Entretien

Stefano Bollani

Stefano Bollani, pianiste italien aussi volubile que talentueux, enchaîne disques et concerts - en trio, en solo ou en duo - ainsi que les concerts aux quatre coins du monde. Il nous parle avec humour de son parcours et de ses projets.

Il a joué avec les stars de la pop italienne avant qu’Enrico Rava ne l’attire définitivement vers le jazz pour notre plus grand bonheur. Stefano Bollani, pianiste italien aussi volubile que talentueux, enchaîne les disques - en trio, en solo ou en duo - ainsi que les concerts aux quatre coins du monde. Nous l’avons rencontré après un concert en solo à Souillac, dans le Lot. Il nous parle avec humour de son parcours et de ses projets, tel un enregistrement avec un orchestre symphonique, et de l’hommage à Frank Zappa qui tourne actuellement.

  • L’exercice du concert en solo fait souvent un peu peur aux pianistes. Vous, vous avez l’air de prendre cela de manière assez décontractée.

Quand j’ai commencé à jouer en solo, il y a plus de huit ans, j’avais très peur, en effet. Car c’est un moment ou tu es seul sur scène et personne ne peut t’aider. Mais si la soirée se passe bien, comme ce soir, tu peux tout changer, décider au dernier moment de ce que tu veux jouer, dans quel ton, quel esprit. Et ça c’est fantastique.

  • Justement, est-ce qu’un concert en solo se prépare ? Décidez-vous à l’avance d’une liste de thèmes ?

Non, j’essaie de ne jamais jouer la même chose. Je décide au moment où je pose les mains sur le clavier. C’est toujours l’inspiration du moment. « The Very Thought Of You », par exemple, je ne l’avais plus joué depuis trois ou quatre ans. C’est venu comme ça. Avec mon groupe, c’est différent, bien sûr, je fais une liste et on en discute avant le concert.

  • Vous utilisez le même principe pour l’habituel medley qui conclut vos concerts ?

Oui, à la différence qu’ici, les gens proposent et je joue.

  • Il faut de sacrées connaissances. Et pas seulement en jazz.

Moi, j’aime toutes les musiques. À l’exception, peut-être, du country & western et de la house. Et peut-être aussi de reggae (rires). Deux morceaux de Bob Marley, ça me suffit. Tout le reste, la musique brésilienne, ethnique, classique, rock, pop… rien ne m’arrête.

  • Votre parcours est très sinueux, lui aussi.

J’ai commencé par le piano car je voulais être chanteur. J’ai étudié le classique, puis le jazz. Mais j’ai fit mes débuts de keyboard player dans la pop, avec Laura Pausini, Jovanotti. Je voulais toucher à tout.


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Stefano Bollani © Jos Knaepen

  • C’est une bonne école pour aller vers le jazz ?

Je pense, oui. Car le jazz n’est pas une musique pure. Il est né de la rencontre de cultures différentes. Et il continue de se nourrir de toutes les cultures actuelles. C’est pour cela qu’il ne mourra jamais. Ce n’est pas un type de musique, mais un langage.

  • Comment vous en est venue l’envie ?

En écoutant du ragtime. J’avais un disque de Scott Joplin. Puis j’ai entendu Oscar Peterson. Ensuite, j’ai trouvé un professeur de jazz qui m’a fait découvrir Bill Evans, Art Tatum, etc. Mais j’aimais la vélocité d’Oscar Peterson et le côté joyeux du ragtime.

  • Cela va bien avec l’esprit italien…

Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’est l’esprit italien ! Ni pourquoi on dit qu’il est joyeux. Je connais beaucoup de musiciens italiens très tristes (rires). Mais c’est vrai que les mélodies sont importantes. Pour moi en tout cas. J’aime quand il y a de l’énergie, quand ça chante. J’essaie de jouer sur scène comme je suis dans la vie. Et je pense que dans la vie, j’ai beaucoup d’énergie et pas mal d’humour.

  • Vous adoptez le même esprit quand vous enregistrez un disque ? On y sent plus d’intériorité.

