Philipp Gropper, musique, politique et spiritualité

Le saxophoniste allemand Philipp Gropper creuse le sillon d’un jazz de création exigeant et novateur. Il revient cette année avec un double enregistrement de son groupe Philm, avec qui il travaille depuis 2012 sur une approche formelle intense et audacieuse. Il poursuit, en parallèle, des collaborations au long cours ou plus récentes, dont il est le co-leader ou le sideman investi.
Car Philippe Gropper cherche toujours à articuler un engagement entier dans la musique avec des réflexions politiques appliquées sur la manière de vivre son métier autour de rencontres humaines. Interviewé une première fois en 2019 pour Citizen Jazz, il était temps de faire un nouveau point avec lui sur ces dernières productions, sur la scène berlinoise et sur les polyrythmes en quintuplet et septuplet.

Philipp Gropper © Jože Balas

Deranged Particle / Felix Henkelhausen
Percy Pursglove (tp), Philipp Gropper (ts), Evi Filippou (vib), Elias Stemeseder (p, synth), Felix Henkelhausen (b), Philip Dornbusch (d)

Avec Félix Henkelhausen, nous avions déjà eu l’occasion de jouer ensemble à diverses occasions avant qu’il ne monte ce groupe. Je suis très heureux d’en faire partie même s’il est difficile, tant sur le plan organisationnel que financier, de réunir un groupe aussi important (douze personnes), de nationalités différentes de surcroît. Nous nous retrouvons donc parfois pour répéter avec ceux qui sont disponibles même si ce sont surtout les concerts qui nous permettent de travailler ensemble. À l’automne prochain, nous partirons pour une petite tournée afin de développer de nouveaux morceaux et d’enregistrer notre deuxième album à Cologne.
La musique que Felix a composée pour Deranged Particles est sans conteste la plus complexe que j’aie jamais jouée, surtout sur le plan rythmique : des polyrythmes en septuplets, en quintuplets, des triolets qui s’enchaînent les uns sur les autres. J’ai passé beaucoup de temps à répéter, parfois en bouclant une ou deux mesures pendant des heures. Plus la musique est complexe, plus il faut y consacrer d’efforts jusqu’à l’intérioriser et la ressentir plutôt que de compter ou réfléchir. On peut alors s’exprimer librement tout en maintenant la puissance sonore du groupe. Lorsque nous atteignons ce stade, c’est vraiment magnifique de se promener à travers ces paysages aventureux. 
 
Chants / TAU
Moritz Baumgärtner (d), Philipp Gropper (s), Philip Zoubek (synth), Ludwig Wandinger (b), Felix Henkelhausen (b)

Au départ, il y a de nombreuses années, je voulais former un groupe électro-acoustique qui jouerait dans des clubs d’EDM (Electronic Dance Music). Nous sommes allés à Cologne avec Philip Zoubek et nous avons cherché des sons pendant plusieurs jours. Nous voulions mélanger l’électronique, le jazz et l’improvisation pour les amener vers une scène différente de celle d’où nous provenions. C’était le début. Les choses ont pris une autre tournure et il nous a fallu de nombreuses années pour sortir notre premier album.
TAU est un groupe organisé de manière très collective, sans chef de file : chacun apporte sa contribution et participe à l’organisation des concerts. Nous sommes amis, nous discutons beaucoup de société et de politique, de tout et de rien. C’est un cas rare où tous les membres sont totalement engagés ; le groupe fonctionne même lorsqu’il n’y a pas d’argent en jeu.
Le processus de travail est également collectif : Zoubek apporte la plupart des partitions, mais chacun contribue aux compositions et nous arrangeons et développons les morceaux ensemble. Ainsi, pendant l’enregistrement, de nouvelles idées peuvent surgir spontanément, que nous intégrons, et lorsqu’un morceau est prêt à être joué sur scène, tout le monde y a mis sa touche avant même que l’improvisation ne commence.

En tant que saxophoniste, le défi consiste très souvent à proposer autre chose que simplement jouer la mélodie : je cherche à me fondre dans les éléments percussifs ou à intégrer le côté sphérique de la musique, à produire un son semblable à celui d’un synthétiseur ou à des pixels sur une photo pour atteindre cette dimension futuriste de TAU.
Lors d’un concert, Moritz Baumgärtner (batteur) l’a d’ailleurs formulé de la manière suivante : « Imaginez que vous êtes dans un vaisseau spatial et que vous modifiez accidentellement les coordonnées de votre destination. Vous atterrissez sur une planète totalement inconnue peuplée de créatures amicales, et un groupe est en train de jouer. C’est exactement le son que nous voulons produire. »
 
Tilia / Paul Jarret
Paul Jarret (g), Philipp Gropper (s), Étienne Renard (b), Sun Mi Hong (d)

