Entretien

Paal Nilssen-Love

Rencontre à Brest, avec le géant norvégien qui jouait au sein de Ballister, trio du saxophoniste Dave Rempis, avant un voyage à Addis-Abeba avec Large Unit, son grand ensemble.

Paal Nilssen-Love lors de son duo avec Peter Brötzmann © Michel Laborde

Aussi prolifique qu’acéré, l’imposant batteur norvégien à très tôt su s’exporter et promener sa fureur de jouer aux quatre coins de la planète. Depuis l’âge de 16 ans, et à seulement 43 ans aujourd’hui, il a une vingtaine de groupes à son actif, et non des moindres. Tout ce que la scène free américaine et scandinave a proposé de plus savant et débridé depuis vingt ans porte sa signature percussive. Du Chicago tentet de Brötzmann, à The Thing avec Mats Gustafsson, chez Ken Vandermark, mais aussi avec les deux trublions leader de The EX et lors de performances solo à couper le souffle, Nilssen-Love se rend inoubliable. Pourtant, malgré une expérience tout terrain, il est un homme d’action, pas de discours. C’est exactement pour cette raison que nous avons souhaité le faire parler.

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Paal Nilssen-Love © Michel Laborde

- Votre regard sur la scène norvégienne actuelle, qui s’est depuis longtemps affranchie de la contrainte de définir les genres qu’elle promeut, est important car vous faites partie de ses chefs de file depuis deux décennies. Les musiciens et les labels norvégiens (Hubro, Rune Grammofon, etc) sont des références en termes de qualité et d’exigence. Que pouvez-vous nous en dire ?

Je ne pense pas que la scène norvégienne soit la seule à porter cette volonté de rendre les genres inutiles. Je pense à la ville de Chicago, et ma vision des choses est qu’il s’agit d’une seule et même scène. Bien sûr je viens d’Oslo mais je vais à Chicago trois, quatre fois par an depuis longtemps. Je rejoue avec Terrie (Ex), Andy (Moor) et Ken Vandermark, bien qu’il n’y habite plus vraiment, les éléments rock ont toujours été naturellement omniprésents dans nos compositions. On n’a pas cherché à s’affranchir de quoi que ce soit. C’était là dès le début.

- Mais pensez-vous qu’il y ait eu une évolution, une influence dont vous auriez été témoin ou acteur ?

Désormais le phénomène est international, il n’est plus lié au rapprochement Oslo - Chicago. Cependant, c’est vrai qu’il y a une histoire. C’est sans doute venu de ce club à Oslo Le Blå (1). Il est ouvert depuis une quinzaine d’années déjà et a porté cette scène. Dans ce club, toutes sortes de musiques ont toujours été programmées, même des musiques extrêmes, sans avoir eu besoin de dire s’il s’agissait de rock ou d’avant-garde. Le but de la programmation était de faire jouer ensemble des musiciens de tous genres et cultures et de voir ce qu’il se passait. Et à Chicago, il se passait exactement la même chose à l’Empty Bottle, lieu connu pour les même raisons. Pour moi c’est la façon la plus naturelle de faire de la musique ! J’écoute des registres de musique très variés. Je les inclus dans ma musique et je veux l’entendre chez ceux avec qui je partage la scène. C’est la free music d’aujourd’hui, telle que je la vois.

Pour en revenir à la question, peut-être que la Norvège attire davantage l’attention parce que les institutions soutiennent financièrement ces musiques. Les fonds publics sont utilisés spécifiquement pour permettre aux musiciens de voyager, de rencontrer d’autres musiciens, c’est considéré comme normal. La Norvège est toujours prête à accueillir les journalistes étrangers pour rendre compte de ce qui se passe. C’est sans doute cela qui fait la différence. Car il ne faut pas oublier qu’il y a autant de choses exceptionnelles qui se produisent aux Pays-Bas, au Danemark, en Suède mais, étrangement sans doute, moins de journalistes pour en rendre compte !

