Scènes

La route enchantée de Cécile

Cécile McLorin Salvant était en concert au Grand-Logis à Bruz. Rencontre.


Cécile McLorin Salvant au Grand-Logis à Bruz

Une rencontre avec la chanteuse Cécile McLorin Salvant accompagnée par Aaron Diehl au piano est toujours la promesse d’un grand moment d’émotion. Leur prestation de ce soir est venue le confirmer.

Le répertoire d’aujourd’hui est en partie emprunté au dernier album de Cécile McLorin Salvant, For One To Love (Mack Avenue Records, 2015), mais il comporte aussi de nouvelles chansons destinées à figurer dans un prochain album, et des anciennes. Le plus remarquable est la place réservée au français, six chansons exactement.

On commence avec « Ne me quitte pas » de Jacques Brel et Gérard Jouannest, un titre qu’elle a déjà chanté. Cécile ne cherche pas à suivre Brel dans la dramatisation de la rupture, elle en exprime tout simplement, avec pudeur dirait-on, toute la douleur. Le trio qui l’accompagne est également dans un registre délicat et contenu à l’image du travail de Lawrence Leathers (batterie) avec ses balais. Aaron Diehl (piano) joue subtilement entre rappels du thème et improvisation où il trouve des harmonies d’une remarquable finesse.


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Cécile McLorin Salvant par Jean-François Picaut

Son interprétation de « Personne » (Michel Emer, 1938), la chanson popularisée par Damia, cet appel à l’amour qui ne vient pas, est une plainte élégiaque particulièrement émouvante. Le talent de Cécile McLorin Salvant éclate dans ce cri d’amour où sa voix particulièrement ductile fait merveille avec des inflexions qui vont de l’espoir à la souffrance de la solitude.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent » d’Aragon et Ferré est à ma connaissance une nouveauté dans le répertoire du quartette. A la dramaturgie un peu grandiloquente de Ferré, Cécile McLorin Salvant préfère le dépouillement. Le choc entre la trivialité du quotidien évoqué et le tragique sur lequel il débouche n’en est que plus saisissant. Il s’en dégage un pathétique puissant.

On reste dans le même registre avec « Le Mal de vivre » (Barbara), réclamé par un spectateur et immédiatement accordé. L’interprétation, très personnelle, de Cécile McLorin Salvant, nouvelle chaque fois que je la vois, est bouleversante. Comme dans le titre précédent, elle en ralentit le rythme, étire le temps jusqu’à la limite de la rupture, merveilleusement accompagnée, très délicatement, par son trio. Un pur chef-d’œuvre d’émotion.

L’ambiance change complètement avec « La route enchantée » (Trenet, 1938), la chanson éponyme du film réalisé par Pierre Caron. Cécile et son orchestre interprètent avec la même facilité la partie bucolique un peu lente du début et la fantaisie débridée, marque de Trenet, qui suit.

Confessant son amour pour la chanson française de l’entre-deux-guerres, la chanteuse franchit un nouveau pas dans la légèreté avec « Il m’a vue nue » (Pearly / Chagnon, 1926), une chanson de Mistinguett reprise par Les Charlots en 1968 sous le titre « Il l’a vue nue ». Cécile fait appel à ses ressources de comédienne pour interpréter, l’air mutin, cette chanson à l’humour coquin, souligné par le jeu décalé du trio.


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Cécile McLorin Salvant quartette à Bruz

Il y a aussi des pièces légères et plaisantes dans le répertoire en anglais. « The Trolley Song » (Hugh Martin & Ralph Blane) en est un exemple.
« I Wish I Could Shimmy Like My Sister Kate » (Clarence Williams & Armand Piron, 1919) également. Dans ce domaine, j’aime beaucoup « Growling Dan » (Blanche Calloway & Clyde Hart) où Cécile McLorin Salvant joue avec sa voix jusqu’à reproduire le growling d’Armstrong et le son de la trompette bouchée sur un ostinato de Paul Sikivie (contrebasse) et de Lawrence Leathers. Par contraste, l’improvisation d’Aaron Diehl est de la dentelle harmonique.

Parmi les ballades, « Devil May Care » (Teri Thornton, 1961), qu’elle a enregistré sur son Woman Child (Mis, 2013) ou « They Can’t Take That Away from Me » (George & Ira Gershwin), je préfère « All Through the Night », un titre de Cole Porter (1934) illustré par Ella Fitzgerald, où elle utilise, comme en se jouant, son immense tessiture : presque trois octaves !

Dans le registre dramatique, je retiens la complainte « You Ought To Be Ashamed » (1928). Cécile y rend hommage à la grande Bessie Smith à qui on l’a souvent comparée. L’émotion est encore plus forte avec « John Henry », chanson consacrée à l’un des rares héros mythiques noirs aux États-Unis, un pionnier dans la construction du chemin de fer. Cécile McLorin Salvant en rend toute la tension par un chant a cappella sur un rythme que d’abord le batteur marque seulement par le martèlement de ses pieds et quelques claquements de mains. On gagne encore en intensité avec l’entrée de la contrebasse, tandis que Lawrence Leathers poursuit son travail avec une mailloche et une baguette. En rappel, elle récidivera sur un autre épisode de la légende, mais cette fois, sans micro, laissant le public béat d’admiration devant la puissance de sa voix. Ce duo avec Leathers confirme que cet homme est décidément un formidable rythmicien.

S’il faut exprimer des regrets, ce serait que Cécile n’ait pas parlé davantage au public et que les temps morts entre les titres aient parfois donné l’impression d’un spectacle manquant de rythme. Mais ce que les spectateurs retiendront, je crois, c’est la magie de presque deux heures passées avec une artiste exceptionnelle, chanteuse et comédienne dont la sincérité est palpable, et un orchestre en pleine osmose avec sa leader.