Entretien

Luzia von Wyl

Rencontre avec Luzia von Wyl, pianiste et compositrice suisse

Luzia von Wyl © Falk Neumann

Luzia von Wyl est à nom à marquer au plus vite dans un coin de sa tête. Jeune Suissesse surdouée, elle impressionne tout autant au piano qu’à la direction d’orchestre où elle fait preuve d’une grande maturité. On l’avait découverte il y a quelques mois avec Frost, un premier album plein de promesses qui avait séduit le prestigieux label HatHut. C’est également une compositrice qu’on s’arrache et dont le style se reconnaît instantanément. C’est à l’occasion de Red, un travail avec le quatuor IXI et Melanoia, paru sur le label Budapest Music Center (ELU) que nous avons voulu en savoir plus sur celle qui sera, à n’en pas douter, l’une des artistes européennes incontournables de ces prochaines années.

- Vous êtes une jeune musicienne encore trop peu connue en France, Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Luzia. Je suis une pianiste et compositrice suisse. Je suis née à Lucerne, mais je vis en ce moment à New-York. Au-delà du jazz, je me passionne pour la musique contemporaine et tout le spectre qui s’intercale entre les deux. Je travaille principalement avec mon orchestre, le Luzia von Wyl Ensemble. Par ailleurs, j’écris régulièrement pour d’autres musiciens, d’autres groupes, voire d’autres orchestres.


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Luzia von Wyl © Fadil Berisha

- Quelles sont vos influences en tant que pianiste et compositrice ?

Lorsque j’étais enfant, mon influence principale me venait de ma famille : à la maison, il n’y avait pas qu’un piano, mais aussi une contrebasse, une batterie, des guitares, des accordéons, différentes flûtes, une trompette… Même deux cors des Alpes ! C’était le paradis ! Mes parents n’étaient pas des musiciens professionnels, mais nous jouions beaucoup ensemble. J’ai une sœur et deux frères, et nous avons pris l’habitude de chanter et de développer nos propres petits morceaux. Aussi loin que je me souvienne, j’ai aimé créer et composer de la musique. Aujourd’hui, je suis surtout influencé par mes voyages. La diversité des cultures m’inspire énormément. L’année passée, j’ai voyagé six semaines en Afrique du Sud par exemple, et un mois en Indonésie.

Aussi loin que je me souvienne, j’ai aimé créer et composer de la musique.

- En 2014, vous avez fait paraître Frost, un premier album avec votre Ensemble en tant que leader. Comment avez vous rencontré HatHut ? Considérez vous comme un honneur d’être publié sur ce label prestigieux ?

Après un concert à Bâle, un ami de Werner Uehlinger est venu m’aborder pour me dire que ma musique s’intégrerait à merveille au catalogue HatHut. Cela m’a suffisamment motivée pour envoyer ma musique à monsieur Uehlinger. Il m’a appelé immédiatement pour me proposer un contrat. Asurément, c’était un honneur. Et ça l’est toujours !

- Vous avez à peu près trente ans, et vous n’avez sorti qu’un seul disque en tant que leader… La rareté est une vertu ?

J’écoute et j’aime tant de musiques différentes qu’il m’a fallu du temps pour trouver et développer mon propre langage musical. J’ai voulu donner au groupe et à la musique le temps de grandir. Lorsque j’ai enregistré mon premier album Frost, nous avions joué ensemble pendant plus de trois ans déjà. Cet été, deux ans après, nous allons enregistrer notre second album.


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- Comment avez-vous bâti cet orchestre ?

J’ai mis du temps aussi pour trouver les membres idéaux. Je ne cherchais pas seulement des musiciens, mais des personnalités. J’en ai découvert plusieurs à des concerts, j’ai étudié avec certains, et d’autres m’ont été recommandés. Je suis heureuse d’avoir fondé tout cela avec ces remarquables musiciens !

- Quel est votre regard et votre opinion sur la scène suisse, sur la jeune génération en particulier ?

Je ressens une réelle fierté de faire partie de la Scène Jazz Suisse. C’est une famille hautement créative, avec de nombreux groupes, festivals et projets. Mais le public aussi est fantastique. Il y a beaucoup de gens très intéressants et des auditeurs attentifs ! De plus en plus de jeunes viennent aux concerts, et c’est vraiment très agréable.