La musique de Paul Jarret est très claire et a du caractère. Elle laisse beaucoup de place à l’improvisation, tout en favorisant la recherche d’un son collectif. Nous n’avons pas beaucoup joué ensemble, mais à chaque fois, j’ai eu l’impression que le groupe progressait à pas de géant. Je suis curieux de voir où cela va nous mener, c’est toujours un immense plaisir de se retrouver, de travailler et voyager avec cette équipe formidable. Notre premier concert a eu lieu à Jazzdor Strasbourg, il y a quelques années. Je n’avais jamais rencontré Paul avant qu’il me propose de rejoindre son groupe. C’est intéressant de constater à quel point les échanges sont rares entre la France et l’Allemagne, alors que nous sommes voisins, avec de part et d’autre de grandes scènes, de nombreux festivals et des clubs.

Dans ce genre de collaboration, on attend de moi que j’apporte mes idées et mon son. Dans les musiques improvisées ou le jazz, cela se fait sur le principe d’une totale liberté mais dès qu’il s’agit de musique composée, j’essaie d’abord de me familiariser avec la mélodie, la basse, les rythmes, les accords pour pouvoir m’exprimer ensuite librement, en restant fidèle au matériau de départ. Se retrouver dans une situation nouvelle met souvent à l’épreuve votre vocabulaire et votre langage musical, et vous montre ce sur quoi vous devez travailler.
 
2024 / Philm
Philipp Gropper (ts), Elias Stemeseder (p, synth), Robert Landfermann (b), Leif Berger (d)

Depuis Consequences en 2019, rien n’était sorti, principalement à cause du COVID et de ses suites. Changer de batteur a également pris un certain temps (et ce malgré les qualités de Leif Berger qui apporte un sens du rebond dans les grooves les plus complexes). Au bout du compte, les deux albums étaient prêts en même temps. Comme ils étaient trop différents pour simplement faire un double album, nous avons choisi de sortir deux albums le même jour, les deux sur le label Bretford.
Bretford est un label punk et post-punk, dirigé par Henrietta Bauer et une équipe fantastique passionnée par le DIY. C’est très inspirant car c’est quelque chose qui manque souvent dans le jazz. Musicalement, il y a peu de similitudes avec ce que je fais mais je me sens proche de cette attitude, alors quand l’opportunité s’est présentée, j’ai suivi mon intuition et n’ai même pas essayé de chercher un autre label.

L’idée principale derrière 2024 était d’écrire des grooves et des rythmes pour en faire la base de chaque morceau, afin d’étudier l’impact émotionnel de ces éléments. Ils peuvent être complexes, avec des polyrythmes en quintuplets ou septuplets, etc. et se superposer à un tempo de noire ou de croche comme référence constante. L’idée était pourtant de raconter des histoires. Comme les compositions ne sont pas très longues, nous avons pu les intérioriser et les mémoriser. Ainsi, elles ne semblent pas compliquées à jouer. D’une certaine manière, c’est très comparable aux « standards » : des morceaux relativement compacts, des « chansons » que tous les musiciens peuvent assimiler et considérer comme un point de départ à partir duquel on peut commencer à explorer ensemble.

 

Pour 2025, il ne s’agissait pas nécessairement d’utiliser des structures complexes, mais d’intensifier et libérer l’expressivité - la majeure partie du disque a d’ailleurs été enregistrée en direct. Quand je compose, j’essaie de traduire en musique des sentiments, des observations, des situations, etc. Par exemple, comment dire « pardon » ? ou comment poser la question « que faire de toutes ces conneries d’extrême droite » ?, « de la destruction néolibérale » ?, « des crimes horribles que l’Occident commet dans le monde arabe » ?
Donc, d’une certaine manière, mon approche privilégie l’expression plutôt que la complexité ou les aspects techniques. J’essaie d’écrire et de travailler mon jeu et ma composition de manière à ce qu’il n’y ait pas d’opposition entre cette complexité et cette expressivité. C’est un véritable défi et parfois, la solution réside dans la simplicité. Mais comme ces rythmes et ces harmonies déjantés apportent un côté excitant et aventureux, ils permettent potentiellement de peindre un tableau plus coloré et trouvent leur place dans mon écriture.
Je dois à ce sujet rendre hommage à Elias (Stemeseder), Robert (Landfermann) et Leif, qui ne cessent de refaçonner les morceaux. Ils sont tous tellement à l’aise avec des musiques plus complexes que cela ne constitue pas un obstacle pour eux. Chaque fois que nous jouons, nous essayons d’être dans l’instant et de mettre en lumière un aspect différent de la composition. Même si c’est parfois risqué, nous avons besoin de cette approche audacieuse. C’est seulement en étant capables de nous donner des frissons à nous-mêmes que nous pouvons atteindre le public.
 
