Minimal Music Festival

Frank Rosaly Bimini - Tania Giannouli/Nik Bärtsch - The Necks étaient au programme du Minimal Music Festival qui se tenait au Bimhuis en avril. La célèbre salle d’Amsterdam est l’endroit idéal pour ce type de rencontres minimalistes.

Frank Rosaly © Henning Bolte

Frank Rosaly Bimini, 17 avril 2026

Sur le plateau du Bimhuis d’Amsterdam, plongé dans l’obscurité, l’espace scénique est délimité par deux imposantes grosses caisses à l’avant-scène et un gong sur le côté, éclairés par un pinceau lumineux qui évoque celui d’un phare.
Une pulsation régulière, répétitive, émise par quelqu’un qu’on distingue vaguement dans l’ombre, émerge du silence, emplit la salle en augmentant d’intensité, comme pour inviter le public à une cérémonie. La rumeur puissante des tambours monte, donnant forme à l’espace, ouvrant portes et vannes, et engage à se laisser aller, à s’immerger totalement, à fouiller les strates profondes du son.
Le jeu de Frank Rosaly obéit à une logique hors du commun, faite de compacité unifiée et de différenciation, de quiétude zen et de soudains embrasements. L’écoute dépend de notre « politique d’anticipation » ou de notre dramaturgie personnelle, plus ou moins subconsciente. Lors de ce concert de Rosaly, j’ai de nouveau vécu une expérience particulière d’écoute congruente : à certains moments j’aspirais à un son précis et, une fois encore, il me l’offrait dès l’instant suivant. Belle expérience.

Tania Giannouli © Henning Bolte

Tania Giannouli/Nik Bärtsch, 18 avril 2026

Deux musiciens sur la scène du Bimhuis, chacun devant un grand piano, face à face. Un quatre mains un peu différent : ils ne partagent pas le même clavier, mais complètent mutuellement les sons et les thèmes du clavier d’en face – deux fois 88 touches – par addition, par couches, par superposition, ils le développent et l’enrichissent de façon percussive, et créent ainsi d’intenses ostinatos rythmiques, des thèmes particulièrement séduisants, des unissons développés, des contrepoints qui se résolvent par des structures en cascades.
Les thèmes de Tania Giannouli sont imprégnés comme par capillarité par les fondations zen-funk que pose Nik Bärtsch, comme s’il leur tendait un miroir. Ce n’est pas de la musique classique, mais on y retrouve l’élégance des maîtres impressionnistes, un scintillement byzantin et l’intensité rythmique de la musique orientale, voire du rock. Cette fusion semble moins le résultat d’un calcul conscient que la manifestation condensée d’une Gestalt saisie, capturée ou distillée dans le processus de composition.
« Capturé » n’est peut-être pas le meilleur mot : ce type de découverte gestaltiste permet à chaque fois d’atteindre des profondeurs insoupçonnées et de faire apparaître une myriade de nuances touchantes. C’est la force de ce type de Gestalt qui permet aux deux musiciens d’élever et d’étirer le rythme et la tonalité jusqu’aux confins du bruit pour produire de lumineux contrastes. Ils offrent ainsi à l’auditeur à la fois un ancrage fort et identifiable, et de multiples occasions de « s’envoler ». Les deux musiciens se ressentent et se nourrissent mutuellement.

Ce sont peut-être ces qualités, parmi tant d’autres, qui expliquent l’impact considérable de ce concert joué à guichets fermés. Le jeu de Giannouli et Bärtsch ouvre, définit et anime des espaces tonaux qui suscitent, aussi bien chez les musiciens que chez le public, des échos et des ondes d’expansion. Leur premier album sort en octobre.

The Necks, 19 avril 2026

Le pianiste Chris Abrahams, le bassiste Lloyd Swanton et le batteur Tony Buck sont réunis sous le nom de The Necks. Ils jouent toujours dans une configuration particulière : le bassiste au sommet du triangle en fond de scène, les deux autres aux angles de la base. Le pianiste, côté cour, tourne le dos à ses deux acolytes, le bassiste est donc à sa gauche, un peu en arrière, et le batteur droit derrière lui.

L’espace musical de The Necks est intégralement improvisationnel. Cela n’a de sens que dans ce sens-là.

Un concert de The Necks est un phénomène unique en son genre, un évènement que le trio cultive depuis bientôt 40 ans. À quel point peut-on parler de musique minimaliste ? On pourrait tout aussi bien la taxer de maximalisme, dans le sens où le groupe produit un maximum d’effet avec un minimum de moyens. Si vous assistiez à leur concert les yeux bandés, vous auriez peine à croire que cette puissance de son est le produit de trois instruments acoustiques seulement : piano, contrebasse, batterie. Et vous ne distingueriez pas immédiatement le son de chacun des trois instruments.

Les concerts de The Necks se déroulent en deux sets dont chacun a la forme d’une vague, plus ou moins haute. Ce qui varie à l’infini, c’est ce qui constitue la vague, et ce qu’elle charrie sur son passage. Lors de ce festival, le groupe a joué deux sets assez longs.
Comme à l’accoutumée, ils produisent une vague dont le volume sonore enfle régulièrement jusqu’à son apex (Aufschwung) et redescend avec la même régularité jusqu’à son minimum (Abschwung). Leurs concerts suivent toujours cette structure Auf/Abschwung : elle émerge de minuscules séries de notes qui prennent de la densité, se fondent entre elles et, en mêlant leurs harmoniques, produisent un vaste nuage sonore dont la durée, les couleurs et les nuances sont variables.
Cette expansion n’est pas seulement physique et extérieure : elle se produit également mentalement, du côté intérieur, du côté de la perception, avec ses échos retenus. Les deux aspects se nourrissent et se renforcent mutuellement. Pour l’auditeur, il est impossible de se défaire du « nuage de sons intérieur » qui en résulte. Si l’on entrait dans la salle en cours de concert, on n’entendrait pas, on ne percevrait pas la même chose que l’auditeur arrivé au début.
Avec The Necks, on entend/écoute fortement « à travers » les échos de la précédente écoute. C’est tellement intense qu’il est impossible d’y échapper. L’espace musical de The Necks est intégralement improvisationnel. Cela n’a de sens que dans ce sens-là. C’était mon cinquième concert de The Necks et je ne les ai jamais écoutés sur disque.