Bonne définition, on peut rajouter la bagarre de rue, du rififi. Las palmas sont complétées aussi par des mots scandés comme « toma, olé, vamos ». Tout cela déploie une énergie que j’aime. C’est incandescent, très vivant. C’est fait pour te pousser pendant que tu joues. Si tu galères, les aficionados vont t’aider avec les jaleos et si tu réussis cela va davantage les stimuler. Le flamenco est au commencement une musique de « famille », baptême, mariage, pas une musique de scène.
Le flamenco est une musique très complexe, c’est aussi vaste que le jazz et d’autres musiques. Un jour où j’écoutais pour la énième fois un disque de Paco de Lucia, une intro m’a « boosté » et fait prendre la décision de m’y mettre. J’ai cherché à rencontrer des gens de ce milieu. A l’association « Flamenco en France » de Paris, je suis tombé sur Jean-Baptiste Marino. Cette rencontre fait partie des belles choses de la vie quand tu cherches un peu. Jean-Baptiste connaissait ma musique de jazz, il m’a appris tout ce que je connais sur le flamenco. On a accompagné des cours de danse, il m’a vraiment initié depuis dix ans. J’ai fait ça par pure curiosité, pour apprendre, sans projet précis.
Il y a trois ans, j’ai eu l’opportunité de faire une résidence à Valenciennes qui est une scène nationale. J’étais commandité pour faire une création coproduite par le Phénix de Valenciennes. C’était un peplum à monter, c’est là que j’ai rédigé « les routes du flamenco ». C’était un peu le sujet du disque puisque ça parlait des origines des gitans à partir des Indes jusqu’en Andalousie. C’est tout un voyage imaginaire que j’ai reconstitué, des Indes ancestrales, en passant par les Balkans, le Maghreb. Donc, on n’est pas rentré en studio comme ça, l’album a été peaufiné avec ce spectacle.
C’est justement ce voyage musical vu par le musicien de jazz que je suis. Je suis un improvisateur, ma culture, mon alphabet, c’est le jazz. Je ne voulais ni batterie, ni basse, j’ai fait une cassure avec l’instrumentation du jazz, je voulais guitare, chant et percussions. Je me suis demandé : « est-ce que ça va tenir ? » Le jazz te donne des connaissances afin de créer un pont avec d’autres musiques. Par exemple avec le flamenco et la musique indienne il y en a beaucoup. Maintenant que l’on a trouvé au sein du groupe une bonne soudure, on va dans le prochain album essayer d’ouvrir, de creuser les correspondances avec des rythmiques plus « pop », plus contemporaines, le flamenco est très moderne dans l’énergie qu’il développe, on s’en rend compte en concert. On me dit : « Tu as eu une bonne idée », ce n’est pas une idée, c’est dix ans de travail, de nécessité, de plaisir. Ce n’est pas un concept préfabriqué.
Ca c’est un peu problématique, parce que ce n’est pas vraiment un nom de groupe. Déjà c’est moi qui ai composé toute la musique, c’est un projet né dans ma tête, c’est la continuité de ce que j’ai fait en solo, contrairement à Sixun où là il y avait des compositions de chaque membre, les décisions se prenaient ensemble. Jaleo commence à s’assimiler à un nom de groupe, mais ça se présente toujours : « Louis Winsberg, jaleo » car c’est le nom du spectacle, du disque, du groupe, c’est un peu tout à la fois.
Dans l’album, il n’y a que deux passages où il y a de la danse. L’auditeur ne s’en rend pas forcément compte, mais dès qu’il nous voit sur scène il y a une autre dimension, la danseuse, Isabelle Pelaez est une « bombe ». Ce qui est beau dans le flamenco et que le jazz a pas mal perdu c’est cette trilogie entre la musique, le chant et la danse .
Dans le flamenco, les gens voient souvent le côté déchiré, douloureux présent chez les gitans.
Mais il y a aussi tout le côté drôle,festif, la buleria (burlesque) par exemple a un rythme rapide, chaque chanteur y va de sa petite tirade, sur ce qui c’est passé dans la journée ou sur des embrouilles, il va se moquer de l’un et l’autre va lui répondre toujours en chantant. Les danseuses vont répliquer avec leurs pas et leurs gestes. Certaines paroles de l’album ont été composées par le chanteur José Montealegre, il y en a aussi des traditionnelles réadaptées comme sur le premier morceau. Je tiens particulièrement à ce premier morceau, car c’est le seul qui doit exister au monde.
Nanda Kumar,le tablaïste, y chante une prière hindoue, ensuite on part sur une allegria indienne que j’ai composée et sur laquelle il a adapté des paroles tamoules. Ca parle d’histoire d’amour comme dans les mauvais films indiens.
Tout à fait, c’est un des instruments de percussion, c’est un art, c’est un métier. Certains font le tour du monde avec leurs mains.
On s’est rencontré lors d’une tournée en Asie du Sud-Est avec Sixun. On était à l’Alliance française de Singapour, après le concert on est sorti dans un club écouter un groupe dans lequel Nanda jouait, il nous a « sorti » un solo de tabla et nous a subjugués. On l’a invité à nous rejoindre pour le concert du lendemain à l’Alliance et ça c’est super bien passé. Puis il est venu en Europe, je partais en tournée avec Sixun il nous manquait un percussionniste et je l’ai proposé, il a fait la tournée avec nous et bien que la musique de Sixun soit plus africaine, les tablas n’ont pas choqué.
