Entretien

Yaron Herman

Après plusieurs albums en solo et duo, Yaron Herman sort son deuxième album en trio. Rencontre.

Né en 1981 à Tel-Aviv, Yaron Herman commence le piano à l’âge de 16 ans après avoir abandonné le sport auquel il se prédestinait : le basket. Il fait un détour par New York avant d’atterrir à Paris où sa carrière de jazzman décolle rapidement. Après plusieurs albums en solo et en duo, il sort en début d’année son deuxième album en trio. Rencontre.

  • Comment avez-vous choisi vos musiciens pour monter ce trio voici plus de deux ans ?

J’ai rencontré Gerald Cleaver à 20 ans, à New York. J’ai habité avec lui deux ou trois ans. On a appris à se connaître tant musicalement qu’humainement. Son jeu me correspondait bien, il est capable de swinguer mais aussi de jouer des choses plus « ouvertes », plus free, avec une finesse incroyable. Il crée toujours une histoire à travers ce qu’il joue. Quant à Matt Brewer, je l’ai rencontré par hasard sur MySpace. J’ai été frappé par le son qu’il avait, alors je lui ai envoyé un message. Il m’a proposé de travailler un jour avec lui si j’en en avais envie et l’occasion. Je l’ai pris au mot et trois mois plus tard on concrétisait ce projet.


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Yaron Herman © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • L’idée était de former un trio ? Vous aviez pas mal joué en solo ?

Oui, et en duo. Mais j’avais déjà fait des expériences avec d’autres formations, quartet ou quintet, et je voulais essayer le trio. Mais par-dessus tout, je tenais à travailler avec ces deux musiciens qui m’inspiraient. Ce n’était pas une décision facile à prendre : il existe beaucoup de trios, et tant de choses ont déjà été faites, que ce soit par Jarrett, Hancock, Mehldau, Evans, Bley… c’est sans fin.

  • Comment avez-vous travaillé cette idée pour trouver une voie différente, une approche personnelle ?

J’essaie de mélanger toutes mes influences. Je n’aime pas me focaliser sur un style en particulier. J’ai une vision assez large de la musique. J’aime tellement de choses. Je n’avais pas envie d’être un Bad Plus qui travaille surtout des reprises rock, de ne faire que des standards comme Jarrett à une époque, ou encore ne jouer que de la musique à forte influence traditionnelle, comme certains de mes compatriotes.

  • Pas très facile de trouver une voie parmi toutes les musiques que vous aimez !

Au contraire, ma façon de traiter chaque matière - une chanson de Björk ou de Britney Spears, un morceau de Dizzy Gillespie - est la même ! Il y a une forme que j’aborde via l’improvisation avec honnêteté. C’est une matière de base. On me donne quelque chose et j’essaie de faire ce qui m’est propre.

  • Vous travaillez cette matière en trio ou bien vous arrivez avec des arrangements et des idées bien précises ?

Je laisse beaucoup de liberté aux musiciens. Il y a très peu de choses écrites - parfois le thème, ou une section, mais on les joue chaque fois différemment. Avec ce trio, on ne reproduit jamais la même chose. Je déteste ce qui est figé ; trop préparé. Je déteste les plats préparés ! Le rôle du jazz est de proposer quelque chose de surprenant et de frais tout le temps. C’est ce qu’on essaie de faire.

  • Quand vous montez sur scène, vous avez une set-list préétablie ou cela se fait au feeling ?

Surtout au feeling. Parfois je fais une set-list et au moment de monter sur scène, je me rends compte que ça ne colle pas. C’est une fois sur scène, quand je sens le public, que je décide de jouer une ballade… ou pas. Chaque public est différent, et nous, chaque fois que nous montons sur scène, nous sommes différents aussi.


