Portrait

Michel Édelin dans le boudoir de Proust

Sérieusement, mais avec humour…


Qui n’a pas encore écouté Michel Édelin a manqué une belle occasion d’entendre un flûtiste original. Les flûtes d’Édelin sont désormais devenues familières de la scène des musiques improvisées et s’amusent aussi bien avec Monk, la musique baroque et Puccini qu’avec l’Afrique, la danse, la littérature et les enfants… Édelin a formé un nouveau trio avec Jean-Jacques Avenel et John Betsch qui se produit fréquemment, entre autres aux 7 Lézards à Paris. Michel a répondu sérieusement avec humour aux quelques questions de Marcel…

  • Ma madeleine

Deux Halls : Thelonious Monk à Town, Miles Davis à Carnegie.

  • Si je devais changer une chose dans ma musique

Aucune… Pour pouvoir tout changer sur des bases solides.

  • Ce que j’ai réussi le mieux dans ma vie musicale

En avoir une.

  • Je rêve de jouer…

Oui.

  • Les fautes musicales qui m’inspirent le plus d’indulgence

Beaucoup, si elles ne sont pas inhérentes à un certain dilettantisme et si elles témoignent du désir d’aller au-delà du « déjà-là ».

Tous ceux qui jouent au bord de la corniche et la quittent pour tenter de voler mais chutent avec élégance en profitant de cette occasion pour exécuter un magnifique saut de l’ange, méritent indulgence et respect.

Et la présence des pompiers, en bas.

À l’occasion d’une récente interview dans Improjazz [*], Hamid Drake exprime cette idée par une jolie formule : « Transformer toute erreur supposée en une célébration de la créativité ».

  • Mon instrument préféré

Pas de préférence particulière. Les personnalités des musiciens-(ciennes) m’intéressent davantage que la nature de leur instrument. J’aime les instruments devant ou derrière lesquels on sent une vraie présence et un profond engagement.

  • Mes héros musiciens

Pour les héros : le joueur de flûte de Hamelin évidemment, Roland au cor, Apollon à la lyre, Gaston au Gaffophone ou le Capitaine Nemo à l’orgue, par exemple.

Des repères parmi d’autres musiciens : les Five Blind Boys of Alabama, Aretha Franklin, James Brown, Louis Armstrong, Sidney Bechet, Charlie Parker, Thelonious Monk, Miles Davis, John Coltrane, Bach, Ornette Coleman, Eric Dolphy, Rahsaan Roland Kirk, Charles Mingus, Mozart, Henry Threadgill, Olivier Messiaen, David S. Ware etc. etc. etc.

(L’extrême banalité de cette réponse autorise toute personne en mal de références à l’utiliser dans le cadre d’un questionnaire identique).

  • La chanson que je siffle sous ma douche

Aucune.

Je suis d’un naturel réservé et si j’applaudis de bon coeur pour témoigner de mon plaisir d’auditeur, je rechigne à manifester ma déception par des huées ou des sifflets. Admettons toutefois cette hypothèse : je passe outre cette timidité naturelle et je siffle une chanson sous ma douche. Je crains que ce lieu ne soit pas très adapté à la réussite d’une telle manifestation sonore (nudité ou semi-nudité recommandée, généralement pas ou peu de témoins, ruissellements parasites sur les lèvres…).

Ou encore : peut-on imaginer qu’auditeur outré par la débilité d’une chanson et poussé par l’indignation, je cherche désespérément la douche la plus proche dans le seul dessein d’y manifester ma réprobation par des sifflets ?

Décidément, non.

Et je ne le conseille à personne : on mesurera aisément le ridicule d’une telle situation.


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M. Édelin © M. Vonlanthen

  • En musique, je déteste par-dessus tout…

Ce qui exprime la « distance » désopilante, la démonstration, le dandysme, le vide coruscant [*], le bidon, la vulgarité, la débilité triomphante, la flatterie des bas instincts.

  • Mes peintres favoris

Quelques émotions picturales parmi d’autres…

Des regards : ceux du vieillard dans son fauteuil et de la jeune fille au chapeau vert par Picasso, celui de l’autoportrait de Rembrandt et celui, en coin, de la jeune fille en or de Hemmessen.

L’éclat d’un verre de cristal par Renoir, la robe dans une penderie de Magritte, le violon sur une chaise et la lumière à travers la persienne de Matisse, une ligne de Miró (beau texte de René Char à propos de Miró dans Recherche de la base et du sommet), une dentelle sur une cuirasse par Gainsborough, les touches de pinceau sur la tempe de l’autoportrait de Cézanne, la lumière sur un visage et une coiffe peints par Vermeer, le sanglot d’une touche du pinceau de Bacon, un piano noir parmi l’éclat des couleurs de Nicolas de Staël, un autre noir, celui de Soulages, etc.

  • Mes films cultes

Certains films ont marqué différentes époques de mon existence.

Parmi ceux-ci : les courts-métrages Film Office de Charlie Chaplin, Helzappopin, Les parapluies de Cherbourg, Le Décalogue, les grands westerns (Ford, Hawks, Vidor, Eastwood, Wyler…) , Fellini Roma, un ou deux Bergman

  • Mes auteurs favoris

Pas de favoris mais quelques responsables d’émotions ou de plaisirs littéraires : Flaubert, Racine, Céline, ça rime, Rabelais, Zola, un pack Dard + Pennac + Simenon + Boudard + Izzo, Leiris, Woody Allen, Christian Gailly, René Char, Tardi, Michaux, Franquin, Amos Oz

Liste non exhaustive.

  • Mes boissons préférées

Le bon vin. L’eau fraîche.

  • Mon occupation favorite

Celle de la Dacie par les Wisigoths dès la fin du IIIe siècle.

  • Le morceau que je veux pour mon enterrement

Pas de disque mais bien évidemment de la musique vivante.

Je choisirai le titre au dernier moment et je le jouerai moi-même pour n’obliger personne à s’encombrer d’un instrument un jour pareil.

  • L’état présent de ma démarche musicale

Le présent, précisément. Partage et porosité. Explorer des sentiers d’aujourd’hui sans oublier les sources passées. Tenter de fondre dans mon creuset personnel tout ce que j’ai reçu d’« hier » et ce que je reçois d’« aujourd’hui » [*] pour en faire un « son » que j’espère identifiable.

par Bob Hatteau // Publié le 16 avril 2007

[*Improjazz – N° 131 – Janvier 2007. NDLR

[*Ma contribution au sauvetage d’un des mots qui, selon le Professeur Rollin, seraient en danger de disparition. NDLA

[*Un salut reconnaissant aux musiciens (et non moins amis) avec lesquels je joue et dont la générosité et le talent me permettent d’avancer dans cette voie. On peut les voir et les entendre sur mon site. NDLA.