Entretien

Marco Eneidi (I)

Taran’s Free Jazz & Creative Music Spotlight

J’adore Marco Eneidi ! En juillet-août 2003, je fus radicalement soufflé par les bijoux de Botticelli Records que j’entendis. Les notes de la pochette de The American Jungle Orchestra, écrites par Marco lui-même, me remplirent d’admiration et de respect, autant pour l’homme que pour l’artiste. Et mon admiration pour la musique de Marco ne cesse de croître au fil des écoutes !
La discographie de Marco est fantastique et considérable, ses partenaires sont tous des musiciens d’exception, à l’instar de Glenn Spearman, Jackson Krall, Lisle Ellis, Donald Robinson, William Parker, Peter Brötzmann… pour n’en nommer que quelques-uns, et chaque album est original. Quel dommage pour les amateurs de musique, qu’en France, les organisateurs de festivals et les directeurs de programmes ignorent encore Marco Eneidi. En tous cas, pour l’instant, le saxophoniste fait bouger les choses dans la capitale autrichienne…

J’ai profité de mon émission, Taran’s Free Jazz Hour du 8 octobre 2005, pour poser quelques questions à ce héros méconnu de la scène contemporaine des musiques créatives. J’espère que cet entretien contribuera à faire reconnaître le travail de Marco. Personnellement, je vous recommande à tous de goûter à la musique de Marco Eneidi, au moins une fois dans votre vie…

  • Bonjour Marco. Nous venons juste d’écouter “Baby Please Don’t Go” sur l’album American Roadwork…

“Baby please don’t go, baby please don’t go to New Orleans ’cos I love you so…” et nous savons ce qui est arrivé à la Nouvelle-Orléans…

  • Oui. D’ailleurs je me demande comment tout cela est arrivé, je veux dire le thème bien sûr, mais aussi cette idée d’un album de blues ?

Ah… Bon… (Rires)… C’est peut-être curieux, mais c’est le fruit du hasard. Et ce morceau en particulier, nous ne l’avons même pas joué pendant notre tournée. Pourtant nous avons donné trente deux concerts sur quarante jours, et parcouru seize mille kilomètres ! En fait c’était une idée de Lisle Ellis de jouer ce thème. La veille de la séance d’enregistrement, nous l’avons répété un peu, et voilà ! Mais mes racines sont dans le blues. J’ai grandi en écoutant le blues de la scène rock’n’roll de San Francisco, vers la fin des années 60 et le début des années 70. Ensuite je suis passé au blues du delta du Mississipi… Oui, mes racines sont dans le blues et c’était logique de jouer ce morceau…

  • J’ai lu dans ta biographie que tu as joué de la guitare blues dans le style “finger-picking” ?

Oh ! J’étais un guitariste atroce… J’ai joué avec une guitare, mais pas de la guitare…

  • Aujourd’hui, j’aimerais découvrir le musicien et l’homme qui se cachent derrière Marco Eneidi. Reprenons au départ, et raconte-nous d’où tu viens, dans quel environnement tu a grandi, si tu es né dans une famille d’artistes etc.

Mon père est scientifique. C’était aussi un skieur ! D’ailleurs il a même fait de la compétition. En fait, ma mère et lui skiaient tous les deux. Ils se sont rencontrés dans la montagne, à Portland, Oregon, et ils se sont mariés. Comme il était scientifique, il a trouvé un boulot en Californie, au Lawrence Livermore Laboratory, qui s’appelait à cette époque le Lawrence Radiation Laboratory. Ce laboratoire était le plus gros centre de fabrication de bombes atomiques, créé par la CIA. C’était aussi un trou perdu, à environ soixante kilomètres de San Francisco. Un trou de péquenauds plutôt racistes, mais dont la moitié de la population était le top des scientifiques mondiaux ! Et c’est là que j’ai grandi. Donc je ne viens pas du tout d’une famille d’artistes. S’il m’était venu à l’idée de faire carrière dans la science et les maths, ça aurait assez facile parce que je pige vite ces choses-là. Mais la musique, ça a été très difficile ! Pourtant c’est la direction que j’ai choisie, et je peux dire que j’ai eu beaucoup de mal ! Il m’a fallu énormément de temps et d’efforts pour apprendre la musique. Non seulement la musique, mais aussi le saxophone ! Ce bout de métal dans lequel il faut souffler pour émettre un son ! En 1981, à presque vingt-cinq ans, je suis parti pour New York. Je suis resté quatorze ans dans les environs de New York et de la Nouvelle Angleterre. Ensuite, je suis retourné en Californie, où je suis resté sept ans. Aujourd’hui je vis à Vienne, en Autriche… Wien en allemand… Dans trois semaines, ça fera un an que je suis là. J’adore vivre en Europe, et je dois avouer que je suis vraiment content d’être parti des États-Unis !

