Chronique

Lotte Anker - Sylvie Courvoisier - Ikue Mori

Alien Huddle

Lotte Anker (ss, as, ts), Sylvie Courvoisier (p), Ikue Mori (laptop)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Rencontre intense entre trois figures féminines hors catégories, cet Alien Huddle est une vraie caverne d’Ali Baba. Plus on l’écoute, plus il dévoile ses trésors : subtilité d’écriture en tous genres, variété de timbres et de propositions formelles, bidouillages sonores pleins d’intelligence, expériences doucement bruitistes à foison.

Alien Huddle est d’abord le point d’intersection de trois trajectoires singulières et attachantes. Lotte Anker s’est illustrée dans les franges les plus stimulantes du jazz anglo-saxon, accompagnant Gerald Cleaver, Craig Taborn, Tim Berne ou le Copenhagen Art Ensemble. Elle tient ici les saxophones soprano, alto et ténor. Sylvie Courvoisier, au piano, s’est fait remarquer dans les musiques improvisées, notamment avec son trio Mephista, dans lequel jouent aussi Ikue Mori et Susie Ibarra. Elle apporte ici son usage non conventionnel d’un instrument dont elle entend jouer intégralement : depuis le clavier, certes, mais aussi en allant se confronter directement aux cordes pour les pincer ou les frotter. Ikue Mori, elle, a un background beaucoup plus rock et électronique. Batteuse de DNA, elle a constamment fait le lien entre, d’une part, le rock de la scène No Wave de New York au début des années 80, et d’autre part les musiques bruitistes et le jazz en collaborant avec John Zorn et ses acolytes. Elle use ici du laptop, son instrument de prédilection depuis une petite dizaine d’années, pour produire des sons et traiter ceux de ses partenaires.

La réunion de ces parcours singuliers prend parfois des airs de confrontation dont se dégagent quelques pépites aérées, arythmiques, déroutantes. Si les musiciennes ont recours à une grande diversité de techniques, on est avant tout frappé par la densité de l’œuvre. Rien n’y semble de trop, tout s’agence dans des structures lâches mais parfaitement organisées par l’intelligence du jeu collectif. Distillés à doses homéopathiques, taillés en dentelles électroniques élégantes, les sons de synthèse d’Ikue Mori forment des trames minérales et scintillantes auxquelles se mêlent les sons rauques du saxophone et les notes de piano distribuées avec parcimonie, utilisées à titre rythmique autant qu’harmonique. Dans un aller-retour permanent entre élaboration pensée dans ses moindres détails (le travail de ciselage dont chaque son fait l’objet est, on le répète, remarquable) et impulsions ou cabrements soudains de l’improvisation, Alien Huddle ne se laisse pas facilement apprivoiser ; du moins sait-il résister à la compréhension immédiate. Son formalisme un peu opaque ne lui sert jamais d’alibi pour usurper le statut de « musique intelligente » : au contraire, les difficultés que proposent à l’auditeur ces onze compositions sont un tremplin, une écoute stimulante, le gage d’une pertinence toujours renouvelée.