Chronique

Oliver Lake & William Parker

To Roy

Oliver Lake (as), William Parker (cb)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Où l’on retrouve les vieux de la veille, tout fringants, tout vivants. A ma droite Oliver Lake, 72 ans, à ma gauche William Parker, 63, ensemble, une histoire du son encore en devenir. Ces deux éclaireurs, on le sait bien, ont traversé le free jazz, le déferlement de l’improvisation libre, les combos déglingués (l’ensemble de saxophones, le WSQ (World Saxophone Quartet), essentiel fin 77, avec Bluiett, Hemphill et Murray, pour l’un, et pour l’autre l’inestimable Odyssée de Cecil Taylor ou l’aventure de Brötzmann). Et comme des comètes éclairées, les voici qui reviennent aujourd’hui illuminer les oreilles curieuses et gourmandes.

Le son. C’est le son de « cette » contrebasse et de « ce » sax alto bien sûr qui nous séduit a priori, mais pas seulement - celui, aussi, épais, mûr et gorgé d’allégresse et de joie de vivre de deux équilibristes funambules et dégagés de toute démonstration.

Un duo n’est pas une manière anodine de fabriquer de la musique et de l’émotion ; il y a aussi l’étonnant silence, ce troisième partenaire qui dessine les reliefs et les circulations, l’espace d’un moment, la poésie de l’absence, le Monde. Dans ces onze pistes originales souvent courtes parfois ouvertes, vibrent donc un silence et un même esprit. Une même attention à garder en l’air la sensation et la narration spontanée, sans recette, sans garde-fou. De beaux thèmes aussi, pour le solaire, pour siffler l’air.

C’est donc là, dans ce territoire de tous les possibles, que l’alto de Lake se pose, franc, droit et sans vibrato, anguleux et, soudain, extrêmement mélodieux - jamais banal, rarement sans vivacité. Ailleurs, voilà les deux à l’unisson, complices, joyeux, lumineux et simplement ensemble. Plus loin encore, la contrebasse de Parker se fait rocailleuse ou folâtre dans les régions pétillantes et abstraites du son débraillé et du frottement voilé. Le soupçon d’une disparition, un sous-entendu… Mais, finalement, le jazz n’est pas loin. Il est même toujours là, infiltré, mélodique, partout, dans les recoins et les notes imprégnées. Il est là, étincelant, incandescent, adolescent. Le jazz que l’on aime, celui qui ouvre sur l’épopée et le mécano musical partagé. Le jazz encore, rempli d’une sorte de candeur et de douceur.

C’est de cela qu’il s’agit alors. Garder l’origine des choses et avancer, tranquillement. Tenter - un peu - la greffe amoureuse des découvertes acoustiques de notre époque avec l’épaisseur des histoires individuelles et l’amour d’un parcours toujours en cours.
William et Lake ne sont pas ici des totems. Plutôt d’anciens jazzmen, frais, jeunes, simples, joviaux et heureux d’inventer encore de la musique aujourd’hui. Sans prétention, tout en batifolant.

C’est américain, c’est enregistré à Brooklyn, ça vient de loin, c’est bien.