Entretien

Quentin Biardeau

Mai 2015, enregistrement du Quatuor Machaut à l’abbaye de Noirlac.

Photo : Diane Gastellu

Invités par Ayler Records à jouer les voyeurs lors de l’enregistrement du premier album du Quatuor Machaut à l’abbaye de Noirlac, nous avons voulu en savoir un peu plus sur l’étrange connexion entre un agitateur d’idées musicales très actuelles et la musique d’un compositeur vieux de six siècles. De Machaut à Biardeau…

- On sait que, tout jeune, vous avez reçu un choc esthétique majeur avec la Messe de Nostre Dame, mais je voudrais savoir pourquoi…

C’était vers la fin de mes études au Conservatoire d’Orléans, en classique.Thomas Lacôte [1] nous a fait écouter le « Gloria ». Je ne connaissais pas du tout cette musique, je ne venais pas de ce répertoire-là. Les couleurs, l’harmonie, l’inventivité rythmique m’ont scotché.
Ensuite, Thomas nous a expliqué que, comme cette musique nous est parvenue filtrée par des siècles d’esthétiques différentes, en fin de compte l’interprète a la liberté de décider à quelle vitesse il va la jouer, à quel tempérament, le nombre d’exécutants… Et ça, en moi ça a fait tilt. J’ai commencé par une simple transcription pour quatuor de sax avec les gars, puis on a commencé à improviser un peu. C’est plus tard qu’est venue l’idée d’insérer des éléments d’écriture qui permettaient d’amener de l’improvisation.
La pièce en elle-même était formidable ; chaque élément nous permettait d’explorer des choses qui n’étaient pas dans la culture de notre instrument, et nous donnait des possibilités incroyables en ce qui concerne le son. Et puis cette musique est pensée pour être jouée dans des lieux qui résonnent ; il fallait qu’on se jette dans ce truc-là et ça a donné très vite une identité sonore très particulière au quatuor.


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Quatuor Machaut
© D. Gastellu

- L’acoustique, ça vous intéressait avant ou c’est la Messe qui vous y a amené ?

En fait, on a commencé par la travailler dans des lieux non résonants. Notre premier concert était dans un temple où cela résonnait beaucoup, et je pense que c’est à ce moment-là qu’on a mesuré les possibilités de cette musique en la matière. Après, en résidence à Noirlac, on a pu vraiment travailler les illusions sonores, la spatialisation…
Notre volonté a été de créer un son d’ensemble sans demander à chacun de se formater : réussir à sonner ensemble sans sonner tous pareil. On ne joue pas le même matériel, en-dehors du quatuor on joue des choses très différentes… ce qu’on voulait, c’était réunir quatre individualités différentes et que ça marche.

- Une variante de la polyphonie, en quelque sorte.

Oui, exactement, et c’est probablement comme cela qu’elle était abordée à l’époque de Machaut. Même s’il est parvenu à obtenir des crédits pour constituer un chœur régulier, il ne travaillait pas avec des ensembles de musiciens tous sortis du même conservatoire !

- Un état d’esprit commun aux très nombreuses interprétations de la Messe qui fleurissent ces dernières années…

Oui : c’est d’ailleurs le premier travail que j’ai fait quand j’ai écrit l’adaptation pour le quatuor : écouter toutes les versions qui existaient. Comme nous l’avait expliqué Thomas Lacôte, chacun fait son truc ; Marcel Pérès par exemple a fait une version décapante qui rappelle les polyphonies corses : les voix ne sont pas du tout homogènes, les chanteurs prennent énormément de libertés… c’est hyper fun. Ce que nous faisons est un peu plus bâtard : je n’ai pas de parti-pris global ; pour chaque pièce j’ai pris l’option que je préférais. Le projet demande seulement que nos choix soient cohérents avec les improvisations qu’on a envie de faire, avec le son qu’on a envie d’avoir, ou simplement avec le plaisir qu’on y prend. Ce n’est pas une approche musicologique : on ne cherche pas à restituer une messe. Ce qui m’intéresse, c’est le langage musical, pas la liturgie.

- En regardant les partitions, j’ai remarqué que sur une au moins, le « Sanctus » je crois, il y a les paroles. C’est curieux pour un ensemble de saxophones… il y a une raison ?

C’est une question qu’on s’est posée pour l’interprétation. On a essayé de travailler un peu autour de ça, mais ça a rapidement trouvé ses limites. On est saxophonistes, pas chanteurs, et finalement les sonorités croisées évoquent plus l’orgue, les soufflets… A trop vouloir restituer la voix, on obtenait un effet un peu cliché, bizarre, pas naturel.


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© D. Gastellu

- Une caractéristique de votre ensemble, c’est la présence d’effets qu’on pourrait appeler des synthèses de sons : par moments vous êtes un essaim d’abeilles, à d’autres on entend comme une vielle à roue, une cornemuse…

On ne se dit pas « on va sonner comme ceci, comme cela ». La plupart du temps, on part d’une idée technique, par exemple on joue sur la même note, ou tout en subtone – très piano avec beaucoup d’air. On a une idée du son qu’on veut, pas de ce à quoi on va ressembler. Ce sont les auditeurs qui font le lien. En plus, on travaille souvent en acoustique mate : on n’a pas du tout les mêmes effets qu’en concert.

- Et vous ne devez pas avoir les mêmes effets suivant le lieu.

C’est tout le plaisir de ce groupe : on recommence chaque fois à zéro. Ça rend la musique très vivante et ça nous permet, dans le cadre d’un enregistrement comme aujourd’hui, d’être plus réactifs.

- Justement, qu’est-ce qui a changé dans ce projet depuis qu’il tourne ?

En premier lieu, ce qui a changé c’est le moment où on a arrêté de jouer avec les partitions. Ça nous a permis de nous déplacer pendant qu’on jouait, de prendre les gens au piège sonore. Forcément, jouer sans partition a changé beaucoup l’interprétation en bien comme en mal : moins de précision dans les détails mais plus de liberté. Et puis en trois ans, le répertoire a évolué : des pièces se sont ajoutées, d’autres ont disparu… On tient compte des retours du public : ça nous conduit parfois à enlever un musicien, à changer l’instrumentation…

- Quelle place tient Machaut au sein du Tricollectif ?

C’est un peu OVNI, c’est quelque chose de cool. En fait, il y a peu de projets qui se ressemblent au sein du TriCo. On a joué aux soirées Tricot, on n’avait pas une acoustique incroyable mais c’était drôle : on n’entend pas souvent ce répertoire dans les musiques improvisées ou le jazz !

- Et l’abbaye de Noirlac dans tout ça ?

C’est fou. Chaque fois c’est une immersion incroyable. Totalement à l’opposé des conditions dans lesquelles on travaille sur tous les autres projets au sein du TriCollectif, où il faut que les choses se fassent rapidement dans des studios où plus ça va vite et mieux c’est pour notre porte-monnaie : là, il y a un rythme qui s’impose à nous. Et le cadre est magnifique quand on s’arrête !

par Diane Gastellu // Publié le 18 octobre 2015

[1Thomas Lacôte, organiste, compositeur et enseignant, est l’auteur du deuxième programme interprété par le Quatuor avec la chanteuse Poline Renou, Métalepse, toujours inspiré de Guillaume de Machaut, mais cette fois par ses poèmes.