Sullivan Fortner

Southern Nights

Sullivan Fortner (p), Peter Washington (b), Marcus Gilmore (d)

Label / Distribution : Artwork Records

Et de cinq pour le pianiste Sullivan Fortner, avec cet album en trio enregistré en quatre heures, un matin à l’occasion d’une résidence en juillet 2023 au Village Vanguard de New-York, sous l’égide de l’ingénieur du son Todd Whitelock (Wynton Marsalis, Cécile McLorin Salvant entre autres…). Après l’excellent Solo/Game, où il se prêtait à l’exercice du piano solo et proposait des expérimentations électroniques, c’est à la formule canonique du trio avec contrebasse et batterie qu’il s’adonne. Plus que de l’interplay à la manière des fondateurs des canons de cette configuration (Ahmad Jamal, Bill Evans), c’est ici de symbiose qu’il convient de parler tant la musique déborde de naturel. Comme un écosystème constamment en mouvement, dont les protagonistes seraient dotés d’une perception quantique comme certains oiseaux migrateurs, au point d’être ensemble même lorsque le leader se plaît à jouer « contre », sollicitant ses partenaires hors de leur supposée zone de confort - qu’ils se plaisent également à quitter.

L’album doit son titre au premier thème, composé en 1975 par Allen Toussaint, le génial pianiste/producteur de la Nouvelle-Orléans, dont Fortner est originaire. Si l’original était doté de paroles, la version instrumentale en restitue la substantifique moelle, restaurant le climat torride et sensuel par des trilles aux effluves second line, sur lesquelles le batteur rebondit avec jubilation. En jazzman accompli, le pianiste se doit d’être iconoclaste : aussi, en guise d’introduction, il triture les cordes de l’intérieur du piano pour reconstituer le morceau à la façon d’un puzzle cubiste. Ces introductions expérimentales reviennent sur plusieurs titres, qu’il est allé chercher chez Bill Lee (le père du cinéaste, grand trompettiste), Consuela Lee (l’épouse du précédent), Clifford Brown (sur « Daahoud » c’est d’ailleurs un solo de batterie qui introduit le morceau, le thème n’étant suggéré qu’à la fin), Donald Brown (un temps pianiste des Jazz Messengers) ou encore Woody Shaw (« Organ Grinder », un monument post-bop que le trio restitue avec des ressouvenirs baroques).

C’est peu dire que, sur ce disque, polyphonies et polyrythmies sont de la partie, tant la musique prend vie de façon buissonnante, entre douceur et tempête. Les voicings de Fortner ont ce côté post-moderne d’un art subtil du décalage que ne dédaignerait pas Keith Jarrett, quand son art du storytelling lors de ses solos, avec ses inclinations pop, n’est pas sans évoquer Brad Mehldau. Avec un sens créole, NOLA oblige, comme sur cette version de « Tres Palabras » (un hit mexicain écrit par un Cubain) où la pulsation latine débordante de sensualité se combine avec un sens du blues le plus profond, par des répons où le naturel le dispute à l’évidence. La seule composition originale, « 9 Bar Tune » (un blues à 9 temps) est comme un biotope intégrant l’ensemble des éléments de cette écologie jazzistique, avec quelques nutriments monkiens disséminés de façon subliminale - échos de « Well, You Needn’t » et de « Friday The 13th », cette passacaille qui aurait pu émerger des rives du Mississippi. On entend dans la contrebasse de Peter Washington le vent qui souffle dans les forêts primaires et la marche de ses doigts sur les cordes, tandis que la batterie de Marcus Gilmore, génial dans ses appels et sublime dans ses solos, se fait marching band chaotique, participant d’un jeu général de déconstruction/reconstruction jubilatoire. Un classique instantané.