J’écoute des registres de musique très variés. Je les inclus dans ma musique et je veux l’entendre chez ceux avec qui je partage la scène. C’est la free music d’aujourd’hui, telle que je la vois

- J’ai l’impression que, dans vos projets, l’intention a été plus consciente que ça. Par exemple, quand avec The Thing, trio formé avec Mats Gustafsson et Ingebrigt Håker Flaten, vous rejouez des morceaux de PJ Harvey, de Neneh Cherry, des White Stripes.

Avec ce trio, nous avons commencé par reprendre des titres de Don Cherry. Mais l’intérêt de Mats pour le rock était tel qu’il nous a réellement proposé de devenir un trio de free jazz jouant des « chansons » rock ou garage rock. J’ai alors constaté que le trio The Bad Plus faisait exactement la même chose, ça n’était pas si original. Il reprenait des mélodies de Radiohead, et il s’agit dans leur cas d’un trio avec piano. Je ne minimise pas le phénomène, ni ce que cela représente. John Coltrane le faisait ! Il dynamitait les thèmes des comédies musicales américaines ! Emprunter même ce qui peut nous paraître ennuyeux dans d’autres genres et se les approprier a toujours été un « truc » présent dans la culture des musiciens jazz. Un autre très bon groupe anglais, Polar Bear, le faisait aussi à la même période. Lorsque l’on a commencé à nous désigner nous, The Thing, comme « le groupe de jazz qui fait du rock », je me disais qu’il y avait en réalité une explosion de groupes qui prenaient le même chemin. Pour moi c’est vraiment une seule et même scène, qui explose à différents endroits du monde. Nous considérer comme chefs de file ou influents serait vraiment prétentieux !


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Paal Nilssen-Love Solo © Michel Laborde

- Je vous ai vu à l’œuvre dans de petites formations et en solo. Aujourd’hui vous êtes, avec Large Unit, le directeur artistique d’un ensemble de 15 musiciens ! Comment est arrivé ce nouveau rôle et qu’est-ce qu’il change pour vous ?

C’est nouveau en effet ; c’est le premier groupe que je dirige ! L’idée me vient de l’expérience et du travail que j’ai eu la chance de mener avec Frode Gjerstad, saxophoniste et clarinettiste. Il approche des 70 ans aujourd’hui. Il est toujours un maître pour moi. Nous jouons encore ensemble [1]. Surtout, grâce à lui, j’ai pu prendre part à des ensembles. C’est un musicien très généreux qui a toujours mis un point d’honneur à inclure de jeunes musiciens dans ses projets. C’est grâce à lui que j’ai pu participer à un workshop avec John Stevens (batteur du Spontaneous Music Ensemble). Ensuite, il y a eu le Chicago Tentet de Peter Brötzmann et j’ai aussi été membre du Territory Band de Ken Vandermark. Toutes ces expériences de grands groupes m’ont tant apporté que je voulais transmettre à mon tour. Ca me tenait à cœur. L’idée de créer un grand ensemble avec six musiciens suédois et six musiciens norvégiens a été évoquée mais ça ne fonctionnait pas collectivement, on sentait un leadership. C’est à l’initiative d’un festival en Norvège que je dois le déclic. On m’a demandé de constituer mon ensemble avec des musiciens que j’avais repérés. Je ne voulais plus être le plus jeune membre des ensembles auxquels je participais !

- Et comment s’y articulent écriture et improvisation ?

Je voulais écrire une musique dans laquelle chacun des membres du groupe puisse trouver sa place. Je ne voulais pas non plus une musique totalement free, comme dans le Chicago Tentet. L’écriture doit être suffisamment simple pour que les musiciens se concentrent sur le fait de jouer quelque chose de beau qui leur ressemble, plutôt que sur des choses trop élaborées qui demandent un gros niveau de réflexion. Il faut qu’ils se sentent toujours libres, capables de prendre l’initiative pour changer le cours d’un morceau. Je souhaite qu’à l’issue des concerts chacun des quinze membres ait le sentiment qu’il a pu s’exprimer pleinement et jouer ce qu’il voulait.

- Il semble que vous y preniez goût ! Quel est ce Pan-Scan Ensemble que vous avez réuni récemment, une sorte d’« all-star scandinave » ?

