Citizen
Edition du 24 avril 2014 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487
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Wayne Shorter à la Fiesta des Suds

Cette volonté de larguer les amarres…

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Wayne Shorter © Gérard Tissier

Ils arrivent sur scène comme des ombres dans le noir, exactement à l’heure dite – et le jour aussi, forcément, soit ce 21 octobre 2010 sur les quais de Marseille, Fiesta des Suds. Seul concert de jazz de cette semaine « musiques et arts du monde », un must, comme on dit en provençal… Les voilà donc qui s’installent, fantômes devant deux bons milliers d’oreilles, dont la moitié de corps et de cerveaux, espérons. Ce sera le cas : grand rendez-vous pour grande musique – y en aurait-il d’autres ? La plupart le savent, ils ont bien rendez-vous avec l’ex-sax des Jazz Messengers, de Miles Davis après Coltrane, puis de Weather Report – ceux qui ont, du moins pour un temps de rock, changé le climat du jazz.

Mais il a depuis raccroché l’électro ; Wayne Shorter, jadis adoubé par Lester Young – le « Prez » – a repris le sillon entamé par Trane, mais pas comme on reprendrait un fond de commerce. Pas du tout son genre, lui qui n’a jamais suivi que sa voie/x. Un aventurier, fidèle à lui-même et à sa route, riche et longue (77 ans et toutes ses notes), fidèle aux musiciens dignes de ce nom, fidèle à sa ligne de vie, empreinte d’engagement (anti-Bush) et de philosophie (bouddhiste). Toutes conditions requises pour une bonne vraie musique, a fortiori pour un jazz si exigeant. Voilà un homme qui ne joue pas « que » du sax ; en fait il chante sa musique, comme s’il racontait des histoires. Ce soir, ce sera le cas plus d’une heure et demie durant. C’est un conteur, la preuve : ses premières notes, petites cantilènes toutes simples nous susurrent « Il était une fois… » et à nous la vadrouille heureuse, dans et hors du temps. Le temps, cette valeur par essence musicale – le tempo –, mais que justement le jazz bouscule, triture, attrape par la queue. En vain bien sûr. Mais on l’aura eue, cette vague sonore et colorée, cette mer de vibrations, cet océan. C’est toujours ça de pris à la chienne de (plus ou moins bonne) vie.

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John Patitucci © Gérard Tissier

Extrait de ce qu’il déclarait en 2002 [1] : « Les notions de début et de fin me sont étrangères. Y compris l’achèvement d’une forme. […] Lorsque j’ai enregistré dans le passé telle ou telle de mes compositions, j’ai toujours été conscient que ce n’était qu’une étape de mon travail et de leur vie. Je ne les considérais pas comme “finies” ». Il en est de même de ses concerts, « un work in progress », « un éternel recommencement ». Il précise : « Nous adorons expérimenter ainsi, pour nous aventurer loin du point de départ. C’est là, dans cette volonté de larguer les amarres, que nous trouvons parfois notre propre langage ! Il nous arrive fréquemment de repérer un instant particulier, une figure musicale, du concert de la veille, qui devient l’élément de départ de l’interprétation du même morceau au concert suivant ... Ne rien figer, se nourrir de la spontanéité des échanges : c’est le procédé d’élaboration des langages depuis la nuit des temps. »

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Brian Blade © Gérard Tissier

Ce grand lecteur dit aussi préférer les romans aux nouvelles… Pas étonnant qu’il nous ait ainsi embarqués pour une suite continue, à peine pointée de brèves pauses, histoire de décrocher le ténor – et son cordon –, pour emboucher le soprano – les deux sax de Coltrane… – et faire rebondir l’histoire sur un autre registre. Et en compagnie des autres compères – il serait temps d’y venir, lui qui parle tant de ce « nous », c’est-à-dire de ce quartette admirable qui approche de ses dix ans d’existence. Côté jardin et au piano, Danilo Pérez, panaméen né en 66, ambassadeur culturel de son pays, épris de Chopin, propulsé par Dizzy Gillespie, se refuse à jouer le latino de service – même en dehors du quartette. Il ne renie rien de sa culture ni de la musique sud-américaine qu’il connaît et joue tout autant, mais pour la subvertir, de préférence. Ici, il tient la maison Shorter en mélodie et harmoniques. Wayne le sait bien, c’est là qu’il loge, dans le creux du grand Steinway, à hauteur du golfe de Guinée – tous les pianos à queue esquissent le profil de l’Afrique… Il s’y accoude un instant à l’occasion, sans avoir perdu le souffle, comme pour « toucher du bois »… Et il y va le Danilo ! Puissants accords, surprenantes roulades qui en désarçonneraient plus d’un dans l’atonalité. Quelle pêche joviale, contenue dans le jeu, sobre, implacable ! Même chose côté rythmique dans la richesse et la complexité simples… A la contrebasse, John Patitucci, manœuvre dans la jubilation poignante du « gros son » qu’il prolonge d’un large geste de la main droite, comme pour mieux nous l’envoyer – ce qui est le cas. Ou bien il la caresse à l’archet, sa contrebasse, et elle rugit, grave. Patitucci a été, notamment, le bassiste de Chick Corea. Enfin, côté cour et surgissant des ombres, peaux et cuivres en embuscade, Brian Blade réincarne la batterie en un jeu à la fois roulant et heurté. Ses frappes de toms le font bondir jusqu’au plafond, et nous avec. Et ça le fait rire !

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Danilo Perez © Gérard Tissier

La marque propre de ce prodigieux quartette (on devrait plutôt parler de quatuor), c’est que chacun de ses membres semble – non : joue sa propre « partition » et le miracle fait que l’ensemble surgit en un tout fabuleux, accordé comme un Braque, un Picasso et leurs « morceaux » assemblés – l’œuvre. Exactement ce que Lévi-Strauss appelle « structure ».

Un grand concert, c’est quand on rencontre une musique et ses musiciens. Que le temps s’est joué du temps, comme les musiciens se sont joués de la musique, en la magnifiant dans un mystère. Que le jazz aussi a triomphé. Et qu’on se dira pendant longtemps : j’y étais. Ce fut un grand concert.

[1Jazzman n°82

par Gérard Ponthieu // Publié le 1er novembre 2010