Tribune

Misha Mengelberg (1935 - 2017)

Figure emblématique de la composition instantanée (Instant Composers), l’autre dénomination, peut-être plus juste, de la « musique improvisée », Misha Mengelberg est mort le 3 mars 2017. Hommage à cet infatigable agitateur, mais aussi pianiste et compositeur, encore et toujours attaché au « jazz » qui l’a vu enregistrer avec Eric Dolphy, mais aussi Steve Lacy, Fred Anderson, Hamid Drake, Dave Douglas, Greg Cohen, Evan Parker, et tant d’autres.


Né en 1935, d’une famille de musiciens, Misha (ou Misja) Mengelberg est mort le 3 mars 2017. Pianiste, compositeur, chef d’orchestre, il avait - après une période où il s’était illustré à la tête de son quartet et avait enregistré avec Eric Dolphy - fondé avec Han Bennink et Willem Breuker l’Instant Composers Pool (ICP, 1967) et avait su, de la fin des années 60 à aujourd’hui, mener et animer cette formation, et plus généralement un nombre important de projets musicaux qui tournaient autour de cette structure. Sa musique, ses musiques, peu diffusées encore malgré le nombre de disques parus sous le label ICP, devra être documentée, ainsi que nombre de ses compositions, dans les années à venir.

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Premier disque sous son nom - si l’on excepte la session de 1964 avec Eric Dolphy (The Last Date), le Artone MGOS 9467 est titré The Misja Mengelberg Quartet, et il fait entendre, outre le leader au piano, qui signe toutes les compositions, Piet Noordijk au saxophone alto, Rob Langereis à la contrebasse et Han Bennink à la batterie, déjà présent, comme lors de la session avec Dolphy. Ce disque est un régal, car il fait entendre un pianiste au son et au phrasé très original, même si les échos (involontaires paraît-il) de Duke Ellington et de Thelonious Monk se font sentir. L’altiste rend hommage à Johnny Hodges de façon intelligente et sans chercher à coller à son modèle, Han Bennink est déjà un batteur surprenant, et Mengelberg surprend en chaque occasion par la beauté des thèmes et l’originalité des solos.


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Les « liner notes » de Michel de Ruyter permettent de brosser déjà une petite histoire du pianiste. On y apprend que Misha avait joué l’année précédente avec Ted Curson, qu’il était né à Kiev en URSS, un peu par accident, et que sa famille (mère harpiste, père chef d’orchestre) avait rejoint la Hollande deux ans plus tard. Il découvre en même temps Duke Ellington et Thelonious Monk en 1949 et se rend compte que ces deux pianistes ont un jeu qui se rapproche du sien. C’est en 1962 qu’il forme le quartet du disque précité, et ne manifeste alors qu’un intérêt plus distancié vis-à-vis du bop. Il commence à composer de la musique (« contemporaine ») en 1958, devient membre du Gaudeamus, scène musicale hollandaise fondée juste après la deuxième guerre (Utrecht). Il tente alors d’intégrer de plus en plus « jazz » et « non jazz », écrit une pièce pour flûte solo qui porte la marque de l’esthétique du jazz, puis de la musique électronique, et s’intéresse au théâtre. Il lit et subit l’influence de John Cage. Il admire alors, outre Duke et Monk, l’œuvre d’Herbie Nichols, à qui il rendra souvent hommage.

Le reste de son histoire s’identifie pour partie seulement à l’histoire de l’ICP, et pour une autre partie moins connue à une carrière de pianiste et de compositeur dont le travail de documentation est en cours : recueil de partitions, discographie (un grand nombre d’enregistrements existent qui ne demandent qu’à sortir du bois) et autres aspects d’une oeuvre qu’on devine protéiforme.

J’ai eu l’occasion de l’entendre une fois, à Ruvo Di Puglia (2004), à la tête de l’ICP. Je me souviens d’un homme arrivé sur scène avec une poche en plastique pleine de choses qu’il n’a jamais déballées. Une sorte d’image de l’objet « rien ». Très crédible. L’orchestre sonnait de feu, et il le dirigeait de façon débonnaire mais sûre. Je donne un peu plus bas une liste (non exhaustive) de ses disques « hors ICP », donc je dirais de ses disques « de jazz » ! Le coffret ICP, dont je donne aussi une image, et qui reprend l’intégrale des disques parus sous ce label, doit être encore disponible, numéroté et signé par Han Bennink.

par Philippe Méziat // Publié le 5 mars 2017
P.-S. :

Discographie sélective :

Dutch Masters (Mengelberg, Lacy, Lewis, Reijseger, Bennink), 1987, NewJazz, Italy
Misha Mengelberg, « The Root Of The Problem », 1996, hatOLOGY 504
Misha Mengelberg, « Two Days In Chicago », 1998, hatOLOGY 2-535
Misha Mengelberg & Yuri Honing, « Playing », 1998, Jazz In Motion
Misha Mengelberg Quartet, « Four In One », 2000, Songlines SGL SA 1535 B
Misha Mengelberg solo, 2000, BUZZ, ZZ 76012
Misha Mengelberg (avec Greg Cohen et Ben Perowsky), « Sonne, Sing, Song », 2005, Tzadik
Misha Mengelberg & Evan Parker, « It won’t be called broken chair », PSI 1107

Je signale aussi l’existence du double CD/DVD « Misha Enzovoort », film de Van Cherry Duyns, le CD est un « live at the Vortex » du 2 février 2013, le DVD, tourné à la même époque aborde sans fard mais avec une grande délicatesse l’état de santé de Misha à cette époque, et les réactions de son entourage. Admirable.