(Rires) Encore une fois, c’est à un festival – Blow Out – que l’on doit la création de cet ensemble constitué autour des anches et des cuivres. Trois saxophones, trois trompettes, deux batteurs et un piano. Aucun effet, ni concept, ni grosse préparation, juste de l’improvisation. On a joué seulement ce concert avant Noël en clôture du festival mais on l’a enregistré et on a bien fait !

- Je voulais aussi évoquer votre travail en solo. Qui vous a vu jouer en solo en garde un souvenir marquant : pouvez-vous en parler ?

Oui, je l’ai fait beaucoup mais je ne réponds qu’à deux ou trois invitations en solo par an aujourd’hui. Cela représente toujours un défi, mentalement et physiquement. Si bien que je me dis à chaque fois, quelques minutes avant de commencer à jouer, que je déteste ça ! Mais, lorsque j’en sors, je réalise à quel point c’est une source d’enseignement. J’encourage tous les musiciens à le faire. Etre seul avec son instrument sur une scène ; jouer, jouer encore, pour créer, construire sa propre musique. Ce n’est pas si simple ! Il est bien plus simple de se perdre, oublier le fil du temps, avoir l’impression que l’on a joué 40 minutes alors qu’il ne s’est passé que 20, ou inversement. Sur mes deux derniers disques, j’ai essayé tout en contrôlant, de me surprendre moi-même.

- Ca peut paraître idiot, mais comment se prépare-t-on pour ce type de performance ? Will Guthrie, lui aussi batteur d’une grande intensité, m’a déjà parlé de sa préparation avant de jouer en solo. Il est question de méditation et de… natation dans son cas ! Et vous ?

(Rires) C’est tout simplement dans le temps infini que je peux mettre à monter ma batterie. Pour un solo, je prends au moins deux heures pour le faire. Et en général lorsque je me lance je suis surpris de constater que c’est systématiquement l’inverse de ce que je m’étais promis de faire. Dans mon cas, je comparerais cela avec la plongée ! On se prépare d’une certaine manière et ce que l’on trouve sous l’eau est très différent de ce à quoi on s’attendait. Et puis, il y a ce quelque chose vous fait sortir de l’eau parfois urgemment, vous ne savez pas ce que c’est, ni pourquoi…


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Paal Nilssen-Love Portrait © Michel Laborde


La discussion s’ouvre aux deux musiciens de Chicago qui jouent avec Nilssen-Love ce soir et partagent la loge. Ils se connaissent depuis des années, ont formé le trio Ballister il y a huit ans et, avec six disques ensemble au compteur, ont avalé les kilomètres et écumé les salles du monde. Le saxophoniste Dave Rempis et le violoncelliste Fred Lonberg-Holm, sont deux figures hyperactives des musiques improvisées actuelles. Ils forment avec le batteur norvégien une triple référence d’un free jazz « mondial », constellé de références américaines et européennes et pourtant en renouvellement permanent.

- Observez-vous une évolution des publics ou de leurs réactions ?

Fred Lonberg-Holm - C’est difficile d’être catégorique ou d’observer des tendances générales. La réaction du public repose tout autant sur les conditions de jeu, l’acoustique de la salle, ou le matériel sur lequel on joue. Les amplis en ce qui me concerne. Il s’agit souvent d’une histoire d’énergie, celle que porte le lieu du concert, celle avec laquelle vient le public. Bien sur, il existe des différences. Des pays dans lesquels les gens sont plus réactifs, plus expressifs que d’autres, face à la musique. Je me souviens d’avoir vu des personnes du public à Zagreb hurler quand Paal jouait.

Paal Nilssen-Love - C’est simplement que les publics des pays de l’est européen ont eu une telle faim pour ces musiques !

