Scènes

Souillac en jazz, sons et lumières.

Souillac en jazz, de la belle musique dans un décor magnifique.


Photo : Marc Pivaudran

Lové le long de la rivière Dordogne, Souillac n’en finit pas d’être du Lot. L’accent qu’on y entend roule avec langueur, les pierres affleurent, l’eau vive est partout. Ce n’est pas pour rien que la région a vu très tôt les humains s’y installer. C’est dans cette bourgade qu’un Américain, Sim Copans, a choisi de finir une vie consacrée à la radio, la diffusion de la musique, le jazz en particulier. Le festival qui perdure pour la 42e fois porte son nom.

On peut, si l’on demande gentiment, visiter le fond Sim Copans qui est déposé à la médiathèque François Mitterrand de Souillac. On y trouve des disques et des livres, on y trouve les scripts de toutes les émissions de radio que Copans préparait pour le personnel militaire américain stationné en Europe juste après la seconde guerre mondiale. On y trouve des fascicules, comme ces petits carnets périodiques composés de chroniques de disques, avec pochettes, titres, line-up et explications pour tenir au courant les soldats de ce qui sortait dans leur pays d’origine, en attendant que les containers de disques traversent l’Atlantique.


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Tony Hymas. Photo Marc Pivaudran

Une exposition « La comédie musicale américaine », réalisée par Marie-Françoise Govin, propose, dans l’ancien beffroi de la ville, des panneaux forts documentés à partir du fond Sim Copans et qui éclairent sur l’histoire des USA, dont ces comédies musicales sont souvent le reflet.

En amuse-bouche, le festival a programmé le pianiste Tony Hymas dans la grotte de Lacave. Il faut dire qu’en matière de décor, la grotte est un idéal difficile à atteindre. On prend un tortillard électrique large comme un cercueil qui s’enfonce dans la montagne, puis un corridor taillé dans la roche, suintant et mal éclairé, débouche sur un escalier aussi raide qu’un mur d’escalade. Seulement, une fois en haut, c’est une cathédrale minérale qui accueille le courageux festivalier. Une température immuable, une humidité quasi-totale, il fait « frais moite », une sensation inconnue jusqu’à présent. Assis là, quelques privilégiés écoutent le répertoire de Léo Ferré dont les chansons, enchaînées avec intelligence par Hymas, résonnent sur les parois, stalactites et stalagmites. Le producteur militant de nato, Jean Rochard, est là, couvant son ami du regard. Tout comme la « veuve Ferré », assise au premier rang, qui semble émue d’entendre les chansons de son mari mises en musique de cette façon. Une belle entrée en matière pour ce festival.

Nos consœurs de France3 ont réalisé ce petit reportage pour mieux visualiser l’ambiance.

C’est sur la place que le mercredi se tient le repas des producteurs où tout le monde, bénévoles du festival et public, compose son assiette sur les stands des producteurs locaux. C’est roboratif et convivial.
On peut prendre du temps, dans la journée, pour visiter le Musée des automates, où l’on trouve des pièces d’exception, faire un tour dans quelques villes voisines comme Collonges-la-Rouge (la ville est construite en grès rouge, c’est pour ça !), la bastide de Domme (qui surplombe les méandres de la Dordogne) ou le village de La Roque-Gageac, troglodyte et vertical. Un peu de tourisme ne fait pas de mal. Dans l’église de l’Abbatiale, il y a une sculpture du prophète Isaïe qui date du XIIe siècle et qui est d’une modernité stupéfiante.

Alors on se retrouve avec ravissement sur la place de Souillac pour les concerts du soir. Souillac est un décor. La plupart du temps, s’il ne pleut pas, les trois dernières soirées du festival sont des moments inoubliables. Le public fait face à l’Abbatiale Sainte Marie, et à l’église abbatiale qui la complète sur la droite. Le soleil décline lentement à partir du deuxième concert, et l’on hésite parfois à engager son ouïe tant le regard est littéralement happé par la couleur de la pierre et la séduction des lignes et des formes.


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Paul Lay. Photo : Marc Pivaudran

