidé là-dessus, pour arranger et laisser la part d’expression à chacun. Avec O.S.L.Ø c’est autre chose, les personnalités sont moins homogènes, on mélange de l’électrique et de l’acoustique, avec des gens qui ont des parcours très différents, Damien, en ce moment, est vraiment dans le rock ; Ramon est un batteur très acoustique. Si il y avait une logique, Ramon et Damien ne joueraient pas forcément ensemble, il y a là des manières de penser la musique un peu différentes, mais qui pourtant peuvent se rejoindre malgré tout.


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Lionel Martin par Christophe Charpenel

- D’autres concerts d’O.S.L.Ø sont-ils en prévision ? Ou des enregistrements ?

Rien de prévu pour l’instant, mais en répétant ces dernières semaines, je trouve qu’il se passe vraiment quelque chose d’intéressant. Maintenant, est-ce qu’on va arriver à le faire vivre, je ne sais pas. Et puis Madness Tenors, déjà, c’est difficile, il y n’a pas beaucoup de programmateurs qui s’y intéressent…

- D’ailleurs le disque Madness Tenors sort près de deux ans après son enregistrement, pour quelle raison ?

Il y a eu la sortie de Jazz Before Jazz, et les concerts avec Ukandanz. Et puis, il fallait trouver le bon moment pour le sortir. J’avais espoir de monter une tournée pour la sortie du disque. L’année dernière, le festival Rhino Jazz de Rive de Gier était intéressé pour nous programmer, mais on n’a pas trouvé d’autres dates pour monter une tournée. Et faire venir tout le monde pour un seul concert, c’est beaucoup d’énergie et des coûts. Donc cette échéance n’a pas marché. Et là, je me suis dit qu’on allait faire coïncider la sortie du disque avec ce concert à St Fons, qui rejoint un peu la dynamique de Madness Tenors même si ça n’a rien à voir. Puisque le propos est de faire un concert avec un orchestre du label, c’était donc l’occasion de sortir un nouveau disque du label ! Mais j’ai bon espoir : je sais que Ramon est particulièrement fou de cet album aussi, il était aux Etats-Unis il y a peu de temps, il a laissé le disque à quelques personnes, donc sait-on jamais ! Madness Tenors est très bien reçu par pas mal de monde, il a un côté spiritual jazz qui est pas mal en avant en ce moment.

J’ai pensé à Kamasi Washington ou Shabaka Hutchings en l’écoutant.

Le rapprochement me fait plaisir, parce que ce que je cherche c’est ce truc-là : une musique brute et pas dans l’émerveillement des prouesses techniques, même si derrière il y en a quand même, car il en faut. Mais ce n’est pas ce que j’ai envie de mettre en avant : c’est plus le côté physique, dans l’instant. Avec Shabaka on a partagé des scènes avec uKanDanZ, et on s’est trouvés, il y a un lien, on est dans la même optique. Je suis assez content de leur succès parce que c’est ce que je défends aussi, alors qu’un public se révèle amateur d’un saxophone joué comme ça, c’est plutôt bon signe je trouve. Et la générosité de Shabaka sur scène est incroyable, il est entier. Et ce n’est pas facile d’aller vers le synthétique comme ça, c’est très puissant, c’est une vraie démarche. Il faut voir ces gens sur scène, et venir au disque ensuite. Ça marche mieux dans ce sens.

- Vous jouez beaucoup dans la rue, ça représente quoi pour vous ?

C’est une école, moi qui n’ai pas fait de conservatoire, c’est mon école. On est face à des gens, il faut les captiver, et puis il faut trouver quoi jouer, comment jouer. C’est un rapport direct, c’est sans filet, et en même temps on ne risque rien. Si j’en ai marre, je m’en vais ! Et puis on expérimente, on rencontre des gens. Mon fils qui fait beaucoup de vidéo me dit qu’il faut que je me filme quand je joue dans la rue, pour ensuite relayer ça sur Facebook, etc… et c’est vrai que ça marche bien. On poste une vidéo, elle fait 2000 vues dans la soirée, c’est chouette, on est content de soi parce qu’on a des vues, mais ce n’est pas la vie. Pourtant il faut le faire, c’est une forme de publicité, les programmateurs sont devenus sensibles à ce média-là aussi. Mais le tout c’est de ne pas s’arrêter là. On peut poster 1000 choses sur Facebook en restant dans sa chambre et avoir l’impression qu’il se passe plein de chose dans notre vie, mais au final il n’y a rien. Jouer dans la rue, c’est aussi ce besoin d’un retour au réel, à la vraie vie, et puis c’est une manière d’être actif : quand je n’ai pas de concerts, je joue quand même !