C’est différent, oui. Quand tu enregistres, tu sais qu’il y a une personne qui va écouter ce disque en Bulgarie, en Chine ou en Russie, et non un concert - ni, a fortiori, tout mon parcours. C’est un moment particulier sur lequel tu ne peux plus intervenir. Chaque disque est important, car c’est peut-être l’unique disque qui ira sur la lune (rires).

  • Le solo sorti chez ECM est très intimiste, presque à l’opposé de ce qui se passe sur scène.

Oui, mais il faut dire que c’est une histoire qui a évolué. Au départ c’était un hommage à Prokofiev, que j’aime beaucoup. Mais une fois en studio, je ne sais pas, je n’ai plus trouvé ça amusant. Alors, j’ai commencé à jouer autre chose, des morceaux des Beach Boys, par exemple.

  • De Zappa aussi…

Oui, je ne savais plus quoi jouer. J’avais joué pendant une heure des œuvres de Prokofiev, puis écouté ; et je n’ai pas aimé.

  • Les Fleurs Bleues était aussi un hommage - à Queneau cette fois.

Oui, c’était un essai. Je voulais employer la même approche que lui ou Calvino. J’aime beaucoup l’idée d’une histoire très simple et amusante qu’on peut lire ou raconter de différentes manières. Je voulais qu’en écoutant le disque on dispose de plusieurs niveaux de lecture. Pour moi, Les Fleurs bleues de Queneau est un chef-d’œuvre. Je l’ai lu quatre fois et c’était chaque fois différent. Mon rêve était de faire la même chose avec la musique.


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Stefano Bollani © Jos Knaepen

  • La littérature vous inspire beaucoup ?

Oui car je pense que le jazz suit la même idée : il s’agit de construire une histoire. Souvent, quand je commence à jouer ou à écrire, je sais où je veux aller, mais chaque fois la route est différente. On retrouve la même chose dans Calvino quand il raconte des histoires populaires sous forme de fables. L’histoire est très simple, c’est la construction qui est intéressante.

  • C’est pour cela que vous aimez aussi chanter, pour raconter des histoires, mais avec des mots cette fois ?

Je ne sais pas. Chanter, pour moi, c’est naturel. Je ne veux pas que ce soit trop intellectuel.

  • Vous écrivez aussi des paroles de chansons ?

J’ai essayé, mais je n’aime pas trop. Par contre, j’ai écrit un roman, La Sindrome di Brontolo [1], qui à l’heure actuelle n’est pas sorti en français, et j’ai adoré. L’exercice était plus facile pour moi que d’écrire des paroles. Je m’ennuie vite. Et si ça ne marche pas tout de suite, je sais que ça ne marchera jamais.

  • Ça doit venir spontanément…

Oui, je ressens la même chose avec la musique classique. Il faut que cela me surprenne et m’amuse. Dernièrement, j’ai beaucoup travaillé la Rhapsody In Blue de Gershwin pour un concert puis un disque avec un orchestre très sérieux, le Gewandhausorchester de Leipzig conduit par Riccardo Chailly, qui sort en mars chez Universal Classic. La musique est très précise, mais le travail était amusant alors, ça allait, je pouvais me concentrer longtemps. Mais si je sens que ça ne marche pas, j’abandonne.

  • Quel était l’idée derrière l’album In The Mood For Love, qui ne contient que des standards ?

C’était une sorte d’hommage à tous les jazzmen que j’ai beaucoup écoutés. Je parlais de Tatum et de Peterson tout à l’heure, mais en fait j’aime les standards des années trente et les pianistes de l’époque, Earl Hines, James P. Johnson, Fats Waller, Willie ’The Lion’ Smith. Je crois que tous les jazzmen sont heureux de rendre hommage à tous ces grands musiciens.

  • Ce disque a été enregistré avec votre trio, qui a changé depuis.

Mon trio actuel est celui avec lequel j’enregistre pour ECM, c’est à dire le bassiste Jesper Bodilsen et le batteur Morten Lund, avec qui je joue depuis deux ans maintenant. Sinon, à part le solo, je joue en duo avec Enrico Rava et j’ai mon quintet italien, I Visionari. Ce sont les groupes officiels.

  • I Visionari est un quintet un peu particulier, non ?

