Okuda, Müller, Hall

3√

Rieko Okuda (p), Matthias Müller (tb), Samuel Hall (d)

Label / Distribution : Unit Records

Foin des mathématiques ! Il ne faut pas chercher une formule absconse dans 3√. Juste un trio réunissant le batteur Samuel Hall, aperçu avec Olaf Rupp par le passé, la pianiste Rieko Okuda et le tromboniste Matthias Müller, deux têtes chercheuses parmi les plus en pointe de Berlin. Soit trois racines carrées, trois essentiels qui tendent vers le minimalisme. On le perçoit dès le bien nommé « Equilibrium », lorsque les nappes débordantes du trombone, trame de fond d’un silence troublé, viennent se heurter au travail symétrique du piano et des percussions ; des craquements, des tensions… Un point suspendu entre les cordes et la peau des tambours qu’Okuda fait vibrer de quelques notes de piano, touches solitaires dans un vent grossissant sans à-coup ni écueil, mais avec la force de l’inexorable. Une force qui gagne le clavier, qui structure sa lente implosion d’une main gauche puissante, happant au passage un trombone attiré vers les profondeurs.
 
Voilà quelques années que la musique de Rieko Okuda attire l’attention. Si elle a fait le bonheur récent du quartet d’Antonio Borghini Banquet of Consequences, c’est avec Silke Eberhard sur les scènes de Berlin que nous avions pu découvrir son jeu très ouvert et volontiers abstrait qui utilise la préparation de l’instrument comme une palette supplémentaire. Née au Japon, son périple l’a amenée des États-Unis à Stockholm avant de trouver, comme Sofia Borges avec qui elle travaille depuis longtemps, sa place dans la capitale allemande. 3√ est un concentré de Berlin. La relation de la pianiste avec Müller, parfait dans son rôle de liant et d’accélérateur fiévreux, est une vraie force, qui trouve dans « Six Lights » sa quintessence. Son travail d’embouchure, souffle brûlant dans les tintinnabulis du piano préparé et les frottements erratiques du percussionniste, est le point de départ d’un dialogue ininterrompu et foisonnant.
 
3√ n’a jamais de repos. C’est une route sinueuse à multiples embranchements, où tout est toujours sur le qui-vive. « Sputnik », le long morceau final, est au sommet de cette tension quand frappes, souffles et grincements sont à leur quintessence. Tout pourtant se déroule sans urgence, avec une maîtrise et une détermination indiscutables. Paru sur le label Unit Records, le premier disque de ce très beau trio est un sensationnel concentré d’émotions. Il consacre des musiciens qui font corps avec leur instrument, ce que nulle équation ne saura expliquer.