  • Pourquoi ? Comment vit un musicien créatif aux Etats-Unis ?

Ha !… (rires)… Si tu savais ! En Amérique, il n’y a aucune aide pour les artistes. Pour vivre, tu dois faire autre chose. Moi, par exemple, j’ai été chauffeur de taxi, messager à vélo pendant plusieurs années, ouvrier du bâtiment, désamianteur, employé de restaurant… Tu as peu de temps pour réfléchir, et tu t’esquintes pour longtemps… C’est pour ça que je suis venu en Europe. Vienne est bien moins chère que San Francisco ou New York. Les loyers et tout le reste. Sans compter qu’ici, on te paie pour jouer de la musique et tu peux même économiser un peu. Alors qu’en Californie, à San Francisco, tu joues, puis tu dépenses tout ce que tu as gagné, pour acheter des anches pour le saxophone, de l’essence pour traverser le pont etc. Au bout du compte, tu en arrives à perdre de l’argent quand tu joues ! Tu joues un soir, il y a à peine une dizaine de spectateurs, tu gagnes vingt dollars, et ça te coûte vingt-cinq dollars rien que pour aller au club… Alors qu’ici, tu es vraiment payé…

Bien sûr, l’Europe a aussi ses problèmes, son histoire, sa politique, mais les États-Unis ont un long passé de racisme et de sang versé, même encore aujourd’hui. Je suis très bien là où je suis : soixante kilomètres à l’est de Vienne, près de la frontière hongroise, dans le village de Nickelsdorf. En ce moment, je suis chez Hans Falbe, la « Jazzgalerie Nickelsdorf ». C’est un petit village qui ressemble à ceux du Midwest, comme ceux du Nebraska ou de l’Iowa. Après leur journée, les fermiers viennent boire une bière au club. Mais, à l’inverse des Etats-Unis, où dans ce genre d’environnement on ne peut discuter de rien d’intelligent avec personne, ici, on peut parler de la politique des Verts, de musique ou de n’importe quoi d’autre. C’est vraiment un bol d’air pour moi que d’être ici !

  • Joylon trouve qu’il y a beaucoup de sensualité dans ta musique, mais, qu’en même temps, tu as un jeu très physique. Es-tu d’accord ? Comment fais-tu cohabiter sensualité et force physique ?

Ça c’est drôle !… Sensualité… Ok, je suis d’accord… Je suis à moitié italien, scorpion et musicien


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Marco Eneidi © Donald Robinson

de jazz, donc forcément sensuel !… En plus j’aime le blues et les mélodies. Et puis, n’oubliez pas que je suis scorpion, donc je suis gentil et j’aime vraiment être doux…

Pour la puissance… Tu sais, je ne suis ni très fort, ni très grand… Et quand j’étais enfant, j’étais tout petit… J’ai appris à me défendre très jeune, à la dure… Comme je ne savais pas me battre, quand quelqu’un m’attaquait, il fallait que je frappe le premier, dès les premières secondes, et fort, sinon c’est l’autre qui m’arrangeait ! Comme je suis timide et d’un tempérament plutôt calme… Bon, c’est vrai qu’en vieillissant, je deviens bavard… Mais quand on est petit, calme et timide, ce qu’on fait, c’est d’essayer de jouer le plus fort possible. Tu souffles le plus fort possible… Sinon, à vrai dire, je n’aime pas le son de la plupart des altistes. En dehors de ceux que tout le monde connaît, les autres saxophonistes alto sonnent comme s’ils jouaient du kazoo. J’ai écouté beaucoup de saxophonistes ténor et j’essaie d’avoir leur son. Évidemment, avec un alto c’est complètement impossible de reproduire le son du ténor, mais je veux m’en approcher.

Quand j’étais jeune, même si je n’étais pas un athlète, quand j’ai skié, j’ai fait de la compétition. C’est pareil pour le saxophone et la musique : dès que j’ai commencé à m’y intéresser sérieusement, je l’ai fait à fond, comme le ski. En fait j’ai approché l’instrument comme un athlète. Il faut d’abord être fort et travailler dur. Ensuite viennent la méditation, le yoga, la respiration… Tu sais, chacun se bat avec son biniou à sa manière, avec son approche. Dans mon cas, j’essaie d’être à la fois subtil et puissant. D’ailleurs c’est une chose que je dis souvent aux jeunes batteurs : joue deux fois plus vite et deux fois plus intensément, mais deux fois moins fort. C’est là que commence réellement le jeu. Être intense et dur, en restant calme et doux. Un peu comme quand on s’énerve contre quelqu’un : on peut lui hurler dessus, mais on peut tout aussi bien lui parler doucement, sur un ton qu’il comprend immédiatement.

