Scènes

Shore to Shore, match retour en France

Quelques mots de l’intérieur sur la tournée The Bridge 2016


Photo : Michel Laborde

Shore to Shore, 4e projet du dispositif The Bridge, réseau transatlantique d’échange entre musiciens chicagoans et français, a effectué en octobre sa tournée « retour » en France, après une première tournée à Chicago au printemps 2014.

La formation constituée de Matt Lux à la basse électrique, Rob Mazurek à la trompette, au cornet et au synthétiseur analogique, Julien Desprez à la guitare, Mwata Bowden à la clarinette et au saxophone baryton et de Mathieu Sourisseau à la basse acoustique a fait la tournée des salles partenaires du projet pendant deux semaines. Nous avons suivi le groupe du 7 au 16 octobre, entre Paris et Brest. Parallèlement aux concerts, le projet se caractérise aussi par une médiation autour de la musique, lors de rencontres avec un public scolaire et universitaire, qui furent l’occasion d’échanges passionnants.

La première chose remarquable à propos de Shore to Shore est son effectif, sans batterie mais avec deux basses, qui montre d’emblée une volonté de recherche sonore et se traduit en musique par un travail des textures et des timbres. Cette direction musicale s’illustre par exemple dans la panoplie de pédales d’effets utilisées par Julien Desprez à la guitare, qui explique vouloir avoir « un orchestre sous les pieds », ou par les nombreux accessoires de Mathieu Sourisseau à la basse acoustique (éponge, blaireau, archet, émulsionneur à lait…). Ces accessoires permettent aux musiciens de développer leur propre langage, leur propre vocabulaire.


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Julien Desprez, Mwata Bowden par Michel Laborde

Le programme du week-end parisien de milieu de tournée est très dense : un concert le vendredi soir à la Dynamo de Pantin, une table ronde à l’Université de Chicago le samedi après-midi, suivi d’un solo au Quai Branly pour Rob Mazurek et d’un concert chez le disquaire-libraire Souffle Continu pour les autres musiciens. Le lundi, rendez-vous au lycée George Brassens pour un concert devant les élèves, suivi d’une discussion avec les musiciens. Ces derniers proposent deux improvisations : la première avec un gros jeu sur les contrastes et les dynamiques et la seconde plus lente, avec un travail par nappes de son. Les enfants écoutent, immobiles, semblent interloqués par ce qui se passe. La conversation est ensuite riche et nourrie, les musiciens expliquent qu’ils n’ont rien répété : « lorsque l’on commence une improvisation, on ne sait pas ce qui va se passer, c’est en jouant qu’on découvre ».

  • Est-ce que votre musique est accessible à tout le monde ? demande un élève.
  • C’est une musique qui est en train de se construire devant le public, donc forcément ça interpelle, mais c’est avant tout une question de posture : es-tu prêt à écouter quelque chose qui ne ressemble pas à ce que tu connais ?

Les musiciens apprécient ces moments avec les scolaires, qui leur permettent de prendre du recul sur leur musique, alors qu’ils n’en parlent habituellement jamais.

La troupe prend ensuite la route pour Tours, s’arrêtant en chemin pour visiter le château de Chenonceau. Au programme du mardi, un concert au Petit Faucheux avec Jean-Luc Cappozzo et les musiciens de Capsul, collectif de jeunes musiciens de la région Centre-Val de Loire. Shore to Shore joue en première partie avec Cappozzo, rejoint ensuite par certains des musiciens de Capsul. C’est aussi l’anniversaire de Mwata Bowden qui, pour l’occasion, dirige un big-band lors d’une improvisation collective. Ou plutôt qui « conduit » (« conduct »), comme il l’explique à l’issue du concert, il préfère ce terme qu’il trouve moins restrictif. Nous arrivons au Petit Faucheux en début d’après-midi. Pendant la balance Mwata Bowden distribue ses partitions graphiques, qui contiennent des indications de registres, de contours mélodiques, ainsi que le plan de la structure de l’improvisation. Sous sa supervision, les musiciens vont se préparer pendant deux heures à cette improvisation collective. Il conclut la répétition par cet encouragement : « It’s a real treat to be doing this. Whatever you do, never stop playing, just keep going. We’re gonna play and have fun » [1]. Le concert est un succès, la salle est presque pleine. Shore to Shore propose trois improvisations ; lors de la troisième, la voix est introduite par Rob Mazurek qui produit de longues notes tenues, à la limite du cri, auxquelles Mwata Bowden répond par une série d’interjections vocales. Lorsque la musique s’arrête, celui-ci s’exclame : « That’s what I’m talking about ». L’improvisation du big-band s’ouvre sur un long solo de Matt Lux à la basse, tout en subtilité, suivi d’une longue introduction en nappes de sons. La suite propose un jeu sur les contrastes de textures et de densités, laissant émerger de brillants solos

Le mercredi, le groupe fait route vers Nantes et le Pannonica, puis se dirige vers Poitiers le jeudi pour un concert au Carré Bleu. La première improvisation débute : Mwata Bowden, qui a l’habitude de commencer à la clarinette, attaque cette fois au saxophone baryton. La seconde improvisation propose une longue première partie minimaliste, par touches, par tuilage entre la clarinette et les autres instruments, puis enchaîne sur une seconde partie de jeu dans la texture sonore. Mwata Bowden ne joue plus, il apprécie la musique de ses partenaires les yeux fermés et le sourire aux lèvres.

Pour le dernier weekend de cette tournée, direction Brest et l’Atlantique Jazz Festival. Le concert de Shore to Shore a lieu le samedi soir au Vauban, mais avant cela, différents événements sont prévus pour les musiciens : master-class pour Mwata Bowden, concerts en petits effectifs pour les autres ou duo avec d’autres musiciens. L’après-midi sera notamment l’occasion d’un set chez le disquaire Bad Seeds. Le dimanche, les musiciens rencontrent des danseurs pour une improvisation collective organisée par Frédéric B. Briet, qui les rejoint pour l’occasion à la contrebasse accompagné de Christophe Rocher à la clarinette. Ce moment particulièrement intense est réussi, car comme le résume Mwata Bowden : « Les danseurs utilisent leurs corps comme nous utilisons nos instruments ». Une fois les instruments rangés, la musique laisse place au son des vagues pour un coucher de soleil apportant un point final à cette tournée.

par Pauline Cornic // Publié le 18 décembre 2016

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    • [1C’est un vrai plaisir de faire ça. Quoi que vous fassiez, ne cessez jamais de jouer, continuez simplement. Nous allons jouer et nous amuser.