Chronique

Sébastien Paindestre Trio

Paris

Sébastien Paindestre (p, Fender Rhodes), Jean-Claude Oleksiak (b), Antoine Paganotti (dms) + Nicolas Prost (ss).

Label / Distribution : La Fabrica’Son / Musea

Sébastien Paindestre enregistre peu. Un petit coup d’œil sur les seize années d’existence de son trio montre que ses rendez-vous discographiques sont comptés : Écoutez-moi (2005), Parcours (2008) et pour finir un Live au Duc des Lombards (2010). C’est qu’au-delà de la question des ventes désormais anecdotiques [1], le disque est essentiel pour lui en ce qu’il constitue une photographie, témoignage d’un moment auquel il faut consacrer tout le temps nécessaire et qu’il est important de ne jamais galvauder. « Je mets beaucoup de moi dans un disque », nous confiait récemment le pianiste. Aussi la parution de Paris, six ans après son prédécesseur, a des allures d’événement… Le musicien natif de Montreuil, un des principaux animateurs du collectif La Fabrica’Son de Malakoff, le présente volontiers comme une fusion de tout son parcours où s’entrecroisent une formation classique, une passion dévorante pour le jazz et des amours qui scrutent volontiers l’horizon du rock ou de la pop music. Sébastien Paindestre avait d’ailleurs reconnu dans un entretien accordé en 2005 à Citizen Jazz que la forme comptait moins pour lui que l’esprit dans lequel il abordait sa musique. C’est ce même besoin d’ouverture qui l’a poussé voici quelques années à mettre sur pied un Amnesiac Quartet dédié au groupe anglais Radiohead. Ses Tribute To Radiohead Volume 1, puis Volume 2 publiés respectivement en 2010 puis 2013, constituent de remarquables hommages à ce qui est sans nul doute son groupe fétiche.

La coexistence des deux formations de Sébastien Paindestre a compté pour beaucoup dans la genèse du nouveau disque, à l’affiche duquel on retrouve, fidèles au poste, les deux amis de longue date que sont Jean-Claude Oleksiak (contrebasse) et Antoine Paganotti (batterie). À n’en pas douter, Paris, dont le titre choisi avant les attentats de novembre 2015 est un hommage vibrant à cette ville où le pianiste a vécu tous les moments importants de sa vie de musicien, raconte une belle histoire d’amitié et de passions partagées. Celle d’une cellule dont les membres se connaissent sur le bout des âmes et des doigts. Au fil des huit compositions (dont deux reprises) qui affichent l’harmonie régnant entre les trois musiciens – ici se joue un jazz de la fluidité porté par une rythmique d’une grande souplesse – ce sont même des histoires qui se dévoilent.

Ainsi, l’introduction de « Scottish Folk Song », du saxophoniste Walt Weiskopf, fait entendre aussi bien Coltrane que Rachmaninov avant qu’un piano très mehldien ne cède la place au Fender Rhodes. La saturation de ce dernier évoque en droite ligne les groupes de l’École de Canterbury et le son des claviers d’un Dave Sinclair ou d’un Alan Gowen [2]. C’est d’ailleurs bien là, comme au long de l’œcuménique « Paris Gaza Jérusalem » marqué par le balancement entre piano et Rhodes, que le trio adresse le clin d’œil le plus appuyé à l’Amnesiac Quartet. Il manifeste avec beaucoup de détermination une volonté de dépasser l’esthétique traditionnelle de la formule piano – contrebasse – batterie. Le trio classique est toutefois au rendez-vous de trois compositions du disque : « Jazz’titudes », dédié au festival éponyme qui fut le principal contributeur du financement participatif de Tribute To Radiohead Volume 2 ; « Louise-Anne », délicate ballade à trois temps que Sébastien Paindestre souffle au creux de l’oreille de sa fille ; ou bien encore pour une course folle intitulée « La Paindestrerie », où le trio fait montre de toute sa virtuosité et d’un féroce appétit de jouer. La reprise de « Mother Nature’s Son » des Beatles traduit quant à elle la sensibilité mélodique exacerbée de Sébastien Paindestre, qui livre là une version en état de grâce. « Blues For Violaine » est une déclaration d’amour, à sept temps cette fois, d’autant moins dissimulée qu’elle fit l’objet d’un premier enregistrement jamais publié au temps d’Écoutez-moi. Mais cette fois, c’est le bon, plein à ras bord d’un groove charnu. Et puis, il faut dire quelques mots du final : pas de trio cette fois, mais un duo entre Sébastien Paindestre au piano et Nicolas Prost au saxophone soprano. Musicien classique néanmoins ouvert à d’autres influences, rencontré par l’entremise de Jacques Lejeune [3], le saxophoniste a souhaité interpréter une composition originale signée Sébastien Paindestre qui soit inspirée de… Radiohead, encore et toujours. Ainsi a vu le jour « Round Radiohead », qui clôt Paris à la façon d’une coda et qui, désormais, est interprété un peu partout dans le monde. Une belle reconnaissance.

Depuis quelque temps, Sébastien Paindestre travaille d’arrache-pied à faire vivre une nouvelle formation appelée Atlantico. Cette dernière a reçu l’onction de Joe Lovano qui a tenu à souligner « toute la joie et l’inspiration » de ce quartet franco-américain dans lequel on retrouve le saxophoniste Dave Shroeder, Martin Wind à la contrebasse et Billy Drummond à la batterie. Le premier disque du groupe, En rouge, publié tout comme Paris sur le label de La Fabrica’Son, fait la démonstration des qualités mélodiques et rythmiques soulignées par le saxophoniste de Cleveland. Ce nouveau défi ne l’empêche cependant pas d’avoir d’ores et déjà les yeux rivés sur la prochaine étape de l’Amnesiac Quartet dont le Tribute To Radiohead Volume 3 hante l’esprit d’un pianiste qu’on est vraiment heureux de trouver ainsi en pleine ébullition créative. Aussi, il était grand temps de lui rendre justice. Dont acte.

par Denis Desassis // Publié le 12 juin 2016

[1En France du moins, car Sébastien Paindestre bénéficie d’une vraie renommée au Japon où il a vendu plusieurs milliers de disques. Un phénomène qui n’est pas étranger à la publication d’une chronique relative au premier disque du trio sur… Citizen Jazz !

[2Le premier fut longtemps membre du groupe Caravan ; quant au second, on se souviendra en particulier de sa présence décisive au sein de National Health.

[3Jacques Lejeune est compositeur de musique contemporaine travaillant au GRM.