Scènes

Vibrer des Watt, pister Gayffier

Le Quatuor Watt à la Bibliothèque Sigmund Freud, 26 juin 2015.


Des fourmis chatouillent le bout de mes doigts. Je sens les os de mon crâne entrer en vibration avec les anches des clarinettes. Ma tête penche inexorablement à droite. J’ouvre les yeux. Les spectateurs les ont presque tous fermés. Les musiciens aussi. Tous perdent la notion du temps. Nous sommes sur un nuage.

Le drone produit une ample et lente respiration. La concentration détend les muscles, elle ouvre les chakras. La nuit tombe sur la Bibliothèque Sigmund Freud dont ce sont les derniers instants avant le déménagement de la Société Psychanalytique de Paris dans le treizième arrondissement.


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Photo © JJ Birgé

Sous les toiles de Marie-Christine Gayffier réalisées en accord avec le lieu, le quatuor Watt vibre comme un seul corps, à moins que ce ne soit pour tous les corps. Leurs souffles continus semblent aspirer l’univers. La fin de la pièce sonnera comme un trou noir. Mais d’ici là Julien Pontvianne, Antonin-Tri Hoang, Jean Dousteyssier, Jean-Brice Godet sentent leurs lèvres tendues, ils pensent à leurs doigts crispés sur les clefs, ils gonflent leurs joues, inspirent par le nez, ou bien ils ne pensent plus à rien. Une seule note. La note seule. Seule la note. Si le sommeil peut gagner des spectateurs, il arrive qu’un musicien s’endorme sur la coda. D’autres se laissent aller à la rêverie, d’autres encore seront récupérés plus tard. On a le temps pour soi.


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Après son premier album en vinyle, le quatuor de clarinettes, dont Hoang et Godet doublent à la clarinette basse, a couché sur un CD la pièce que nous écoutons. Nous perdons l’acoustique, mais nous pouvons emporter à la maison la musique ornée d’une superbe sérigraphie de 38Fillette. En sortant, la lumière de la vitrine éclaire une installation de Marie-Christine Gayffier. Je remballe ma bibliothèque. Ses autres tableaux saisissent des éléments clefs de la vie ou de l’œuvre de Freud. Au sol elle a inscrit les repères alphabétiques de l’organisation livresque. Devant nos yeux des mots raisonnent à nos oreilles comme une série d’énigmes dont chacune et chacun ne possède qu’un bout de la résolution. À l’image de Watt, il faut l’ensemble pour percevoir l’unité. Si l’inconscient est construit comme un langage, le corps exprime ses contradictions et ses paradoxes. Nous sortons régénérés de l’expérience.


→ Watt, CD 77’06, Becoq Records

→ Marie-Christine Gayffier, exposition lisible/illisible, Bibliothèque Sigmund Freud, 15 rue Vauquelin, 75005 Paris, tél. 01.43.36.22.66, jusqu’au 30 juin (mercredi, le jeudi et le vendredi de 13h30 à 18h, entrée par la cour)