Oui, je voulais jouer ma musique avec des gens qui ne viennent pas nécessairement du jazz, qui aient des expériences très différentes. Le bassiste venait de la pop, le percussionniste de la musique contemporaine, etc. je voulais voir ce que cela donnait. Encore une fois, c’est une idée assez littéraire. Un peu comme les surréalistes. On jette tout sur la table et on voit ce qui se passe. Du jazz, quoi ! Un mélange de musique afro-américaine, italienne, tzigane etc.

  • Vous avez d’autres projets en cours avec ce groupe ? Le dernier album date de 2006.

Oui, je pense qu’on va enregistrer, car on joue régulièrement et on a de nouveaux morceaux. Mais je ne sais pas quand.

  • Revenons à votre rencontre avec Enrico Rava. C’est lui qui vous a poussé à faire le pas définitif vers le jazz ?

Enrico est la personne la plus importante de ma carrière. Quand je l’ai rencontré, j’étais accompagnateur pour chanteurs pop. C’était en 96 ; il m’a donné confiance en moi. Depuis, on a beaucoup joué ensemble, partout dans le monde. On a enregistré plus de quinze disques. En fait on n’a plus jamais arrêté de jouer ensemble.


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Stefano Bollani © Jos Knaepen

  • Comment travaillez-vous, tous les deux ? Vous proposez vos compositions, ou bien vous travaillez les siennes ?

Rien n’est défini. On joue beaucoup de morceaux d’Enrico, puis des compos à moi et des standards, aussi. Dans le cadre de projets différents. On a gardé la même complicité. Il n’y a pas de crescendo. Euh, ça, ce n’est pas une bonne nouvelle (rires). Entre lui et moi, il y a quelque chose qu’on n’explique pas. Comme entre un homme et une femme, un coup de foudre, mais qui dure.

  • On vous a vu aussi dans des émissions de télé de variété où vous faites le show. Ce genre de chose vous attire aussi ?

Oui. Car je veux être musicien et chanteur et acteur (rire) ! Je veux être sur scène tout le temps. Le piano est venu par hasard, si on veut, parce qu’un chanteur doit s’accompagner - au piano, à la guitare… ou à l’accordéon. Mais au début, c’était pour pouvoir chanter.

  • Dans ces émissions vous désacralisez le jazz, vous le rendez amusant et accessible.

Oui. C’est surtout pour dire que la musique - et pas seulement le jazz - n’est pas nécessairement quelque chose d’intellectuel, qu’elle peut être amusante, et aussi amuser les musiciens. Souvent ceux-ci sont très sérieux sur scène et le public s’imagine qu’ils sont sérieux aussi dans la vie, ce qui n’est pas le cas. Il faut savoir que c’est amusant de jouer de la musique. Sinon, cela devient un travail comme un autre. Et il ne faut surtout pas, justement. Le travail c’est avant et après le concert. Quand on est en voiture, qu’on doit aller à l’hôtel, à l’aéroport…

  • Quand on donne une interview…

Ah oui, c’est peut-être ça le plus dur (rires).

  • Quels sont les projets, dans l’immédiat ?

J’imagine l’enregistrement avec « I Visionari ». Mais j’ai aussi beaucoup de matériau enregistré en live. Mon ingénieur du son capte tous mes concerts depuis deux ans. Il y a peut-être de quoi faire un disque. Et puis, il y a « Sheik Yer Zappa », avec Joshua Roseman au trombone, Jason Adasiewicz au vibraphone, Larry Grenadier à la contrebasse et Jim Black à la batterie. C’est un hommage à Frank Zappa bien sûr, mais nous ne jouons pas sa musique ; c’est ma musique, inspirée par celle de Zappa. Et je pense que la présence d’un vibraphone et d’un trombone va changer mon son. J’ai surtout joué avec des trompettistes, comme Rava ou Paolo Fresu, et avec des saxophonistes, jusqu’ici. Mais surtout, c’est un projet qui m’amuse beaucoup…

par Jacques Prouvost // Publié le 13 juin 2011

[188 pages, 12,00€ - Edizioni Baldini Castoldi Delai, 2006.