Portrait

Plustet : Taylor Ho Bynum change de braquet

Le trompettiste et cornettiste américain est l’une des voix les plus intéressantes de la jeune génération américaine.


La sortie de Enter The Plustet, du trompettiste et cornettiste américain Taylor Ho Bynum est à l’image de la discrétion du musicien. Ancien élève d’Anthony Braxton à la Wesleyan University (Connecticut), il est devenu en quelques années l’un de ses plus proches collaborateurs, jusqu’au statut d’Executive Director de la Tricentric Fundation, créée pour promouvoir et documenter le travail du saxophoniste. On en oublierait presque que, de sa direction d’orchestre pour les opéras Trillium à sa participation active à tous ses projets récents, Il est l’une des voix les plus intéressantes de la jeune génération américaine. Cette création en grand ensemble est enthousiasmante, sur le fond et sur la forme, tant elle semble avoir maturé conjointement à son concepteur.

Taylor Ho Bynum a pris le temps, pourrait-on penser. Tandis que sa camarade guitariste Mary Halvorson fait feu de tout bois, souvent avec lui d’ailleurs, le cornettiste paraît en retrait dans sa production discographique. Navigation, son précédent disque en leader, date de 2013 [1]. Il s’agissait de son habituel sextet, des fidèles présents dans ce Plustet, dont le nom suggère la démesure qui se confirme avec ces quinze pièces. Parmi eux, le tromboniste Bill Lowe qui fut son professeur et qui a longtemps joué avec Muhal Richard Abrams ou encore le saxophoniste Jim Hobbs.

Prendre son temps ne signifie pourtant pas lambiner. Au-delà de ses tâches au sein de la Tricentric Foundation, Ho Bynum a surtout fait de la bicyclette. La traversée de la côte Ouest des Etats-Unis, de Seattle à San Diego, à la force du mollet n’a pas eu que des vertus cardio-respiratoires. En partant à la rencontre des musiciens sur le chemin de son Acoustic Bicycle Tour, il a collecté « à l’ancienne » une grande variété d’approches improvisationnelles qu’Enter The Plustet fusionne. On serait même tenté de dire « acculture », tant l’idiome a déjà son identité propre, d’une grande sophistication.

On le constatera dans le remarquable et long « Sleeping Giant », qui ouvre le disque dans un jeu de chat et de souris entre Nate Wooley et le reste de l’orchestre. On retrouve des micro-structures qui s’entrechoquent et se chevauchent comme pour recréer une suite cohérente qui éclorait du heurt et du frottement. Il est d’évidence que cette première partie est infiniment braxtonienne dans sa démarche. Il ne peut en être autrement ! Les connections avec les formations de Braxton sont multiples. On retrouve une dynamique d’orchestre fragmentée qui se révèle dans la durée d’une grande unicité. Lorsque le vibraphone de Jay Hoggard s’agrège au son très explosif du trombone de Steve Swell, le Plustet se met à dépasser la vitesse de la lumière, avec Ingrid Laubrock en guise d’accélérateur de particules. Mais paradoxalement, cela s’inscrit davantage dans un besoin d’indépendance. Non que Taylor Ho Bynum ne se départisse de son héritage ; le vrombissement et les rebonds d’archet qui nourrissent « That Which Only… Never Before », comme la prise de parole qui lui fait suite, accompagnée par Halvorson et Tomas Fujiwara, portent en eux le fruit du travail sur la spatialisation de l’orchestre mené depuis des années par l’entourage de la Tricentric Foundation.


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Taylor Ho Bynum Plustet © Dylan McLaughlin

Dans un déferlement de timbres parfaitement étudié, l’axe de l’orchestre se met à valser avec les grammaires. On perçoit l’influence de l’AACM dans le violon de Jason Kao Hwang [2] et bien sûr le violoncelle de Tomeka Reid, ou encore dans la trompette de Stephanie Richards. Lorsqu’on se croit en terrain connu, tout est chamboulé : une brèche soudaine laisse apparaître la clarté d’une ritournelle simplissime, éblouissante. Il parvient à développer une musique complexe sans être alambiquée et se permet de dédier ce morceau à Prince, comme pour mieux affirmer qu’il n’exclut aucune musique et se nourrit même de la bande sonore populaire de son époque. Le centre du morceau dévoile une pulsation soudaine, lumineuse, où l’évidence pop n’est pas loin, avant de regagner des contrées fort abstraites. Taylor Ho Bynum pétrit, comme à la boulange, une pâte orchestrale dont la malléabilité fait parfois songer aux Mises en Abîme de Steve Lehman. Tout s’exécute sans rupture et le Big Band file sur une courbe parfaite où la prise de risque peut être maximale.

Il est vrai que le line-up donne le tournis et démontre son universalité. Comment pourrait-il en être autrement avec une base rythmique composée de Fujiwara et de Ken Filiano ? L’orchestre navigue, c’est un concept important [3], dans le patrimoine du jazz sans que cela se transforme jamais ni en parodie ni en clin d’œil appuyé.
Qu’est-ce que la navigation ? Une histoire de savant calcul mathématique de trajectoires qui se soumet à l’impondérable du vent et des remous. Est-il meilleure métaphore de cette musique ? « Three (For Me We & Them) » en est l’exemple parfait. Voici un morceau râblé, où Halvorson fait parler la poudre dans les premières minutes, comme pour faire table rase. C’est en réalité une régate dans le passé sous le petit vent, pour caboter le long des rives du futur.

