Chronique

Matana Roberts

Coin Coin - Chapter Three : River Run Thee

Matana Roberts (as, p, synth, el)

Label / Distribution : Constellation

Nourrie par la scène de sa ville natale de Chicago, cette saxophoniste au tempérament trempé, au look affolant et regard foudroyant, a trainé ses guêtres du côté de l’AACM et participé aux albums phares de son label montréalais Constellation – le Yanqui U.X.O. de Godspeed You ! Black Emperor, par exemple. Roscoe Mitchell, Nicole Mitchell, Henry Grimes, Meshell Ndegeocello, Fred Anderson, Tyshawn Sorey, Anthony Braxton, pour les grands de la Black music et du jazz américain, Jeff Parker et John Herndon, du groupe Tortoise, et enfin de beaux représentants de la scène contemporaine tels Joe et Mat Maneri, Josh Abrams, Chad Taylor, Matt Bauder, Dave Douglas : elle s’est produite et a enregistré auprès de tous ceux-là.

Elle parle aux rockeurs, aux érudits (non que les deux ne soient compatibles), aux polythéistes, aux voyageurs solitaires, à ceux qui ne veulent pas savoir si sa musique est « jazz ». Après tout, avoir pour instrument un saxophone alto ne fait pas de vous qu’un(e) jazz(wo)man – comme savoir manier le pinceau ne vous cantonne pas au rôle de peintre. Portée sur l’expérimentation et l’improvisation, pétrie de références aux grands précités, sa discographie se concentre, depuis 2010, sur le projet Coin Coin. Il relate l’histoire de ses ancêtres, ainsi que celle de Marie-Thérèse Metoyer, connue comme Marie-Thérèse « Coincoin », esclave noire de Louisiane. Affranchie, elle est devenue femme d’affaires. Elle est au cœur de cette saga musicale dont les douze chapitres sont déjà annoncés.

Roberts chante aussi. Prêche, plutôt. Sa voix s’ancre dans l’histoire du personnage dont elle se fait l’écho. Sa propre histoire transperce aussi, parfois, la page de l’Histoire qu’elle conte – pour mémoire, le titre « I Am » de Coin Coin – Chapter 1 et ce cri cathartique, dans lequel elle exprimait la perte récente de sa mère. Multiple, vibrante, brillante, Matana Roberts est une galaxie. Sa noirceur ne se manifeste que dans sa vision, ses prises de position politiques parfois radicales, un militantisme de chaque instant, inhérent à sa musique. Un art total.

Coin Coin – Chapter 1 était orchestral et possédé. Le chapitre 2, sous-titré Mississippi Moonchile, était un cabaret gospel pour lequel elle avait regroupé une tribu de musiciens (dont la voix principale était un homme, Jeremiah Abiah, chanteur lyrique et ténor). Le chapitre 3 nous fait dériver, en une oscillation s’étirant sur douze titres. Paroles murmurées, songes, sons de cloches prophétiques (« All Is Written »), circonvolutions harmoniques qui se mêlent aux vagues électroniques (« Dreamer Of Dream »), cet album dramatiquement humain naît aux confluences des univers électro et jazz que ses acolytes musiciens Tim Hecker ou Mat Bauder, lui ont certainement inspirés.

Moins estampillé « black music », mais finalement sombre, ce Coin Coin – Chapter 3 est désincarné, éthéré, et pourtant tout aussi spirituel que les deux précédents volets. Plein d’esprit et de ferveur, encore. Ce sont eux, les esprits, qui bruissent, grondent dans la voix de Matana, grouillent sous ses pas lorsqu’elle avance en soufflant. Ils sortent en vapeur d’eau, en nuées, et retombent se poser en mots choisis sur les pages immaculées de l’ouvrage. Prenons le temps de savourer les lignes de ce roman en cours d’écriture qui, c’est certain, ne nous tombera pas des mains.