Tribune

Paul Motian nous a quittés


Nous avons appris avec émoi la mort de Paul Motian mardi 22 novembre 2011, des suites d’une maladie du sang et de la moelle osseuse. Il avait 80 ans. Nos pensées vont à sa soeur, Sarah McGuirl, ainsi qu’à ses proches.

Nous avons appris avec émoi la mort de Paul Motian mardi 22 novembre 2011, des suites d’une maladie du sang et de la moelle osseuse. Il avait 80 ans. Nos pensées vont à sa soeur, Sarah McGuirl, ainsi qu’à ses proches.

Né en 1931 à Philadelphie sous le nom de Steven Paul Motian, ce batteur d’origine arménienne a grandi à Providence, New Jersey. Son instrument a d’abord été la guitare, en raison de son goût pour les musiques populaires modernes et pour les musiques traditionnelles grecques et turques. C’est à douze ans qu’il commence à jouer de la batterie dans divers orchestres scolaires. A quinze ans, il découvre le jazz et écume les concerts de la ville avant de partir en tournée en Nouvelle-Angleterre. C’est dans cet élan musical intense qu’il forme son oreille et son jeu, en accordant une attention toute particulière à Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Bud Powell et Max Roach.


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Paul Motian © H. Collon/Objectif Jazz

Après avoir été démobilisé de la Marine américaine, en 1955, il s’installe à New York, qui restera toute sa vie sa ville de prédilection. Il y fait vite la connaissance du pianiste Bill Evans, avec qui il se met tout de suite à jouer. Toutefois, c’est en 1959 seulement qu’il deviendra membre à part entière de son trio. Entre-temps, il se produit aux côtés de George Wallington et Jerry Wald, puis avec George Russell, Oscar Pettiford et Tony Scott. Il jouera aussi avec Lennie Tristano et Warne Marsh, manifestant rapidement une nette préférence pour les musiciens impressionnistes.

C’est avec le Bill Evans Trio que Paul Motian se fera un nom. Jusqu’à la mort de Scott LaFaro en 1961, tous trois enregistreront quelques classiques indémodables où il fait déjà entendre son jeu unique. Chuck Israels puis Gary Peacock remplaceront LaFaro, mais la magie ne sera plus la même : Motian quitte le trio en 1963 pour rejoindre Paul Bley. Si leur collaboration est courte (un an environ), Motian ne cessera de dire combien Bley lui aura ouvert de nouvelles perspectives et incité à se dégager des formes fixes. Sous son impulsion, il fréquente quelques jazzmen peu orthodoxes, tels qu’Albert Ayler, Don Cherry, Pharoah Sanders et Mose Allison.

En 1966, il intègre son second grand groupe, le quartet de Keith Jarrett, au sein duquel il officie jusqu’en 1977 aux côtés de Charlie Haden et Dewey Redman. Les labels Atlantic, Impulse ! et ECM illustrent abondamment leurs échanges musicaux.

Motian attendra 1972 pour entreprendre une carrière de leader. Décidé à ne pas s’en tenir au strict domaine de la percussion, il achète un piano à Keith Jarrett et étudie donc la composition. Conception Vessel paraît cette même année chez ECM, suivi de Tribute en 1974 chez Pinnacle. Ces disques réunissent standards et originaux qu’il a composés au piano. A partir de Dance (1977), il a un groupe régulier comportant Joe Lovano au saxophone (il jouera très souvent avec lui par la suite). Il jouera également avec Bill Frisell à partir de 1980, les deux musiciens accordant avec une osmose rare leurs jeux aériens, tout en continuant d’enregistrer pour Soul note, ECM et JMT et d’accompagner divers musiciens à la batterie, tels que Geri Allen, Masabumi Kikuchi, Marilyn Crispell ou Enrico Pieranunzi.


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Paul Motian © H. Collon/Objectif Jazz

Dans les années 90, son projet le plus remarquable se nomme Electric Bebop Band, un groupe qui inclut plusieurs guitares électriques et où se sont illustrés Joshua Redman au saxophone, Kurt Rosenwinkel ou Brad Shepik à la guitare et Stomu Takeishi à la basse. Motian fut aussi un passeur qui collaborait avec la jeune garde : à la fin de cette décennie son Trio 2000 + 1 réunit Larry Grenadier à la contrebasse et Chris Potter au saxophone, avec des invités.

Au cours des années 2000, lassé par le rythme des tournées, il décide de ne plus quitter New York. Cela ne semblera pas affecter sa créativité puisque, tout récemment encore, il restait très actif sur la scène du Village Vanguard.

Que dire enfin du jeu de Motian ? Sa signature était l’une des plus singulières du jazz moderne. Déployant des trésors infinis de nuances, il a su retourner un à un tous les présupposés de la batterie pour en faire un instrument-caméléon. Il en jouait comme d’un instrument mélodique tout en maintenant une pulsation rampante. Il savait comme nul autre déplacer les repères de l’auditeur et intervertir les rôles des musiciens au sein de ses différents groupes. A l’aide d’un vocabulaire qu’il voulait délibérément raréfié, il a su développer un langage d’une rare ingéniosité où un coup de balai tient à la fois un rôle rythmique et atmosphérique, où la cymbale se veut une couleur autant qu’un accent. Sa grosse caisse elle-même, accordée très bas, n’avait jamais frontalement un rôle rythmique.
On dit souvent, en assumant le cliché, que la musique transcende les mots, qu’elle ne se laisse pas verbaliser. Si la formule contient une part de vérité, Motian l’a peut-être incarnée mieux que tout autre : son style, économe et élégant, tient de l’énigme absolue et a donné une troublante intensité au mot d’ordre « less is more ».