A ce titre, la présence de la violoncelliste Tomeka Reid, toujours aussi pertinente, est indispensable. On songe aux jalons qu’elle a posés avec son propre quartet. « Il célèbre une forme de tradition sans pour autant s’en tenir à la seule révérence » écrivions-nous au sujet de 17W. Ces mots peuvent être repris ici tels quels. A bien des aspects, c’est une trajectoire commune qu’empruntent Ho Bynum et Tomeka Reid : inoculer les germes du passé à un futur en construction plutôt qu’injecter une modernité supposée (et nécessairement périssable) aux vieilles syntaxes. Une méthode intimement liée au paradigme de la Tricentric Foundation.


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Taylor Ho Bynum © Kelly Jensen

On croise de nombreux big-bands que Bynum veut inscrire dans son patrimoine et qu’il a patiemment étudiés en obsessionnel, à l’instar de son mentor. S’obliger à l’exhaustivité reviendrait à débuter une topographie aux détails infinis. Mieux vaut s’immerger : écouter le précieux dialogue entre les sections de cuivres et de bois, dans le dernier tiers de « Three (For Me We & Them) », où le cor anglais de Vincent Chancey fait merveille, c’est convoquer à la fois Ellington et Chris McGregor [4]. Le sillage est d’une fluidité époustouflante ; Taylor Ho Bynum joue peu, il dirige avec la maîtrise acquise en tant que chef d’orchestre des œuvres opératiques de Braxton. On pourrait même avancer que son jeu est secondaire : il impose son style dans la forme du matériel joué, et celle-ci lui permet de se situer dans le continuum musical. C’est là le grand dessein du Plustet.

Il y a dans cet album une volonté de reprendre la structure en puzzle (ou en juxtaposition) qu’il utilisait déjà sur Asphalt Flower Forking Past, son premier album en sextet édité chez HatHut en 2008. C’est principalement vrai dans « Sleeping Giant » qui vaut toutes les déclarations de principes, mais aussi dans « That Which Only… Never Before » qui clôt l’album sur une forme très éclatée. Ce puzzle, c’est l’agglomération d’une multitude de duos ou de trios autonomes (Reid et Hoggard évoluant à côté de Richards, Fujiwara et Swell, par exemple) qui s’interpénètrent jusqu’à former un tout. C’était lié, il y a une décennie, à une certaine complicité renforcé par des contingences matérielles : pour rentabiliser les tournées, les duos ou trios respectifs [5] ont formé un quartet qui a pris l’habitude de jouer ensemble, avec toute la complicité que cela suppose… Comme souvent lorsqu’il s’agit d’écriture, la contrainte dicte la nécessité de rechercher de nouvelles libertés. Avec un Big Band de quinze musiciens, les associations sont quasiment infinies et ne peuvent être exposées intégralement en un seul disque. Cela tombe idéalement, puisque la simple formulation Enter The Plustet laisse songer, non sans une pointe d’excitation, que ceci n’est qu’un début !


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Son escapade à vélo sur les routes étasuniennes entre Nord et Sud, entre des bastions de la Creative Music, lui a permis d’agréger en route des idées inédites, de nouveaux langages, d’autres articulations. Taylor Ho Bynum a cheminé, au sens littéral. Il s’est nourri de l’altérité sur son parcours [6]. Si l’on considère que la pensée d’Anthony Braxton est fondamentalement heuristique, et que le leader du Plustet est l’un des dépositaires de ces expériences de musicien-cartographe, on peut envisager l’excursion à bicyclette comme une incarnation du propos : une projection de planisphère sur le réel, en trois dimensions et en quinze pupitres. A mesure que le disque avance on perçoit telle ou telle réminiscence, telle ou telle étape. Le chemin de Taylor Ho Bynum se dessine grâce à une accumulation de sentiers pentus dans l’écriture contemporaine et toutes les voies de traverse entre partition et improvisation. Évidemment, Enter The Plustet n’est pas directement le témoignage de son Acoustic Bicycle Tour, mais il en découle absolument. L’œuvre garde la précision de la carte et l’impromptu du voyage. Le disque en est l’incontestable illustration. Le résultat est époustouflant.

par Franpi Barriaux // Publié le 18 décembre 2016
P.-S. :

[1Entre deux, Mary Halvorson en a sorti neuf en leader ou en co-leader !

[2On aurait pu attendre Jessica Pavone dans le rôle de la violoniste/altiste, mais ce musicien, qui a travaillé avec Braxton, Threadgill ou Pauline Oliveros et qui côtoie Ho Bynum dans son octet Burning Bridge qui regroupe des musiciens asiatiques et américains, a une approche plus chambriste, idéale aux côtés de Tomeka Reid.

[3Répétons-le, le précédent album de THB en leader s’appelait Navigation, lui aussi paru sur le label New-Yorkais Firehouse 12.

[4Des références citées dans les instructives notes de pochette.

[5Halvorson/Pavone ou Ho Bynum/Fujwara/Halvorson, voir l’interview de Taylor Ho Bynum, en 2009.

[6Durant ce périple, il croisera en concert Myra Melford, Cuong Vu, James Fei, Mark Dresser et tant d’autres…