Scènes

Sit Fast & Fear Not : David Chevallier en territoires baroques

Quelques semaines après Laurent Dehors et ses mémorables Sons de la Vie, on retrouve David Chevallier sur la scène de l’Opéra de Rouen-Haute-Normandie pour une autre création.


Quelques semaines après qu’il eut accompagné Laurent Dehors pour de mémorables Sons de la Vie, on retrouve le guitariste David Chevallier sur la très belle scène de l’Opéra de Rouen-Haute-Normandie pour une autre création, sans grand orchestre cette fois, mais avec consort de violes. A qui n’aurait pas suivi le guitariste, ces dernières années, sur des chemins jalonnés par les spectres lumineux de Dowland ou Gesualdo, les différentes associations d’instrumentistes paraîtront bien étranges ; elles sont pourtant le sceau d’une démarche artistique dont on doit saluer la cohérence.

Dans ce Sit Fast & Fear Not, aux côtés de David Chevallier, deux solistes aux univers eux aussi contrastés : le saxophoniste Christophe Monniot, comparse de longue date, et le contrebassiste Jean-Philippe Morel. Avec Sit Fast, consort de violes dans la plus pure tradition élisabéthaine, Chevallier s’entoure d’une formation internationalement reconnue dont le répertoire dépasse largement les frontières de la musique ancienne pour côtoyer les rives plus mouvantes de la musique contemporaine et improvisée. Atsushi Sakai, qui tient le dessus de viole, n’est-il pas également un violoncelliste de jazz remarqué ?


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David Chevallier © Franpi Barriaux

Jazz et baroque, l’histoire est multiple et sans doute infinie. Ce n’est heureusement pas dans le registre de l’opposition, ou de l’attelage insolite, triste refuge de nombreuses propositions, que se situe le propos de ce spectacle. Lorsque la soprano Anne Magouët, au centre de la scène, interprète « From the Womb To The Tomb », tiré du poème « Life » de Sir Francis Bacon (1561-1626), Chevallier passe du théorbe à la guitare électrique, de l’ancien au moderne sans rupture visible ni clins d’œil appuyés. Chaque morceau, y compris la remarquable « Biguine pour Sushi » écrite par Monniot, s’approprie l’ensemble de ces langages et de ces timbres en se souciant de l’espace entre les musiciens mais en faisant fi du temps.

Quant à Jean-Philippe Morel, il illumine littéralement la soirée par son rôle de pivot inébranlable, pas seulement du rythme mais, plus largement, du temps. Le spectacle est sous-titré Three Visions Upon Old And New Ages et c’est lui qui, de son archet et de ses cordes, trace un lien entre passé et présent, entre ces âges qui chantent la même musique. Lorsque, dans « Kandinsky », longue pièce dont il est l’auteur, la contrebasse s’agrège aux cordes de la guitare électrique comme à celles des violes en pizzicati, on comprend qu’il est question ici de mouvement perpétuel et de continuité entre les siècles, d’abolition des frontières et de perpétuation des formes. Sit Fast and Fear Not s’inscrit dans la démarche syncrétique qui fut évidemment celle de Chevallier dans ses Gesualdo Variations et avant cela The Rest Is Silence, entre urgence électrique et tentation chambriste, entre ancien et contemporain, entre jazz et musiques écrites occidentales. A ne manquer sous aucun prétexte.