Scènes

Résistance poétique au Pannonica

Christophe Marguet et son quartet Résistance poétique devant le public nantais le 6 février 2009.


Au commencement, Résistance poétique était un trio avec Olivier Sens et, déjà, Sébastien Texier. Comme il le dit lui-même Christophe Marguet souhaite dire à travers ce groupe que le musicien est aussi un citoyen. Récompensé au concours de La Défense, le trio donnera naissance au quartet que le batteur présentait le 6 février 2009 au Pannonica, et qui a enregistré un bel album : Itrane [1].

Christophe Marguet est un pilier de la scène jazz actuelle : il collabore avec Henri Texier au sein du Strada Sextet et du récent Red Route Quartet, avec le quartet d’Yves Rousseau, ou encore Eric Watson, Joachim Kühn et Hélène Labarrière (dont le quartet « Les Temps Changent » est, dans l’esprit, assez proche de « Résistance poétique »). Même si elle marque un peu la renaissance du trio, cette formation permet de découvrir Marguet en leader et compositeur. Ses compositions sont marquées par de splendides mélodies, propres à hanter longtemps l’auditeur et à donner une musique qui navigue entre free et lyrisme, onirisme envoûtant et swing entraînant.


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Christophe Marguet © Patrick Audoux / Vues sur Scène

La composition du quartet est classique : un saxophoniste, également à la clarinette et à la clarinette alto, en la personne du fidèle Sébastien Texier, un contrebassiste italien, Mauro Gargano, un pianiste qui fait de plus en plus parler de lui, Bruno Angelini, et le leader-batteur. Cette formule, sur laquelle plane l’ombre tutélaire de Coltrane, peut déboucher sur toute sorte de choses. Ici, on pense parfois au quartet historique de ce dernier : la mélodie comme point de départ, le drive constant et impressionnant de Marguet, le plaisir évident de jouer ensemble. (Il n’est que d’écouter « Itrane », notamment la seconde partie.) Mais la musique de Marguet n’est pas réductible à cette comparaison : avec ses complices, nous fait voyager, de morceau en morceau, au gré de ses inspirations. L’ouverture sur le monde nourrit sa musique. Pas étonnant que ses sources d’inspiration soient Chagall (« Au-dessus de la ville »), Texier (« Deep Soul »), Pesoa (« Extase violette ») ou encore la langue et le monde berbère (« Itrane »)…

Une musique à la fois très écrite (les lignes croisées de la clarinette et du piano sur « Au-dessus de la ville ») et très ouverte, laissant une large place à l’improvisation, qu’il est intéressant d’écouter entre les lignes ; on y découvre par exemple un solo continu de Gargano (« Extase violette »), ou le jeu incandescent de Marguet (l’intro en solo de « Deep Soul » et de « Modern Roots »). Mais qu’elle soit pleine d’énergie (« Oona », le stupéfiant duo Texier/Marguet de « Modern Roots ») ou profondément onirique (« Extase violette », « Vers l’automne »), elle reste magnifique. La palette expressive des musiciens y est, bien sûr, pour beaucoup : c’est un Bruno Angelini protéiforme qui nous régale de passages funky sur « Deep Soul », de solos mêlant habilement main droite et main gauche pour un riche échange avec la contrebasse (« Oona »), ou de traits volubiles et d’ostinato délicats. Gargano est omniprésent : toujours à l’écoute, il ne cesse de proposer des pistes, de soutenir le propos des uns ou des autres. Ses solos (en)chantent, créatifs et majestueux (la conclusion d’« Oona », véritable morceau-manifeste). Avec sa technique originale, il est la révélation de ce concert !


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Mauro Gargano © Patrick Audoux / Vues sur Scène

Au saxophone alto, Sébastien Texier fait parler la puissance de son jeu râpeux, empli de fougue libertaire (« Oona »), avide de grands espaces (« Deep Soul »). Aux clarinettes, son chant se fait plus doux, moins urgent, parfois même d’une profondeur touchante (« Vers l’automne »). On perçoit là aussi des effluves coltraniennes… Et puis il y a cette « Petite danse » aux racines africaines évidentes ; le solo de piano y démontre à nouveau la large palette expressive d’Angelini, avec des réminiscences Randy Weston particulièrement appropriées.

Après plus d’une heure et demie de plénitude musicale, le concert se conclut par deux morceaux en rappel. Le public est heureux, les musiciens aussi. Yvan Amar, qui enregistre le concert son Jazz Club sur France Musique, est aux anges. L’équipe du Pannonica aussi. Et pour cause : c’est un des plus beaux concerts de ces derniers mois grâce à une musique qui allie liberté, rêve, mélodies envoûtantes… au service d’un chant libertaire empreint de poésie.