  • Qualifierais-tu ta musique de free jazz, de musique créative, juste de musique ou d’autre chose ?

(Rires) Bien ! C’est une question délicate… Je reviens toujours à ce que répondait Duke Ellington quand on lui posait cette question : « il y a deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise. J’espère que je joue de la bonne ». Pour moi, tout ce que je connais, c’est ce que je joue, et ce que je joue, c’est que je sens, ce que j’entends… Par exemple, je suis très politisé et fais attention à tout ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Ça me touche et affecte ma manière de voir les choses, mais je ne sais pas si ça influence mon jeu, parce que quand je joue, je joue, c’est tout… Mes racines sont dans le jazz. Je suis un musicien de jazz, parti du blues et remonté jusqu’à Sidney Bechet, Charlie Parker, John Coltrane et tous les autres…

Donc comment définir ma musique ? Je ne sais pas, je ne connais pas le nom de l’étiquette ! Ce sont les écrivains et les chroniqueurs qui donnent les noms… C’est vrai que je sors de la scène de l’avant-garde des années soixante. J’ai grandi à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, en Californie, à l’époque des mouvements pour les droits civiques, le refus du Vietnam… J’étais jeune, mais j’étais là. Aujourd’hui on a peut-être une situation similaire, mais ça, c’était mes racines. Comment peux-tu appeler ça ? Je n’en sais rien. Tu vois, en Amérique on a une histoire faite de crimes et de violence, le massacre des indiens, les lynchages, l’esclavage, et tout ça c’est mon histoire, que je peux exprimer dans ma musique. Je ne sais pas si je le fais ou non. Quelle étiquette coller sur tout ça ? Je suis d’abord un musicien. J’essaie d’être un musicien, et c’est tout ce que je cherche à être en tant que tel. Comme l’a dit une fois Glenn Spearman… Tiens, d’ailleurs c’est dans un enregistrement que tu as sans doute : Live at Radio Valencia avec William Parker et Jackson Krall. Pour présenter William et Jackson qui arrivaient de New York, Glenn a dit grosso modo : « C’est un duo merveilleux, deux beaux êtres humains, et il se trouve qu’ils sont également musiciens »… Voilà ce qu’il faut être.

Mais toi, Taran, dis-le moi, puisque tu m’écoutes plus que je ne m’écoute moi-même, que penses-tu que je joue ?

  • Ben, j’appelle ça la musique que j’aime ! Ça t’irrite qu’on étiquette ta musique ?

Tu sais, on m’en a collé des étiquettes, surtout en Californie ! Par exemple, je ne vais pas dire qui, mais un Anglais disait : « Marco est juste un joueur de free jazz en colère, juste un joueur énergique, ce n’est pas vraiment un musicien ». Celui à qui il l’a dit était mon colocataire de l’époque… Des gens disent que je souffle fort et méchamment, un homme blanc en colère… Je pense que ce genre d’étiquette est un peu stupide. Une bonne part du free jazz, du jazz d’avant-garde de la fin des années soixante, est issu du mouvement pour les droits civiques, ce qui lui donne beaucoup de puissance. Prends Franck Wright, Albert Ayler… les rejeter en arguant que ce n’est pas de la musique serait une erreur… Tout ce que je veux faire, c’est de jouer de la musique. Et par « musique », j’entends MUSIQUE en majuscules, bonne musique, musique intelligente et réfléchie… Quand je pense que maintenant je vis à Vienne, la ville de Mozart, Schubert, Beethoven, mais aussi de Schoenberg, Freud, Jung… Fais seulement ce que tu peux faire, mais essaie de le faire de ton mieux. Tu peux alors espérer que c’est bien. Dans ce processus, tu ne veux blesser personne, mais ça peut arriver…

Si tu veux absolument une étiquette : je suis un musicien de jazz, un Américain. Je viens du jazz, j’ai grandi dans le jazz et me considère toujours comme un musicien de jazz. Mais comme le disaient justement Bill Dixon et beaucoup de musiciens des années soixante, « jazz » est un terme raciste. Parce que le mot jazz lui-même est porteur de connotations et d’insinuations. Donc quelle que soit le nom qu’on lui donne, j’espère que ma musique est de la bonne musique.