F L-H - Oui, tu te réfères à des concerts qui datent de 15-20 ans. Il est clair qu’on joue de moins en moins en Croatie…

P N-L - Je me souviens quand Ken (Vandermark) nous relatait ses tournées en Pologne. C’était dément ! Aujourd’hui on ne peut pas s’empêcher de remarquer, en Allemagne par exemple, que le public vieillit. Oui, les choses évoluent et il faut faire en sorte que le public se renouvelle. C’est aux lieux et aux structures qui nous accueillent de faire ce travail de médiation, de présentation, d’éducation. Ce n’est pas simple, il faut s’investir durement, aller littéralement dans la rue, chercher le public, allez voir comment cela se passe ailleurs, dans d’autres lieux, d’autres pays. Il faut faire en sorte que de nouvelles générations viennent aux concerts. (Fred Lonberg-Holm et Dave Rempis approuvent).

Il s’agit souvent d’une histoire d’énergie, celle que porte le lieu du concert, celle avec laquelle vient le public.

Vous ne sentez pas, vous, en tant que musicien, détenir cette responsabilité de devoir toucher de nouveaux publics en concert ?

P N-L - Notre responsabilité est de jouer du mieux qu’on peut et de nourrir l’auditoire de la meilleure manière possible. Aller chercher de nouveaux publics autour de ces musiques dépend énormément de la coopération des professionnels et des diffuseurs entre eux.

F L-H - Oui ! Combien de fois avons-nous vu au sein d’une même ville, même aux Etats-Unis, des publics choisissant de rester fidèles à un seul type de musique ou une seule salle. Alors que les musiciens s’adaptent à toutes les configurations ! A Pittsburg, par exemple, il m’est arrivé de jouer dans deux salles à la suite. Dans la première une foule très enthousiaste, et dans la seconde presque personne et des visages fermés. C’est la réalité, c’est ce qu’on vit. Mais je sais quand même qu’à moins que les gens ne nous jettent des cageots de légumes à la figure, dans la plupart des cas, ils sont attentifs et réceptifs à ce qu’on leur propose. Ce qu’ils pensent ne me regarde pas. Personnellement, je préfère me concentrer sur le jeu de Dave et de Paal qui sont avec moi, sur scène. C’est là qu’est mon travail.

P N-L - Ça me rappelle cette remarque que m’avait faite Cooper Moore : « Mais pourquoi tu places ta cymbale droite si haute et de cette manière ? C’est idiot ! Une partie du public ne peut pas voir ton visage quand tu joues ! ». J’ai réalisé que je m’en fichais ! Evidemment on joue pour le public, mais je ne vois pas l’intérêt de communiquer plus ostensiblement que cela. Je veux que le public réagisse et s’il n’aime pas, c’est une réaction ! S’il aime c’est encore mieux, on va parler et continuer à s’enrichir. Cooper a une vision à mon avis différente de la mienne. Lui installe des moments de conversation, d’échanges au cours du concert, moi pas.

Dave Rempis - Je partage cette vision de la musique live avec Paal. Bien sûr. Attention ! Il n’y a aucun jugement : ce sont deux visions différentes de ce que doit être un concert, c’est tout. Cooper Moore va parfois faire interagir le public jusqu’à le faire chanter. Evidemment, c’est loin de ce que nous faisons sur scène (Rires). Mais c’est très bien comme ça. Ça ne m’a jamais dérangé que quelqu’un me dise « je n’aime pas ».

F L-H - Tout ça est une question d’intégrité : chaque musicien, quelle que soit l’expérience qu’il propose au public, se doit d’être totalement honnête ; c’est ce qui compte.

par Anne Yven // Publié le 18 juin 2017
P.-S. :

1- Blå veut dire « bleu » en Norvégien. Merci à Oyvind Sjerven Larsen de m’avoir expliqué, dans ce club de jazz déjà culte d’Oslo, que son nom n’est pas une référence à la « Note Bleue » mais au Bleu de Klein - l’ International Klein Blue - qui est, d’après son créateur, la couleur la plus abstraite qui soit, hors dimension, qui amène à se représenter l’intangible. C’est la couleur du ciel ou de la mer.

  • Merci et bravo à l’équipe de Penn ar Jazz pour la programmation de ce concert, et à S.B. pour les huîtres.

[1Un album, « Nearby Far away » vient d’ailleurs de sortir en 2017 sur le Label de Paal Nilssen-Love, PNL Records.