Tout d’abord je suis un fan de Bojan. C’est plutôt bien et très important de déranger, ça fait poser des questions. Si on reste dans le jazz comme il s’est toujours fait, que l’on reste dans l’admiration de l’Amérique, ça ne va pas évoluer. Après, chacun a sa position, mais pour moi le jazz est en mouvement, c’est insaisissable. Ce que j’aime c’est écouter une musique et me dire : « Qu’est-ce-que c’est ? » Peu importe qu’on ne me considère pas comme un musicien de jazz, ce qui compte pour moi avant tout c’est de faire de la bonne musique.
Je crois qu’il y a un problème par rapport au passé du jazz, c’est vrai qu’il y a une tradition, une esthétique, mais ce n’est pas grave, il est né pour des raisons sociales aux Etats-Unis mais c’est pour moi, à la base, une musique africaine. Ses racines sont complexes mais c’est normal que maintenant elles se transforment et évoluent. Il y aura toujours des gardiens du temple, mais heureusement il existe des gens plus ouverts qui permettent à la musique d’avancer dans des directions inattendues. Le public a un instinct que certains journalistes spécialisés n’ont pas, ils sont tellement coincés par la peur de louper un « truc génial » ou au contraire par celle d’oser dire du bien.
Toujours est-il que je n’ai jamais autant joué qu’avec Jaleo, ça prouve que les gens ont bien compris et aiment cette musique. Grâce à ce mélange de musiques ceux qui aiment le flamenco vont découvrir du jazz, ceux qui apprécient la musique indienne vont découvrir du flamenco, et le tout peut ouvrir des portes. Eric Serra m’a dit aprés avoir écouté l’album :« c’est comme si tu avais appris à dire ta poésie dans la langue du flamenco et de la musique indienne. »
Oui bien sûr et bien plus encore, une très belle amitié. La porte n’est pas fermée. Dans ce groupe il y a pas mal de leaders, on avait tous plus ou moins envie de vivre nos projets. Quand on a commencé, on avait vingt ans et c’est fabuleux comment, malgré nos fortes personnalités, on a pu mettre nos égos de côté pendant si longtemps et tenir.
Un festival de trois jours est en train de se monter pour juin 2003 à Miramas, autour de Sixun. On rejouera exceptionnellement. On en reparlera car on n’est jamais à l’abri d’une subvention qui s’échappe !
Je n’ai pas envie de continuer ma vie artistique à Paris, ce qui est possible grâce au portable et à Internet. Je trouve qu’à Marseille il y a un potentiel terrible, j’aimerais y faire de belles choses. C’est important de décentraliser, je sens qu’il y a des énergies plus faciles à déclencher ici qu’à Paris où il y a une saturation d’activité. Je dis ça sans amertume, car j’aime Paris, c’est une ville qui m’a bien accueilli, dans laquelle j’ai fait de belles rencontres enrichissantes, impossibles à faire ailleurs. J’adore New York aussi. Mais cela faisait longtemps que j’avais envie de revenir dans le Sud c’est le bonheur d’être ici.
C’est un bébé que j’élève depuis longtemps, dix ans. Je souhaitais travailler le côté « guitare, improvisateur », avec un trio classique : basse, batterie, comme Brad Meldhau fait avec son trio piano. C’est une belle relation à trois, ça laisse de la liberté. « Douce France » est parti de la réflexion suivante : « pour jouer correctement une mélodie, il faut bien l’avoir dans l’ oreille, on joue des standards américains que l’on connait pour les avoir soit appris sur le Real Book, soit par les versions de Miles, de Coltrane, pourquoi ne pas jouer des standards français ? » On joue par exemple, « Les bancs publics » de Brassens, « Un homme heureux » de William Sheller, « La Javanaise », « L’hymne à l’Amour », des chansons marrantes « Tout l’amour que j’ai pour toi ». On a pas mal de concerts en février, pas de CD pour le moment.
C’est difficile à dire mais je dirais quand même l’acoustique, d’abord j’ai commencé avec et puis c’est un son direct, très vivant. Mais dans ma vie profesionnelle je suis plus électrique car je joue sur des grosses scènes. C’est aussi ma culture, toute la culture américaine, le jazz, c’est dans mon parcours.
Toutes les manières sont bonnes. Pour Jaleo, c’est parti de la guitare, je voulais un morceau qui évoque les Balkans, « Balkann Sevillan » , j’imaginais un son à la mandoline, avec du marimba, comme dans les orchestres cymbalum roumains, très rapide. Ensuite il m’a suffi de trouver les notes, la mélodie. Parfois c’est un accord, un groove qui me donne l’idée.
En novembre une grande tournée avec Jaleo. L’album est sorti le 7 octobre en Espagne. Je suis à l’écoute des autres musiciens, comme tout le monde est chaud on va travailler sur un prochain disque.
Que la tournée se passe bien, que le deuxième album plaise, je suis confiant car la fusion du premier a bien marché. J’aimerais plus de festivals dans des mouvances plus larges, car dans la tête des gens, le jazz, ça reste un peu américain. Ca devrait être plus populaire.