  • Si je dis que c’est du free jazz, tu ne m’en voudras pas ?

« Free » peut-être, mais pas gratuit ! Parce que même si nous sommes des musiciens et que nous faisons ce que nous aimons, même si nous sommes des artistes, nous devons payer le loyer et l’essence, manger… Vivre comme des êtres humains, et non comme des animaux qui dorment dans les parcs ! Parce qu’en Amérique, c’est comme ça qu’on te traite si tu dis que tu es un artiste. Et si tu dis à la police que tu es un artiste, elle t‘embarque ! Il n’y a aucun respect et tu vis comme un animal ou plutôt, on voudrait que tu vives comme un animal. C’est du passé ! Maintenant que je suis en Europe, les choses sont différentes. Les artistes sont traités avec respect, beaucoup de respect…

  • Pourrais-tu nous parler de tes relations, de tes liens avec tes partenaires musiciens, en particulier Glenn Spearman, Lisle Ellis, Jackson Krall…

En août 1981, quand je suis arrivé à New York, j’ai rencontré plusieurs musiciens comme Jemeel Moondoc, William Parker, Dennis Charles, Roy Campbell, etc. J’ai joué avec William, qui m’a fait participer à plusieurs de ses groupes. Un jour, pour un concert, le tromboniste Jeff Hoyer avait besoin d’un alto, parce que celui qu’il voulait n’était pas libre, et William m’a recommandé. Le batteur était Jackson Krall. Nous sommes devenus de bons amis et avons commencé à jouer ensemble. Pendant plusieurs années, j’allais tous les après-midi chez lui et, pendant quatre ou cinq heures, nous jouions des duos. Jackson est l’un de mes meilleurs amis… Mon meilleur ami c’est mon fils Nicco !… Mais j’ai beaucoup d’autres amis loyaux : Peter Valsamis, Donald Robinson… Quant à Glenn Spearman, j’avais prévu une séance d’enregistrement à Bennington, dans le Vermont, je crois que c’était en 1991, avec William, Jackson et Raphe Malik. Il se trouve que Glenn était à Boston avec Raphe. Après cette séance d’enregistrement, j’ai commencé à jouer avec Raphe et suis devenu très proche de Glenn. Et encore bien davantage quand je suis retourné en Californie. Glenn est quelqu’un de bien. A cette époque, dans les années quatre-vingt dix, il avait différents groupes, dont G-Force, dans lequel jouait James Routhier, Donald Robinson, Lisle Ellis et moi-même, en tant qu’invité. On répétait par groupes : Glenn avec Donald ou James et Lisle avec Donald, et, moi, avec Glenn ou Donald. Nous bossions très dur à cette époque, et les compositions de Glenn étaient tout sauf faciles ! Glenn était un compositeur prolifique. Il écrivait des trucs qui, transposés pour l’alto, étaient vraiment très difficiles. Mais nous travaillions beaucoup ! Ensuite, nous allions donner des concerts tout autour de la baie.


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Discographie sélective de Marco Eneidi

Évidemment, il y a plein de bons musiciens partout, mais trop de salauds dès qu’il s’agit de jouer ensemble. C’est pour ça que je ne veux jouer qu’avec mes amis. Surtout quand il s’agit de saxophonistes, il y en a tellement ! Beaucoup trop… Mais je n’ai pas besoin de jouer avec tout le monde, juste avec mes amis. Parfois, quand même, je fais des rencontres. Comme l’année dernière au Nickelsdorf Jazz Festival, où j’ai joué en duo avec Han Bennink, le grand batteur hollandais. Nous n’avons même pas eu besoin de répéter. Discuter, manger et fumer une cigarette ensemble, ça a suffi. Tu vois, il arrive que tu rencontres quelqu’un et qu’il devienne aussitôt un ami. Et quand tu joues, tu sais qu’il n’est pas nécessaire de répéter. Une discussion, un verre, et la musique vient naturellement. J’insiste sur l’amitié, parce que c’est le plus important. Je ne veux jouer qu’avec des amis. Peter Valsamis et Lisle Ellis, qui est reparti à New York l’été dernier, sont de vrais amis. Nous sommes sur la même longueur d’onde, il nous est facile de jouer ensemble. Dès que tu joues avec des amis proches, tout vient naturellement, il se passe toujours quelque chose. Parce que jouer de la musique c’est comme pour les enfants : ils vont au bac à sable, trouvent des copains, jouent ensemble. Et s’ils ne sont pas copains, ils ne peuvent pas jouer…

Pour revenir à Glenn Spearman, c’est vraiment un chic type, un excellent ami. Il se passait toujours quelque chose quand on jouait, lui, Raphe et moi. C’était une section de soufflants, et on faisait des trucs incroyables. Et tout ça parce que nous étions proches…

  • Ça doit te manquer de ne plus jouer avec lui ?