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Yaron Herman © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • Ça relève donc de l’affectif. Vous avez ressenti cela rapidement ? Car vous avez commencé le piano très tard… Vous avez eu du mal à apprendre ? Je crois que vous avez suivi une méthode particulière…

Je n’ai jamais fait de solfège, de piano classique, très peu de gammes, d’harmonie. Tout était basé sur les mathématiques, selon la théorie de Schillinger, le fondateur la Schillinger School of Music, devenue par la suite Berklee School. Sa méthode fait appel à des formules ou des modules. Tout est chiffré. Il n’y a pas de notes. C’est cela qui m’a libéré. Si l’on ne compte que sur l’instinct, on se répète, on va instinctivement vers les mêmes endroits - là où on est à l’aise, où c’est confortable. Et on abandonne tout un aspect qu’on ne soupçonne pas soi-même. Alors qu’avec les chiffres, on est obligé de l’aborder car dès qu’on mélange les combinaisons on est confronté à des possibilités qu’on n’aurait jamais imaginées. Cela permet une vision très large et c’est aussi ma démarche : essayer de voir toutes les possibilités offertes à partir d’un point de départ. Ne jamais être coincé mais au contraire, permettre de nombreuses possibilités à tous les croisements.

  • Les autres musiciens avec qui vous jouez travaillent de la même façon ?

C’est une question d’écoute. Ils n’ont pas appris la musique de la même façon, leur approche est différente, mais on se rejoint. La base du jazz est quand même l’écoute, et nous sommes tous trois assez conscients de ce qui peut se passer. On se doit d’être ouvert à cela.

  • New York, c’était dans le but d’aller à la Berklee, justement ?

Oui, mais je n’y suis pas resté. Je crois que j’étais trop jeune et je ne voulais pas fréquenter une école, en fait. Je suis un peu allergique aux écoles. Je préférais essayer de jouer avec des musiciens.

  • Pourquoi n’êtes-vous pas resté à New York, dans ce cas ?

Tout simplement parce que je n’avais plus de visa et que j’étais obligé de rentrer chez moi. Et j’ai fait une escale à Paris qui a duré six ans au lieu d’une nuit !

  • Comment ça s’est passé à Paris ? Vous connaissiez des musiciens, vous faisiez des jams ?

Je ne connaissais personne et je ne parlais pas français. J’ai fait des jams comme tout le monde et au bout d’un moment, il s’est créé des affinités avec des artistes du « Squat », rue de Rivoli. Avec l’un d’eux, on a eu l’idée d’aménager la petite cave qui pouvait accueillir cinquante personnes très, très serrées. J’y ai joué tous les jeudis, en solo, pendant un an et demi. Le bouche-à-oreille a fonctionné. Au début, il y avait trois spectateurs, et au bout d’un mois, une queue qui nous a obligés à faire trois concerts par soir. C’était au chapeau, et très amusant car je pouvais expérimenter plein de choses. Il y a des soirs où je ne jouais que des standards, d’autres où ce n’était que du traditionnel ou de l’impro totale… Certains soirs, j’explorais les potentialités d’une quinte pendant une heure ! C’était un vrai laboratoire pour moi.

  • C’était donc plus un travail sur votre personnalité qu’« à la manière de » tel ou tel pianiste ?

Oui, je cherchais quelque chose de très personnel.

  • Vous êtes très physique sur scène, vous vous levez, vous bougez tout le temps, vous vous investissez à fond. Est-ce que vous arrivez à transposer cette énergie en studio ?

J’espère. Mais le jazz est une musique « live », de toute façon. On ne peut pas se contenter d’écouter Coltrane, Bud Powell ou Miles sans imaginer ce qui se dégageait sur scène. Même chose pour Jarrett.

  • Vous avez été très influencé par Keith Jarrett ?

Il a montré une certaine manière d’aborder la musique qui m’a plu. Il a une manière de faire la musique de façon très engagée, tant physiquement qu’intellectuellement, sans perdre l’affectivité, en restant accessible. Il ne renonce jamais à l’exigence. C’est ce que je trouve impressionnant chez lui. Quand on analyse ce qu’il fait, on se rend compte que c’est très complexe, très riche sur les plans harmonique, rythmique, mélodique, et qu’en plus, techniquement c’est fantastique. Je suis toujours fasciné et je me demande chaque fois comment il arrive à avoir un tel impact sur les gens. C’est cela qui m’intéresse.

  • C’est ce que vous arrivez à faire passer dans votre musique : on décèle d’abord l’émotion, puis la complexité, la richesse. Sur cet album, vous avez ajouté des cordes. C’était une difficulté supplémentaire ?

