Chronique

Marius Neset

Pinball

Marius Neset (ts, ss)
, Ivo Neame (p, kb)
, Jim Hart (vib, mar, dms)
, Petter Eldh (b), 
Anton Eger (dms, perc) + Andreas Brantelid (cello), Rune Tonsgaard Sørensen (vln), 
Ingrid Neset (fl), 
August Wanngren (perc).

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Pinball, ça veut dire « flipper », un jeu électronique qui se fait rare de nos jours dans les bars et dont Marius, sur son site plutôt glamour, dit que son album y ressemble. C’est vrai, il y a là l’énergie des shooters de billes chromées, les claques adroites ou sinistres sur les poignées d’amour du caisson bariolé, les « Oh », les « Ah », les climax et les lamentos des accros.

On comprend que ce jeu s’accorde si bien avec le jeune prodige, rythmicien dès l’âge de cinq ans quand il était précoce batteur et se fadait - les doigts dans le nez - les plus ardues des mesures impaires. D’où la complicité sans égale avec son compère à baguettes, le Suédois Anton Eger, énergumène du même tonneau, co-producteur et co-auteur accessoirement. Jim Hart aux lames, Ivo Neame aux claviers, Petter Eldh à la contrebasse complètent brillamment leur tandem. Quatre musiciens additionnels viennent étoffer sporadiquement l’iridescente palette (flûte, violon, tambourin, violoncelle).

L’œuvre, composée dans les montagnes norvégiennes, enregistrée sur une île située au sud du cercle polaire arctique, conçue pour quintet augmenté, séduit : on l’écoute et la réécoute, l’essentiel surfe sur la folie douce : tout ici en effet est constructivisme ludique, précision délirante, élan mêlant coups de génie, traits au geyser, fractures macroscopiques, bancalités quantizées, chorus diaboliques, blocs harmoniques giclant fissa sous les assauts des modulations… Dans ce kaléidoscope de couleurs et d’accents, de pédales et pivots, d’arpèges rognés (cohéniens) et de bourrées (celtes ?), on n’est pas sans tomber sur moult grumeaux recyclés de Wayne Shorter (zeste de danseur natif…), de claps andalous, de lyrisme tropical à la Andy Sheppard, de prouesses zappiennes, de serrements de coeur ressusciteurs d’Esbjörn Svensson, de transes folkloriques truculentes façon Hermeto Pascoal…

Le punch du pin-punching-ball titille-t-il le tilt… ? Nenni ! Notre Norvégien ne s’en tient pas à ces facéties pleines d’une saveur propice à l’éclat de rire et au revenez-y : il a pour lui ces moments graves, profonds, ce goût pour les timbres et leurs combinaisons (qui le feront un jour passer de rhapsode à total compositeur) : faculté de muter un violoncelle en viole de gambe, un ténor en olifant, en shofar yodlant, en balai de caisse claire… Quel musicien ! Mais aussi, quel plaisantin : pour le citer encore, n’affirme-t-il pas que cette musique est plus facile à retenir et fredonner que celle de ses albums précédents ? La bonne blague.

Alors oui, on apprend, par ce métaphorique flipper, que toutes les mélodies du loustic génial peuvent équivaloir, exactement transposées, aux diverses pièces détachées d’un pinball : cibles fixes, épaisses ou tombantes, ressorts, batteurs gommeux, barillets, lampes à pinces, élastiques, patins, vérins, biellettes, bumpers, dome flashes, …

Pourtant l’album se clôt sur une émouvante berceuse offerte au silence par un tout simple, un très humble accord de résolution. Désolé, pas de morceau fantôme, ni de partie gratuite. Il n’y a plus qu’à retourner à la plage 1, histoire d’ouïr si l’on n’a pas complètement rêvé.