Chronique

Quatuor IXI

Cixircle

Régis Huby (violon), Irène Lecoq (violon), Guillaume Roy (alto), Atsushi Sakaï (violoncelle)

Label / Distribution : Abalone

Il n’est pas toujours facile de sauter par dessus les barrières d’univers musicaux considérées comme infranchissables à force de cloisonnements. Drôles de murs dont la raison d’être est souvent idéologique. On ne se mélange pas… Musique classique ou contemporaine, minimaliste, jazz, rock… les interactions ne sont pas si fréquentes - et souvent guettées du coin de l’oreille non sans un soupçon de méfiance.

Les musiciens du Quatuor IXI – formation fondée en 1994 par l’altiste Guillaume Roy – n’ont que faire de ces étiquettes ; ils savent depuis longtemps multiplier les expériences, aussi variées que nourricières et leur quatrième disque, Cixircle, publié sur le label Abalone de Régis Huby, en est une démonstration stimulante à saluer sans réserve.

Pas du jazz ? Ni de la musique contemporaine ? Quelle importance ? C’est une aventure avant tout, et voilà ce qui rend ce nouveau disque passionnant.

Quelques mots sur le quatuor : à leur pédigrée, on voit bien que cette collaboration est synonyme de richesse singulière et de propos original.
Guillaume Roy n’a jamais cessé de vivre la musique à la manière d’un explorateur, évoluant aussi bien dans le domaine de la musique écrite que de la musique improvisée. Parmi ses rencontres, Louis Sclavis, Joachim Kühn, Hasse Poulsen, Bruno Chevillon ou Dominique Pifarély. On devine déjà son appétit pour l’ailleurs… À ses côtés, un autre aventurier, Régis Huby [1], lui aussi homme de bien des expériences (Louis Sclavis, Noël Akchoté, Paul Rogers, Yves Rousseau, mais aussi Lambert Wilson dans La Nuit américaine !), toujours prêt à s’affranchir des étiquettes. Violoniste également adepte du violon ténor qui n’hésite pas, si nécessaire, à instiller de l’électricité dans ses cordes, compositeur et arrangeur de premier plan, il paraît s’épanouir dans des musiques toujours sur le fil du rasoir de l’imagination.
Si le parcours de la violoniste Irène Lecoq est à première vue plus classique, il n’en reste pas moins qu’elle s’est aussi tournée vers des formes d’expression improvisée à travers le théâtre ou la danse contemporaine, et même résolument rock (avec Sons Of The Desert). On peut aussi la retrouver aux côtés de Roland Pinsard ou d’Antoine Hervé.
Atsushi Sakai, enfin, adepte de la musique baroque et de la musique de chambre, est aussi un improvisateur éprouvé (notamment aux côtés de Dominique Duval) qui a régulièrement mis son violoncelle au service d’expériences menées en compagnie d’homologues issus de l’univers du jazz, tels Christophe Monniot.

Cixircle, donc… Si la forme de la musique signée IXI est éminemment classique - parce qu’épousant celle du traditionnel quatuor à cordes, son terreau paraît, lui, beaucoup plus ancré dans le monde actuel et dégagé des contraintes formelles, justement. En huit compositions originales [2] tendues comme autant d’arcs tournés vers le ciel, le répertoire vous emporte vers des paysages majestueux dont les motifs solennels font la part belle à l’improvisation et à des dialogues qui viennent se lover sur les thèmes exposés. Les artistes ont l’élégance chevillée aux cordes, leur musique est une invitation à fermer les yeux et à se laisser bercer au gré de leurs vagues inspirées. Comme dans une longue et belle dérive vers un continent inconnu mais dont l’idée de le découvrir bientôt vous maintient dans un éveil bienfaisant.

Cixircle s’insinue et vous captive par son caractère hypnotique, parfois sériel, par ses motifs habilement entrecroisés mais jamais abscons et qui ne sauraient se livrer tout entiers à la première écoute. Ses détails et textures se révèlent avec le temps, ce temps qui ne compte plus dès lors qu’on décide d’accompagner le quatuor dans ses sinuosités raffinées, celles de cercles concentriques imaginaires - peut-être la meilleure traduction sonore du titre. IXI au cœur du cercle, au cœur de la musique… Les barrières ont volé en éclats, les passeurs ont réussi leur pari : celui d’une subtile transgression.

par Denis Desassis // Publié le 23 janvier 2012

[1Dont on saluera aussi l’ébouriffant travail aux côtés notamment de la chanteuse Maria Laura Baccarini sur Furrow - A Cole Porter Tribute.

[2Quatre de Régis Huby, trois de Guillaume Roy, la huitième étant collective.