Non, du pur plaisir. J’ai rencontré ce quatuor à cordes tout à fait par hasard, un mois avant l’enregistrement. Je n’avais jamais écrit pour quatuor à cordes alors j’ai suivi un cours de rattrapage express. On s’est vus une seule fois avant l’enregistrement, chez moi, une heure et c’est tout. Je trouve que cela ajoute une dimension au disque, même s’il n’apparaît pas beaucoup : au milieu, un peu au début et à la fin. Cette ouverture sonore m’intéressait dans le concept général du disque. Je voulais que ce soit minimaliste. Il rentre très naturellement et sort de même, car je ne voulais pas faire un « album avec cordes », c’est toujours un piège.


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Yaron Herman © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • Il y a d’autres choses que vous voudriez expérimenter ?

Enormément ! C’est bien mon problème. Je suis intéressé par tout. Des orchestrations différentes, des sonorités différentes. Jouer avec des gens différents. Mais toujours en restant sur une « base jazz ». Je ne suis pas trop tenté par la pop, au risque de perdre la spontanéité. La pop, c’est le format court, cela ne permet pas l’improvisation. C’est peut-être plus écrit, plus travaillé, mais je ne pense pas que le jazz puisse entrer dans ce format-là. Je n’imagine pas Coltrane faire une version courte de « A Love Supreme » pour les radios. C’est une question de choix. Personnellement, je crois faire une musique exigeante qui reste accessible au grand public. Tous mes disques comportent des ouvertures, que ce soit dans les reprises ou dans mes propres compositions. Et dans « Muse » ou « Perpetua », il y a une sorte de format chanson…

  • Il y a en tout cas une ligne mélodique prépondérante. C’est important pour vous, la mélodie, avec bien sûr des cassures, des surprises ?

Oui, ce qui m’intéresse, c’est surtout de raconter des histoires.

  • Vous arrivez quand même à vous réapproprier la pop, « Toxic » de Britney Spears ou « Isobel » de Björk…

Oui, au premier degré. Je ne veux pas minimiser ces mélodies. Je prends cette musique très au sérieux et le morceau de Britney Spears est très beau, par exemple.

  • Etes-vous aussi influencé par la musique classique ?

Oui, surtout en solo. Sur Variation, je reprends Fauré. Le classique aussi apporte des possibilités infinies. Un trésor où fouiller en permanence, inépuisable.

  • Pour « Lamidbar », vous jouez sur un piano « préparé ». Vous êtes tenté d’aller aussi dans cette direction ? La musique électronique ?

Avant de faire du jazz, vers 15 ou 16 ans, j’écoutais beaucoup de musiques électroniques. Alors, oui, ça me plaît, mais je n’aime pas trop ce qui est prévisible. Donc il faut que ce soit surprenant. Si un jour je travaille l’électro, ce sera dans cette optique.

  • Car vous aimez travailler et jouer avec les sons, comme lorsque vous jouez d’un petit xylophone en complément du piano …

Exactement. J’aime explorer les sons. Explorer « dans » le piano aussi. En tapant sur le piano, en faisant des voix, en utilisant le xylophone, comme vous dites… Même dans l’orchestration, j’aime chercher des sons différents, en doublant la ligne de basse, etc.

  • Vous comptez développer cette approche avec votre trio ou bien chercher d’autres pistes avec d’autres partenaires ?

Le trio existe depuis trois ans, je sais comment nous fonctionnons, je vois où cela peut encore nous mener, et il reste beaucoup de possibilités. Je pense réutiliser le trio de base mais peut-être y ajouter d’autres instrumentistes. cela dit, je n’exclus pas non plus de revenir au solo, car je crois avoir encore des choses à exprimer. Mais j’ai en effet d’autres projets, avec Michel Portal, entre autres.

  • Réunir deux Américains dans un trio « européen », ce n’est pas difficile du point de vue de l’organisation ?

Si, très, mais on a envie de jouer ensemble, alors on se rend disponible le plus souvent possible. 80 à 90% des concerts se font avec ce trio. Tant mieux, car ce n’est pas facile de remplacer ces musiciens-là !