- Quel est l’importance de votre bagage classique dans votre écriture ? Vous sentez vous proche du Third Stream ?

Avant d’étudier le jazz, j’ai étudié le piano classique pendant cinq ans. J’ai grandi à Lucerne, avec le Lucerne Festival ou tous les meilleurs orchestres et les meilleurs solistes se produisent. J’ai eu l’occasion de connaître et de chérir le monde classique ! Le Third Stream n’a jamais vraiment compté pour moi, mais j’ai été très influencée par la façon dont les compositeurs classiques agencent les couleurs. Les couleurs sont vraiment primordiales dans ma musique. J’aime expérimenter avec elles. C’est pour cela que j’ai intégré des instruments comme le basson ou les marimbas dans mon orchestre.

- Venons-en à Red : Comment avez-vous rencontré le Quartet IXI et Melanoia ? Pouvez-vous nous présenter les musiciens ?

Red a été rendu possible par le Jazzwerkstatt de Berne, un remarquable festival suisse qui essaie de connecter des musiciens et des projets en provenance de différents pays. Le Quatuor IXI est de Paris, Melanoia est de Berlin et je vivais à Zürich à ce moment là. De novembre à janvier, j’ai écrit des pièces pour Red sans avoir rencontré les musiciens au préalable. Je ne connaissais que leurs disques. En février, nous nous sommes finalement rendus ensemble à la première répétition, et ce fut un moment fantastique ! Chacun des musiciens a une personnalité forte et une manière unique de jouer. Tous sont d’excellents improvisateurs. Je me suis senti très honorée d’entendre ma musique jouée par ces artistes-là.


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Enregistrement de Red © Ulla C Binder

- Comment avez-vous associé un quatuor à cordes contemporain et un pur produit de la scène berlinoise comme le groupe du batteur Dejan Terzic ?

Cette collaboration est l’idée de Dejan Terzic : il souhaitait allier Melanoia avec des cordes depuis très longtemps. Pour moi, musicienne de jazz avec un parcours classique, cette combinaison avait vraiment du sens et paraissait très intéressante.

- Le choix de ne pas jouer n’était pas trop frustrant ?

Pas du tout ! Je compose beaucoup de pièces pour d’autres musiciens, ou d’autres orchestres. Je comprends parfaitement pourquoi des leaders comme Maria Schneider, Matthias Rüegg et tant d’autres ne jouent pas dans leurs formations… Vous entendez tellement mieux lorsque vous vous tenez devant l’orchestre, plutôt qu’assis en son sein. Les répétitions sont plus précises, notamment dans le cas des grands ensembles. Et en studio, c’est un avantage certain de s’asseoir dans la cabine et de contrôler l’ensemble du processus avec des oreilles neutres.

Lorsque je composais la pièce Red, j’imaginais le processus douloureux de quelqu’un qui comprend qu’il a bu un cocktail toxique (et rouge) et qu’il va sans doute mourir.

- Pouvons-nous dire de votre musique qu’elle est pétillante et colorée ? Le rouge est votre couleur ?
« Pétillante et colorée » est une très jolie définition, je vous remercie ! Je n’ai pas de préférence pour une couleur par rapport à d’autres : j’aime la richesse des teintes. J’aime l’été, mais l’été ne serait pas le même s’il n’y avait pas l’automne, l’hiver et le printemps.

- Il y a une véritable dimension cinématographique dans ce disque. L’image vous intéresse ?

Beaucoup de gens me disent que ma musique leur paraît cinématographique. C’est vrai : je pense à beaucoup de saynètes quand j’écris ma musique. Un exemple : lorsque je composais la pièce Red, j’imaginais le processus douloureux de quelqu’un qui comprend qu’il a bu un cocktail toxique (et rouge) et qu’il va sans doute mourir. Une petite histoire d’horreur.

- Quel sont vos projets désormais ?

J’ai déménagé à New York City. Cet endroit suscite tant d’inspiration ! En ce moment, je compose pour un quintet à vents et une autre pièce pour marimba, harpe et orchestre symphonique. On enregistrera par ailleurs cet été un nouvel album avec mon ensemble. J’ai hâte !