Citizen
Edition du 21 avril 2014 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487
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Wayne Shorter en concert à Colombes

Wayne Shorter au Théâtre de l’Avant-Seine, Colombes, le 11 mars 2003.
Wayne Shorter : saxophones soprano et ténor, Danilo Perez : piano, John Patitucci : contrebasse, Brian Blade : batterie.

Lorsque j’ai lu, durant l’été 2001, que Wayne Shorter allait partir pour la première fois en tournée à la tête d’une formation 100% acoustique, j’ai cru qu’il s’agissait d’une erreur de la part de l’auteur. Comment expliquer qu’il ne franchisse cette étape qu’au bout de quarante ans de carrière ? La réponse se trouve dans sa discographie : les dates d’enregistrement de sa série de disques sur Blue Note (qui, à elle seule, le place déjà parmi les compositeurs les plus importants du jazz) coïncident justement avec son passage au seins du quintet, puis des groupes électriques de Miles Davis : il n’a jamais dû avoir l’occasion de prolonger ses réussites en studio par de longs déplacements. Quand est finalement venu le moment d’entreprendre une tournée à la tête de sa propre formation, ce fut donc avec Weather Report. Entre son départ de WR et la formation du nouveau quartet - avec Danilo Perez (piano), John Patitucci (contrebasse) et Brian Blade (batterie) - dans le cadre de ses multiples projets, Wayne Shorter n’avait pas prévu de tournée avec un groupe acoustique consistant.

Le concert qu’ont donné ces quatre musiciens le 11 mars à l’Avant-Seine (le Théâtre de Colombes) fut donc la preuve que Shorter et ses camarades ont eu le temps de parvenir à une remarquable cohésion. Si les formations qui l’accompagnaient sur les albums Blue Note ont pu profiter des temps de répétition confortables accordés par le label pour mettre en œuvre sur disque une précision exceptionnelle, le groupe actuel semble avoir mis à profit cette collaboration de près de deux ans pour cultiver une complicité constante qui ne peut subvenir qu’après des mois de concerts.

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Wayne Shorter, Danilo Perez, John Patitucci par Patrick Audoux
Wayne Shorter, Danilo Perez, John Patitucci par Patrick Audoux

Il serait trop facile, trop prévisible de faire la comparaison avec le fameux quintet de Miles vu la participation de Shorter à cette formation. Au contraire : il serait un peu exagéré de dire ce quartet atteint le niveau du quintet, mais il n’en reste pas moins que dans la forme, le jeu rappelle nettement le groupe des années soixante. Que Shorter ait poussé ses musiciens dans cette direction ou que leurs dispositions respectives les y aient menés, par leur imprévisibilité, leur capacité à poursuivre leurs improvisations dans toutes les directions possibles et imaginables ne peut que renvoyer à la malléabilité de jeu qui rendit célèbres Shorter et les autres comparses de Miles Davis, en particulier par les changements de tempo sans heurt.

Tandis que la fluidité de Tony Williams accompagnait les innombrables ralentissements et accélérations de ses coéquipiers dans les années soixante, les vacillements adoptés par la formation actuelle semblaient provenir principalement du tandem piano-contrebasse. Perez met en avant ses racines latino-américaines (il est originaire du Panama), en les faisant fusionner avec une approche linéaire et abstraite qui démontre l’influence de Hancock. Patitucci, en revanche, se distingue nettement de Ron Carter, et c’est peut-être lui, parmi les sidemen, qui a le plus impressionné : abandonnant tout walk, il pose entre les improvisations des autres musiciens des brèves phrases qui viennent en conclusion de celles-ci, ou leur apportent une réponse, tout en jouant son rôle traditionnel de soutien harmonique.
Placé à l’autre bout de la scène, juste devant la grande enceinte gauche, je n’ai pu jugé clairement du jeu de Blade. Je l’ai tout de même trouvé d’une effervescence indiscutable, et si les nuances de son jeu m’ont échappé, il était impossible de ne pas entendre ses nombreuses exclamations et autres cris d’extase (« yaaaaaooow ! ») qui ponctuaient les montées en puissance et en vitesse du groupe.
Quant à Shorter, quelques spectateurs ont regretté que son jeu ne soit pas aussi acharné qu’autrefois. Et de fait, il a gardé tout au long du concert un son de ténor plus léger que d’habitude, qui rappelait même par instants celui de Stan Getz. Bien que très en forme pour un septuagénaire, il n’avait pas mis au programme de solos extravertis (comme celui de « Witch Hunt »). Toutefois, si la « poussée » caractéristique son style était moins présente ce soir-là, son phrasé général n’en a pas pour autant souffert. En fait, son ton introspectif mais pénétrant ne jurait pas avec l’impulsion des ses accompagnateurs ; il semblait plutôt les inciter à contrebalancer son jeu. Cette dynamique s’est notamment manifestée lors d’un passage où, Patitucci et Blade ayant cessé de jouer, Perez est parti dans une véritable course-poursuite où le pianiste l’a rejoint dès que possible dans une exploration mélodique sans bornes.

Wayne Shorter étant aussi connu pour ses compositions que pour ses talents d’instrumentiste, il était un peu surprenant que le groupe, ce soir-là à Colombes, n’ait paslargement exploré son répertoire ; le saxophoniste et ses accompagnateurs ont préféré réduire le nombre de thèmes afin de les exploiter sous tous les angles via de longues improvisations. L’aisance et les réflexes impressionnants dont ils ont fait preuve démontrent la valeur de ce « working group », une formation stable et fixe dont on voit bien que le temps passé ensemble a permis à ses membres de se connaître à fond, chose trop rare aujourd’hui.

par Jonathan Rafi Matz // Publié le 23 juin 2003
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