J’ajoute que la dimension émotionnelle des rythmes, des harmonies, du son, des formes, ou même la compréhension de ce qui est nécessaire à la cohabitation des êtres humains, sont à mon sens des éléments essentiels pour évoluer en tant que musicien. Je suis très frappé par la spiritualité qui se cache derrière la musique. Elle est trop souvent sous-estimée. Cela peut paraître mièvre mais je crois beaucoup à ces mécanismes ou à ces lois. J’ai le souvenir de concerts où les musiciens semblaient avoir ouvert les portes de l’univers et il serait merveilleux de parvenir à comprendre et utiliser certains des pouvoirs de la musique en tant que « langage universel » ou comme « force de guérison de l’univers ». Pour moi, cette dimension est une boussole, je vais voir où cela me mène et ce qui en sort. J’ai le sentiment d’en être au tout début.

Philipp Gropper © Dovile Sermokas

L’énergie de la scène berlinoise

Berlin vit encore sur la dynamique des années qui ont suivi la chute du mur, quand les loyers étaient extrêmement bas et que de nouveaux espaces dédiés à la musique et à l’art ouvraient chaque week-end. Depuis, les scènes n’ont cessé de se développer à tel point qu’il est devenu impossible aujourd’hui d’en avoir une vue d’ensemble, surtout si l’on inclut la musique électronique, le punk, la pop et autres.
Maintenant, la gentrification menace massivement cette diversité artistique, et les subventions destinées à la scène indépendante ont été réduites de 50 % l’année dernière. Il devient de plus en plus difficile de gagner sa vie en tant que musicien indépendant. Pendant de nombreuses années, j’ai vécu dans une remise dans un loft où je pouvais jouer et répéter jour et nuit. Aujourd’hui, je vis dans un studio où je ne peux pas faire de musique.
Il est vrai que la densité d’artistes et de musiciens est assez élevée ici et qu’elle apporte beaucoup d’énergie. Avec un peu de DIY et d’ouverture d’esprit, on peut jouer et expérimenter en se mêlant aux autres communautés. Même si la plupart des concerts se font dans de petits lieux, on peut trouver un public et il existe encore pas mal de festivals et des concerts bien rémunérés. Mais de la politique menée dépendra la direction que prendra la ville à l’avenir en matière de loyers, d’espaces et autres.
 
Jazzkollektiv Berlin et Future Bash

Le Jazzkollektiv Berlin existe depuis près de 20 ans ; il est né de la volonté d’organiser un festival ouvert d’esprit qui reflète la scène locale la plus jeune et la plus expérimentale, ce que ne fait par le grand Jazzfest Berlin par exemple. Souvent sans financement, indépendamment des grands circuits commerciaux, chaque nouvelle édition se tient dans des lieux différents. L’occasion aussi de nouer des liens avec d’autres collectifs internationaux comme Fire au Royaume-Uni, Yolk en France, Gallio Rojo en Italie, etc. C’est très précieux.
Le collectif vient de passer de 7 à 12 membres, j’ai hâte de voir où cette nouvelle dynamique va nous mener.
Cette année, nous essayons le système « payez ce que vous pouvez », afin de ne pas exclure les personnes en situation financière difficile et encourager celles qui ont plus à payer davantage. 
Future Bash, quant à lui, est un collectif lancé par Ludwig Wandinger et Felix Henkelhausen. Ils organisent une soirée toutes les deux semaines dans une salle au style plutôt punk – « Neue Zukunft » – avec deux ou trois groupes par soirée. Là encore, ils fonctionnent sur le même principe du « payez ce que vous pouvez ». Quand je ne joue pas moi-même, j’y vais souvent pour aider aux balances, à la caisse, etc., et j’y ai découvert de nombreux musiciens formidables qui étaient parfois juste des gens de passage, en tournée, et ravis de faire un set. L’ambiance est très accueillante et solidaire.

L’importance de la communauté dans la musique que tu joues

Lorsqu’on observe de près les clubs et les festivals, presque tous ont été créés et sont gérés par des équipes de passionnés, qui vont souvent bien au-delà de la simple mise en place logistique : ils offrent aussi un accès aux jeunes musiciens, des espaces de rencontre et de solidarité, de soutien, voire de résistance. J’aimerais que davantage de communautés, y compris dans les zones rurales ou les petites villes, se forment et créent des oasis culturelles et sociales, ne serait-ce que parce que musicalement personne ne crée de manière isolée. Nous sommes tous influencés par notre environnement.
Avec Jo Wespel, alias Beatdenker, nous avons essayé de faire avancer cela avec notre méta-collectif Future Bloom. L’idée était de mettre en relation 53 communautés, chacune organisant un festival d’une semaine, pour obtenir un festival sans fin tout au long de l’année, inclusif, accessible, diversifié, ouvert d’esprit, interdisciplinaire, avec des ateliers pour les enfants, etc. Le projet s’est endormi, mais je crois toujours en cette idée.