Portrait

Miles Ahead, way ahead !

Miles vu par Vince Wilburn Jr, neveu et batteur du trompettiste, mais aussi coproducteur du film-événement de Don Cheadle.


A l’occasion des dix ans du Nîmes Métropole Jazz Festival, la cité romaine et Jazz 70 accueillaient le film-événement de Don Cheadle les 22 et 23 octobre, en exclusivité nationale. Nous avons fait connaissance avec Vince Wilburn Jr, neveu et batteur du trompettiste, mais aussi coproducteur du film.

-Vous avez joué avec Miles dans les arènes de Nîmes en 1984, 85, 86 et 88. Quel souvenir en gardez-vous ?

J’y étais en 85 et 86. Je me souviens bien de l’amphithéâtre, c’était très impressionnant pour nous de jouer dans un tel site. Oncle Miles aimait beaucoup venir jouer en France car le public français le lui rendait bien. Fervent admirateur de la culture française, il a même été décoré de la Légion d’Honneur.

- Faire une tournée avec Miles, c’était comment ?

On appelait ça « l’Université Miles Davis » ! C’était un perfectionniste. Il voulait que chacun de nous trouve sa propre voix, son propre style. Il nous disait souvent : « Je vous paie pour expérimenter sur scène ». On peut répéter jusqu’à un certain point mais il faut se jeter à l’eau, sans filet. La beauté de l’improvisation est de créer sur scène, pour le public, et se nourrir de cet échange. Pour s’amuser, il avait instauré un rituel : après les concerts, il nous convoquait dans sa loge et si on avait bien joué alors on pouvait rester dîner avec lui. Sinon, on était bon pour réviser ses cours ! (Rires)

- Et quel âge aviez-vous quand vous avez joué avec lui pour la première fois ?

J’étais un jeune ado mais sa musique a déteint sur moi depuis tout petit ! J’ai grandi à Chicago et chaque fois qu’il s’y produisait, ma mère m’emmenait l’écouter. Depuis les loges, j’observais les batteurs qui l’accompagnaient : Al Foster, Tony Williams et Jack DeJohnette. J’étais fasciné ! Bien plus tard, Tony a confié au trompettiste Wallace Roney qu’il avait toujours su que je serais batteur ! C’est Miles qui m’a acheté ma première batterie. Il était très impliqué dans mon éducation musicale, il m’envoyait des disques de James Brown, Buddy Miles (son préféré), Charlie Watts, Otis Redding, Al Jackson et tous les batteurs de chez Stax…


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Vince Wilburn Jr © DR

- Qu’est-ce qui vous a le plus marqué chez lui ?

C’était la musique avant tout ! Il a d’ailleurs sacrifié sa vie de famille… Il avait aussi l’art de bien s’habiller, toujours impeccable. Il adorait ça et il pouvait se changer jusqu’à sept fois par jour, c’était dingue ! Il n’essayait pas ses tenues de scène, il les « répétait » (« I wanna rehearse this ! ») C’était un homme d’action et de réflexion non stop, que ce soit en peinture, en musique, en boxe…

- Votre lien familial aurait pu être un frein. Ce n’était pas trop compliqué à gérer pour jouer avec lui ?

Miles ne faisait pas dans le népotisme. Pour jouer avec lui, il fallait assurer, neveu ou pas ! Pendant sa période de « retraite », il appelait souvent à la maison quand je répétais avec AL7, mon groupe de l’époque. Ma mère décrochait, posait le combiné pour qu’il nous écoute… et on faisait le point après. Un jour il nous a demandé si on voulait venir à New York et faire un album. On a donc enregistré The Man With The Horn, produit par Teo Macero et George Butler.

- Cet album marque son grand retour en 1981. Vous avez donc contribué à son fameux come back ?

(Rires). Peut-être y a-t-on contribué un peu mais Miles est revenu parce qu’il en avait décidé ainsi. Et quel come back ! Il avait des choses à dire, il était prêt.

