Entretien

Pierre-Olivier Govin

Moonstone quartet, ce sont quatre musiciens passionnés par Toninho Horta, compositeur, guitariste, chanteur brésilien à qui ils rendent hommage.

- Comment est né ce projet autour de la musique de Toninho Horta ?

Il y a eu un précédent. Il y a une bonne dizaine d’années, j’avais monté « Anima » -« âme » en portugais -, un quartet avec Eric Löhrer, Linley Marthe et Nicolas Montazaud dédié à la musique de Milton Nascimento ; entre autres, on jouait des morceaux de Toninho Horta. Et puis, lors d’une balance du Jazz Ensemble de Patrice Caratini, j’ai entendu Manuel jouer un morceau de Horta. On s’est aperçus à ce moment-là qu’on était tous les deux fans. L’idée a germé de faire comme avec Anima mais autour de sa musique. J’ai ensuite contacté Joël Allouche, lui aussi fan ; quant à Joachim Govin, il l’écoute depuis tout petit. Ce projet a permis la rencontre de Manuel Rocheman et Joël, deux jazzmen exceptionnels qui n’avaient jamais eu l’occasion de jouer ensemble.

- Difficile donc d’aborder Toninho Horta sans rencontrer ses fans ?

Curieusement, il n’est pas très connu, même des musiciens, mais souvent, ceux qui l’ont écouté sont admiratifs. Il faut savoir que dans les années 1970, a eu lieu au Brésil un mouvement musical qui a beaucoup compté. Des chanteurs, des musiciens faisaient autre chose que de la samba ou de la bossa. Avant-gardiste, il s’appelait « clube da esquina » et Milton Nascimento en était le chef de file. Il a d’ailleurs enregistré un disque qui porte ce titre. C’était très lié à la « MPB », la Música Popular Brasileira.


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P.O. Govin © H. Collon/Objectif Jazz

- Et vous ? Comment l’avez-vous connu ?

Par Native Dancer de Wayne Shorter, où joue Nascimento, puis par un concert de ce dernier avec le guitariste Toninho Horta. Depuis, je n’ai plus décroché. Il fait partie de mon univers. Et jouer cette musique de guitariste sans guitare était un choix délibéré. Sinon on risquait de faire un remake, certainement moins bon que l’original !

- Quelle a été votre démarche ? Tu as fait beaucoup de relevés ?

Oui, beaucoup. Manuel Rocheman aussi. On ne souhaitait pas travailler à partir des quelques partitions existantes. Une partition c’est toujours le point de vue de celui qui l’a écrite. Faire soi-même les relevés, c’est un travail d’écoute. En plus, avec Manuel, on pouvait comparer ce qu’on entendait. Ça m’a également obligé à fouiller et j’ai découvert des pans entiers de la discographie de Horta. J’ai travaillé sur les compositions des années 1980. Tous les morceaux sont fantastiques !

- Tu avais déjà revisité d’autres musiques (je pense à Soft Machine avec Polysoft ou à Anima. C’est une démarche que tu entreprends assez aisément ?

Dans le cas de Toninho Horta, les compositions sont déjà extraordinaires et la musique rarement jouée. Nelson Veras l’a fait, mais c’est tout. Mais la démarche est celle aussi de Médéric Collignon avec Miles Davis et bientôt King Crismson. On y sent un travail de relevé, d’écoute assez exceptionnel. Pour Horta, je trouvais dommage que ce répertoire ne soit pas joué.

- Quand tu écoutes Pat Metheny, quelque part tu entends Horta ?

En fait, j’ai pas mal de disques de Metheny, c’est un musicien que j’admire mais que je n’écoute pas souvent. Il a été très influencé par Horta. Il joue d’ailleurs sur son album de 1981 où il fait un chorus extraordinaire que plein de musiciens ont relevé. Dont moi !

- Comment ont été travaillés les arrangements ?

Il y en a peu - on joue les morceaux tels quel, avec la mélodie et l’harmonie exactes - parce que c’est déjà très riche. Une musique simple peut être arrangée. Avec Horta ce n’est pas possible, c’est déjà très construit, très abouti. On ne peut pas remplacer un accord par un autre. On n’a pas gommé le côté brésilien et, pourtant, aucun de nous quatre ne joue brésilien…

- Donc des chorus difficiles ?

Oui car il y a beaucoup d’accords. Il est est rare de trouver deux mesures sur le même accord. La musique est très sophistiquée, ce sont des chemins astucieux et délicats. Ça ne demande pas plus de temps, mais c’est ardu. Tu ne peux pas te laisser aller dans un chorus comme sur une grille à peu d’accords. En plus, chez Horta, mélodies, harmonies et rythmes sont imbriqués. On ne peut pas les dissocier. Peu de musiciens ont fait ça à son niveau. Actuellement, seul Kurt Rosenwinkel me paraît être à ce niveau de composition. J’ai d’ailleurs appris qu’ils avaient joué ensemble !

- Et le devenir du projet ?

On le joue depuis maintenant deux ans. On a donné un premier concert au printemps 2008 à la Fenêtre, à Paris, avec Manuel, Joachim et Gautier Garrigue, qui a été élève de Joël. On le rejoue dès qu’on peut car il nous tient à cœur. Et on a dans l’idée d’enregistrer un disque. Dans l’absolu, on aimerait présenter le projet à Horta et, mieux encore, l’inviter !