Scènes

Quelques sons d’hiver

14ème édition du festival « Sons d’Hiver », toujours autant de sons divers et diversions.


Un concert de jazz dans la Grange Galliéni ? On imaginerait volontiers un cadre bucolique, voire un peu rustique, au milieu de la paille et de quelques poules. La réalité est (heureusement ?) un peu différente et Vincent Courtois fait immédiatement oublier ce préambule saugrenu par quelques coups d’archets atmosphériques.

Chostakovitch ne semble guère loin dans cette première improvisation, les notes flottent comme dans une cadence de concerto, le toucher du violoncelle est profond et pénétrant. Quelques pizzicati amènent un second morceau très rythmé, traversé de sonorités soyeuses que l’on croirait de guitare ou de basse fretless.


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V. Courtois © H. Collon

Le talent polymorphe de l’instrumentiste s’étend ensuite à une quasi-imitation de la flûte, et la rapidité de l’exécution laisse entendre un bouleversant entremêlement de voix. Pour clore ce moment magique, un « Petit cheval » (venu de l’album Translucide) très assagi combine à merveille le style Courtois et la résonance enfantine que l’on ressent à travers ce genre d’antienne universelle.

Court entracte avant de plonger dans un grand bouillonnement d’improvisation construite. On distingue en effet quelques partitions çà et là sur les pupitres : ce fait visuel modifierait-il la perception auditive de l’ensemble ? Peut-être, car le discours du quartet oscille entre la musique contemporaine écrite et l’expression collective libérée. Ce genre de réflexions, un peu masturbatoires, peut survenir au début de concerts que l’on qualifierait d’hermétiques ou exigeants… à moins que l’hermétisme ne découle d’une surdité consécutive à la pratique trop fréquente de l’onanisme. Toujours est-il que la première moitié du concert a du mal à décoller - ou plus exactement, la musique se dilue à la fois dans l’espace (la Grange a le petit inconvénient d’être plus haute que large) et le temps (les idées fusent un peu partout et dans toutes les directions, créant néanmoins une certaine homogénéité formelle).


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Mat Maneri © H. Collon

Peu à peu l’âpreté du début disparaît, en particulier grâce à un solo de Claude Tchamitchian, dont le son de contrebasse est rond et gourmand. Un long motif cyclique, sur quelques accords de quinte façon Nirvana, vient clore la deuxième improvisation, beaucoup plus convaincante (y compris Herb Robertson et sa trompette un peu moins épileptique). Le dernier mouvement de cette soirée commence comme une fugue à la Bartok ou le concerto de Berg ; l’alto de Mat Maneri s’exprime alors dans un chant déchiré. Et quel bonheur que cette conclusion : un thème bluesy à la Ornette des débuts, avec une petite touche « européenne ».

Au final, on retient peut-être plus la performance des interprètes (une mention pour Christophe Marguet, véritable percussionniste de la batterie) et le son de Mat Maneri qu’une oeuvre gravée dans le marbre…


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John Greaves © H. Collon

Une semaine plus tard, la Maison des Arts de Créteil accueille le sympathique « Wyatt Project » déjà chroniqué il y a quelque temps dans nos colonnes à l’occasion d’une prestation antérieure (Hommage à Robert Wyatt à Charleville-Mézières). Sympathique par la bonne volonté et le plaisir manifeste témoignés par les six protagonistes, qu’ils soient issus de la pop inclassable (Greaves, Mantler) ou du jazz par le versant expérimental. Pour « Dondestan ! » ce genre de schéma rigide n’a pas lieu d’être, tant l’art de chacun semble se tourner vers un but unique : l’hommage respectueux.


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H. Labarrière/S. Kassap/K. Mantler © H. Collon

Sur la qualité de l’hommage lui-même, les discussions pourraient se poursuivre jusque tard dans la nuit. Musicalement, rien à redire quant à la technique et l’inspiration de Sylvain Kassap aux clarinettes, de Dominique Pifarély (auteur de nombreuses envolées brillantes, notamment sur « Gloria Gloom ») au violon, ou d’Hélène Labarrière et Jacques Mahieux, qui forment une solide section rythmique. John Greaves (piano, basse) et Karen Mantler (orgue), quoique moins virtuoses, ne sont pas en reste.


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« The Wyatt Project » © H. Collon

Le point délicat concerne plutôt le chant, aspect pourtant essentiel de l’oeuvre wyattienne. Bien que le spectacle fonctionne majoritairement sur la musique et les arrangements, les interventions vocales - assez fréquentes - sont hélas ! décevantes. Jacques Mahieux se risque (entre autres) à reprendre ce bijou qu’est « Sea Song » et sa prestation laisse bien perplexe : voix hésitante et un peu « à côté », refrain qui refuse de s’élever… On peut tout de même être ému par sa sincérité, qui s’exprime jusque dans la fêlure - presque celle d’un Kurt Cobain à la fin du morceau. John Greaves et Karen Mantler - chacun dans son registre vocal, sorte de Sprachgesang ou faible souffle enfantin - s’en sortent nettement mieux, même s’ils ne peuvent retraduire fidèlement la voix d’ange de l’ancien Soft Machine.


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Brötzmann/Vandermark/Gustaffson © H. Collon

Après cette prestation moyennement convaincante, on redouterait presque le trio qui suit : trois saxophonistes de grand renom, certes (Brötzmann, figure historique du free, Vandermark et Gustaffson, la relève surdouée), mais seuls en scène… Risque-t-on la déshydratation émotive sous la violence de leurs souffles brûlants ?

Avouons-le d’emblée, ce concert fut un des plus beaux de ces derniers mois, tant par l’engagement physique de ses acteurs et l’énergie canalisée en un flot torride de musique, que par la référence latente au blues et à certaines racines du jazz contemporain. Les premières minutes amènent un déluge de sons déchirés, telluriques ou suraigus, et on devine que l’avis du public se divise grosso modo en trois catégories : « Incroyable ! », « Ah là là, c’est du free », « C’est un scandale, ils ne savent même pas jouer juste ». Ce soir-là, de la grande musique s’est écrite dans une salle qui, perdant peu à peu des unités, n’en recueillait pas moins une unité affective évidente.

Il faut sans doute se laisser gagner par l’abandon, résister à l’influence d’un conditionnement musical personnel et/ou social pour saisir la résonance de ce message d’apparence violente et brutale. Et lorsqu’on écoute le discours de ces trois souffleurs avec plus d’attention encore, on note plusieurs échelles temporelles déterminantes : la fraction de seconde d’attaque des notes (celle qui donne une bonne partie de l’expressivité), les secondes entre deux respirations successives des musiciens (qui instaurent un nouveau sens du tempo), et enfin les minutes de développement, trituration, répétition de motifs, qui amènent la transe et une jouissance presque sexuelle.


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P. Brötzmann © H. Collon

En parallèle de cette approche fractale vertigineuse, le blues n’est jamais très loin, rôdeur de l’ombre qui se montre au grand jour sur quelques thèmes sans que cela ne paraisse incongru ou hors de propos, bien au contraire.

Si on croit à l’éternité de l’âme, alors celle d’Albert Ayler était forcément présente à Créteil ce soir-là. Sinon, on peut être saisi d’angoisse lorsque les lumières se rallument. Cet événement était unique, et tous les souvenirs réunis des spectateurs ne permettraient pas de le reconstituer… On pourra néanmoins se consoler avec Sonore : No One Ever Works Alone enregistrement d’un concert de 2003, sorti en septembre 2004.