42° édition : respect.
Das Kapital se présente seul au programme. Ils feront donc un concert en deux parties. La création de ce trio européen remonte à la nuit des temps. On se souvient d’une première fois à Grenoble où Edward Perraud (dm) nous questionnait sur la pertinence du « projet ». On a en tête aussi un concert à Berlin, quasiment accompagné par des manifestations ostalgiques durement réprimées, et le titre donné à l’époque à leur spectacle : Lenin On Tour. La musique était jouée pendant qu’étaient projetés des bouts de films montrant un buste de Lénine faisant le tour de l’Europe Un très fort moment politique, lié au nom du trio et à son engagement, avec une Internationale jouée « straight » en fin de concert. Et si la musique a changé depuis, passant par les thèmes fameux (et engagés) de Hanns Eisler, puis s’engageant soudain dans des mélodies liées à Noël, avant de revenir au Rouge (Kind Of Red) plus actuel et milesdavisien. La thématique bouge, mais la manière reste, avec Hasse Poulsen volontiers disert, guitariste tout terrain, rieur et amateur de toutes les musiques du monde qui mettent en jeu la guitare. Daniel Erdmann (ts) maintient aussi un lyrisme volontiers rugueux qui n’oublie rien de l’histoire d’un instrument emblématique du jazz, et Edward Perraud (dm) rebondit au rythme de ses frappes, ou des caresses adressées à son arsenal de peaux, de cuivres, de cloches et de sifflets. Un groupe qui se maintient toujours dans la vivacité de la création.
C’est avec le même sentiment du grand privilège qui nous échoit que de pouvoir assister aux concerts du soir dans un lieu pareil (seule note discordante, pourquoi ces jeux vifs et saccadés de lumières et de couleurs sur l’Abbatiale alors qu’un simple éclairage conviendrait tout à fait ?), que nous avons accueilli le trio de Paul Lay Alcazar Memories, puis le quartet Radio One d’Airelle Besson.
Nous avions élu le disque du trio sans nous douter du choc redoublé qu’allait être la découverte « live » de la même musique. Isabel Sörling (chant) allait même relever le défi de tenir sa partie dans les deux groupes successifs, et surtout de nous entraîner vers des sommets d’émotion dans le répertoire qu’ils ont élaboré depuis cinq ans avec Simon Tailleu à la contrebasse. Avec ses suraigus vrillés, la conviction étonnante qu’elle met dans les textes, quelles que soient les langues, et la façon qu’elle a de faire résonner son corps entier à travers la voix, elle a illuminé ces « mémoires » qui font de la place aussi à des compositions de Paul Lay. Ce trio, lentement conduit vers des sommets, aura été l’un des événements de l’été.
Et d’autant que nous ne nous y attendions pas vraiment.
Le quartet d’Airelle Besson aura un peu souffert de la comparaison, peut-être parce qu’Isabel avait déjà beaucoup donné, mais aussi parce que si la musique tournait bien, elle manquait un peu de cette folle adresse qui nous avait marqués dans le moment précédent. Avec quand même un émoi particulier lors de toutes les interventions de Benjamin Moussay (p, clavier).

Et maintenant que dire de Sfumato, cette nouvelle version du quintet d’Émile Parisien (ss) augmenté des duettistes infatigables que sont Vincent Peirani (acc) et Michel Portal (b-cl, cl) ? Rien donc de très original et nouveau depuis le beau concert de l’Europa Jazz Festival, si ce n’est une sorte de « Usque Non Ascendam ? », qui pourrait emblématiser un super groupe, formé autour d’un musicien qui fait notre admiration depuis longtemps et ne nous déçoit jamais, quelles que soient les formations auxquelles il apporte son immense talent. Et comme là il joue dans son propre pré carré, tout près de sa ville de naissance (Cahors), on est encore plus admiratif devant cette classe, et cette simplicité. Avec Joachim Kühn (p), Manu Codjia (el-g) et Mario Costa (dm). On gardera en mémoire la tablée de tout le groupe, à une heure avancée de la nuit, au pied du beffroi, pour un dernier verre. Et la proposition de Joachim Kühn de faire un entretien par fax, son media favori. Défi à relever.


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Emile Parisien et Michel Portal. Photo Marc Pivaudran

Robert Peyrillou, le directeur artistique de ce festival, a bien du mérite de continuer à organiser, chaque année, un rassemblement pareil. La qualité de la programmation est indéniable. Le budget du festival est un casse-tête permanent, il faut aller chercher auprès des partenaires locaux, des commerçants, des contributions dont certaines ne dépassent pas la vingtaine d’euros. La mairie fait ce qu’elle peut, la ville n’est pas riche. Et on trouve plusieurs conseillers municipaux dans les rangs des bénévoles, ce qui est notable ! Le maire assiste au concert, les élus locaux se déplacent aussi.

Pourtant, avec une économie tendue, on n’oublie pas d’être solidaire. On ne refuse pas un tarif réduit à une personne désargentée et un peu avant la fin du concert, on ouvre les grilles afin que les quelques curieux qui n’ont pas pris de billet puissent quand même venir découvrir les artistes sur scène, quelques instants. Une pratique citoyenne, comme on les aime à Citizen Jazz, vous pensez bien. Les bénévoles sont nombreux et performants et tout le festival repose sur eux. Leur mobilisation n’a d’égale que la chaleur de leur accueil et après avoir passé presque une semaine en leur compagnie, on se lamente de devoir rentrer.