- Voilà qui nous amène au film de Don Cheadle, Miles Ahead. L’action, entrecoupée de flash-backs, nous plonge dans la période dite « silencieuse » de Miles, entre 1975 et 80…

En effet. Il disait lui-même qu’il n’avait rien à dire et donc il ne voulait plus jouer. Mais sa vie ne s’arrêtait pas pour autant ! J’allais souvent le voir à New York et on écoutait de la musique, on regardait des matchs de boxe… il avait aussi ses « indics », dont Al (Foster), qui le tenaient au courant de qui jouait où. Pour le reste (les flingues, les courses-poursuites), Don et Steve Baigelman, co-scénariste, ont pris pas mal de libertés. Il faut garder à l’esprit que ce n’est ni un biopic, ni un documentaire.

- Ont-il aussi exagéré la part d’ombre de Miles, très présente dans le film ?

On a tous une part d’ombre et le plus important c’est qu’il soit sorti de cette phase dite « sombre », même si je ne la vois pas vraiment comme telle. Il est allé vers la lumière et a quitté cette terre au top. Beaucoup de puristes du jazz n’ont pas compris cet aspect positif dans le film.

- Don Cheadle porte avec brio la double casquette réalisateur/acteur. Il est bluffant dans le rôle de Miles…

Et c’est bien pour ça que depuis 2006 je l’avais en tête pour réaliser ce film ! Il était très soucieux de respecter l’image de Miles et de sa famille. Il a beaucoup consulté ses enfants, Erin et Cheryl Davis et il lui arrivait même de m’appeler en pleine nuit pour me demander conseil pour certaines scènes ! Il s’est énormément investi, tant humainement que financièrement et sur le tournage, il était Miles, jusque derrière la caméra ! J’en ai pleuré. Il mérite vraiment un Academy Award !

SUR LE TOURNAGE, DON ÉTAIT MILES, JUSQUE DERRIÈRE LA CAMÉRA !

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Don Cheadle © Sony Pictures Classics

- Quelques mots sur Fernando Pullum, avec qui Don a pris des cours de trompette ?

Originaire de Chicago, Fernando est basé à L.A depuis 1984. C’est un musicien de studio très demandé sur la côte ouest et très investi dans le centre d’éducation artistique qu’il a fondé pour les jeunes, le Fernando Pullum Community Arts Center. Pour la petite histoire, la trompette que joue Don est un cadeau de Wynton Marsalis.

- Le film montre aussi la « face B » de l’industrie du disque, ses coups bas. Quelle relation Miles avait avec Columbia, son principal label ?

Il était en bons termes avec eux et ce n’est pas un hasard s’il a beaucoup enregistré sous ce label. Pour les besoins de l’intrigue, Don a pris quelques libertés mais bien sûr Miles était très vigilant et protégeait ses intérêts.

- Dans le film, votre oncle donne une définition intéressante de sa musique, qu’il qualifie de « sociale »…

Il n’aimait pas le mot « jazz ». Pour lui c’était un terme trop « racial », associé à l’esclavage. Il voulait toucher toute la société avec sa musique sans qu’elle soit pour autant cataloguée.

- La bande son, entre originaux de Miles et compositions est signée Robert Glasper et Don Cheadle. Comment s’est passée cette collaboration ?

Peu de gens le savent mais Don est un musicien complet. En plus de la trompette, il joue du sax, de la basse… Il a composé quelques titres et a choisi les originaux de Miles qu’on entend. Robert a écrit le reste, en se basant sur les éléments que Don partageait avec lui, comme par exemple la voix parlée de Miles qui donne des instructions et qui a servi de base pour le générique de fin.

- Robert Glasper incarne la nouvelle garde, fusion naturelle du jazz et du hip hop. Un choix évident pour cette bande originale, quand on sait que Miles lui-même prenait déjà cette direction en 91 sur Doo-Bop, produit par le rappeur Easy Mo’Bee.

Effectivement. A part Herbie Hancock (qui n’était pas libre), seul Robert était l’homme de la situation. Il incarne ce renouveau, cette ouverture d’esprit que Miles avait et que nous nous devons de mettre en avant, avec tout le respect que nous avons pour la tradition. S’il était encore en vie, je suis sûr qu’il jouerait avec Glasper, Thundercat, Flying Lotus, Esperanza Spalding, Christian Scott, Kamasi Washington, Kanye West, ou même Lady Gaga !