Glenn me manque comme ami, comme frère… Parfois je pense beaucoup à lui. J’ai perdu de vue beaucoup d’amis récemment, pour diverses raisons. L’amitié, et l’humanité qui va avec, me manquent plus que le jeu. Le jeu vient après. Le plus important, c’est d’aimer ses amis. Oui, c’est ça le plus important…

  • C’est en écoutant ta musique que j’ai découvert tes partenaires musiciens. C’est surprenant qu’ils ne soient pas plus connus ?

Oui. En Amérique, les artistes sont moins que des chiens. Nous sommes sous terre, sans soutien. Le monde du jazz est moins que rien, et la musique d’avant-garde, la musique nouvelle, est encore en dessous. Et nous qui ne sommes pas célèbres, nous sommes encore plus bas. Nous sommes sous terre, mais nous sommes là et nous jouons toujours ! Oui, nom de Dieu, nous sommes encore là, et quand nous sortons de notre trou pour jouer, nous sommes là, et nous jouons…

  • Savais-tu qu’on t’appelle le truqueur ?

On m’appelle le truqueur ? (rires)

  • Oui. J’ai lu ça sur un site de la toile : « On dit couramment que Marco Eneidi est un truqueur, parce qu’il utilise intelligemment sa virtuosité pour servir ses talents de conteur sonore ».

Ça a été écrit par une amie. Une amie avec qui j’ai vécu plusieurs années. Elle est écrivaine, poète, « artiste de la performance ». Elle était dans le milieu du théâtre, à New York. Comme poète, elle a été influencée par Jacques Micheline et la Beat Generation. Elle s’appelle Jessica Loos. Aujourd’hui, elle vit à San Franciso et évolue dans le milieu du théâtre, sur la côte nord. C’est elle qui a écrit ça. Je ne sais pas comment ça lui est venu à l’esprit ! (Rires). Truqueur, je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est drôle ! Et j’aime rire, parce que si je ne ris pas, je pleure !

  • Ils disent aussi que tu joues très vite ?

C’est Jimmy Lyons que m’a appris ça. C’est une des choses qu’il m’a montrées. Sonny Simmons, lui, m’a montré comment tenir une note, comment obtenir le son recherché. Arriver à faire certaines choses d’une certaine manière, grâce à la respiration, à la méditation et au yoga. Jimmy, lui, m’a montré comment se servir correctement du biniou. La vitesse, c’était son truc. Il prenait les morceaux de Charlie Parker deux fois plus vite, et moi, j’essaie de jouer deux fois plus vite que Jimmy ! J’adore la vitesse ! N’oublie pas que j’étais skieur de compétition. J’adore me lancer à cent kilomètres heure, droit dans la pente. Avec une peur bleue, mais j’aime trop la vitesse ! C’est amusant de jouer vite. En fait, c’est amusant d’avoir quelque chose que les autres n’ont pas. Je pense que j’ai deux caractéristiqus à l’alto que peu de saxophonistes possèdent : la sonorité - le plus gros son - et la vitesse. Et pas uniquement une vitesse basée sur le déplacement des doigts. Je vais vite, mais je reste très mélodique et harmonique. D’ailleurs j’utilise des harmonies assez compliquées. Je pense et joue autour des différentes clés, des sons et des couleurs. Il faut pouvoir jouer vite sur les douze clés, tout en réfléchissant. J’entends beaucoup de très bons musiciens à Vienne. Des saxophonistes qui, dès qu’ils jouent vite, ne font que bouger rapidement leurs doigts, mais ce qu’ils jouent n’a aucun sens. Quand je vais vite, je crois ou j’aime croire, que je joue quelque chose d’intelligent sur les plans mélodique et harmonique. D’ailleurs si tu transcris un de mes solos et cherches à voir ce que je fais, tu verras que les harmonies sont assez complexes. Je les joue comme ça parce que je les ai apprises comme ça, puis oubliées ; maintenant, je les joue sans même y penser.

A suivre…

par Taran Singh // Publié le 6 novembre 2005
P.-S. :

Entretien réalisé par Taran Singh et Jolyon Derfeuil
Traduit de l’anglais par Bob Hatteau
Voir aussi
Le site de Marco Eneidi