Entretien

Yazz Ahmed

La force tranquille.

Yazz Ahmed © screenshot

En seulement deux albums, Yazz Ahmed a façonné une œuvre singulière, fruit d’un travail autour de sa propre quête d’identité, remontant chacune de ses racines depuis leurs extrémités jusqu’à leur unification. Il en ressort une histoire très contemporaine qu’elle restitue à travers le prisme d’une musique puissante et élégante.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis né à Carshalton, en Angleterre, en 1983. Trois mois plus tard, je m’installais à Bahreïn avec mes parents. Mon père est bahreïnien et ma mère est anglaise. En grandissant à Bahreïn, j’ai surtout écouté de la musique classique, du jazz et du reggae avec ma mère, m’imprégnant aussi de la musique locale qui se jouait à la radio, aux fêtes et dans la rue. Je me souviens d’avoir vu les gens jouer des percussions et chanter au cœur de la vie quotidienne. Ce n’est que lorsque j’ai déménagé en Angleterre que j’ai eu l’occasion d’apprendre un instrument de musique. J’avais neuf ans et j’intégrais ma nouvelle école à Londres. Ma mère m’a demandé quel instrument j’aimerais apprendre et j’ai aussitôt répondu « la trompette » ! Mon grand-père maternel, Terry Brown, était un trompettiste de jazz célèbre dans les années 1950. Il a joué avec John Dankworth, Tubby Hayes et Ronnie Scott, entre autres, puis est devenu producteur de disques pour Pye et Philips Records. C’était mon héros, mon exemple, et la trompette l’instrument qui m’attirait. C’est Terry qui m’a donné ma toute première leçon, et j’ai ressenti un sentiment d’accomplissement : je pourrais jouer la gamme de DO majeur tout de suite et ça allait être amusant ! Quand il a constaté que je prenais cela au sérieux, il m’a offert sa propre trompette. C’était une Olds Ambassador, elle sonnait bien. J’ai ensuite commencé à jouer dans de jeunes groupes locaux à Merton (Londres). J’ai de très bons souvenirs de nos tournées, nous avons joué dans des lieux fantastiques comme le Royal Albert Hall ou au championnat de tennis de Wimbledon, nous nous faufilions dans le court central pour voir jouer Venus Williams.

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Pour être honnête, je n’avais pas envisagé de devenir musicienne professionnelle jusqu’à ma dernière année de lycée. Je cherchais désespérément à intégrer une université de musique à Londres, afin d’y étudier le jazz, mais je n’étais pas prête, alors je me suis inscrite à un cours de musique à l’Université de Kingston. J’ai travaillé très dur pour améliorer ma connaissance du jazz et mon jeu, rêvant d’intégrer une université de musique un jour. Le travail acharné a fini par payer puisque j’ai reçu une bourse d’études pour réaliser une maîtrise en jazz à la Guildhall School of Music and Drama. J’étais folle de joie ! Cette expérience fut une véritable révélation pour moi : confrontée aux meilleurs musiciens de ma génération, de tous bords, j’ai vraiment dû intensifier mon jeu pour les suivre. Après avoir obtenu mon diplôme, j’ai monté mon propre groupe et commencé à écrire ma propre musique. Je voulais absolument faire entendre ma voix, dire quelque chose de personnel - ce qui, dans un paysage musical aussi bondé où tout le monde s’exprime en même temps, peut être un défi. Il m’a fallu un certain temps pour trouver ma vraie voix, même si elle est toujours en évolution. Cela a vraiment commencé quand j’ai retrouvé mes racines bahreïniennes. Me reconnecter avec l’univers musical de ma maison d’enfance a été une source d’inspiration majeure pour moi, à la fois dans ma vie et dans la manière dont j’écris de la musique.

Depuis votre arrivée à Londres à l’âge de neuf ans, vous avez étudié l’anglais, la musique et l’arabe. Qu’est-ce que l’apprentissage simultané de ces trois moyens d’expression a représenté pour vous ?

Je n’ai pas tout de suite étudié l’arabe à l’école en Angleterre, alors j’ai peu à peu oublié cette langue à mesure que je m’engageais dans ma nouvelle vie au Royaume-Uni avec ma mère et mes sœurs. C’était comme si j’avais laissé une moitié de moi-même à Bahreïn, je me sentais incomplète et un peu perdue, pour être honnête. Je ne savais pas où je m’installais et me sentais très seule, je ne parlais que très rarement à mes camarades de classe. En revanche, lorsque j’ai commencé à apprendre la trompette, j’ai beaucoup gagné en confiance. La musique m’a vraiment aidée à surmonter ce sentiment de non-appartenance, car désormais je jouais dans des groupes, je faisais partie d’une équipe.

A mesure que s’affirmait mon identité de femme anglo-bahreïnienne, je me suis peu à peu reconnectée avec mon héritage culturel et j’ai commencé à étudier l’arabe il y a quelques années. A lire, à écrire et à parler le dialecte arabe de ma patrie et à prendre des leçons de musique traditionnelle du Moyen-Orient.

Comment votre musique est-elle reçue à Bahreïn ? Avez-vous eu l’opportunité de jouer là-bas ?

L’année dernière, j’ai eu l’honneur de participer au Festival international de musique de Bahreïn avec mon groupe, où nous avons interprété ma suite, Alhaan al Siduri, inspirée de la musique folklorique de Bahreïn. Il y a eu un vrai engouement sur toute l’île et notre concert a reçu des critiques fantastiques. Nous étions dans les grands journaux et ma famille était extrêmement fière. J’espère pouvoir rejouer à Bahreïn - mon rêve serait une tournée au Moyen-Orient avec mon groupe.

Dans votre nouvel album « La Saboteuse », vous avez invité de nombreux musiciens. Aurons-nous la possibilité de les voir sur scène avec vous ?

En réalité, il n’y a pas d’« invités » sur l’album. Ils sont tous de ma « famille » de musiciens, des gens avec lesquels j’ai travaillé pendant de nombreuses années, y compris Shabaka Hutchings, que je connais depuis longtemps et qui apparaît déjà sur mon premier album, et Lewis Wright de Empirical. Font également partie de cette « famille » Ralph Wyld, George Crowley, Alcyona Mick, Charlie Pyne, Asaf Sirkis, Will Glaser, Rod Youngs et Jason Singh. Aucun d’entre eux n’apparaît sur La Saboteuse mais ils me rejoignent régulièrement sur scène et figureront sur des enregistrements futurs. Comme tous les musiciens de l’album sont extrêmement occupés, il est très difficile d’avoir la même formation pour chaque concert. Ils sont tous très demandés en tant qu’artistes, leaders et compositeurs et je suis fière d’eux !

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Certains instruments ont été enregistrés séparément, piste par piste. C’est une méthode inhabituelle dans le jazz, plus commune dans la pop ou le rock. Qu’est-ce que ça change dans le processus d’enregistrement ?

La plupart des pistes ont été enregistrées live en studio, mais nous voulions ajouter de la richesse et de la profondeur, pour créer quelque chose d’unique, de captivant. Plus qu’un simple témoignage à un instant donné, l’album est construit d’une façon qui, je l’espère, gagnera à une écoute profonde et répétée. L’exploitation des possibilités offertes par les techniques d’enregistrement modernes n’est pas tout à fait inhabituelle dans le jazz. Je me suis inspirée de Kenny Wheeler, qui doublait le bugle et les parties vocales avec Azimuth, et des albums de Miles Davis, A Tribute to Jack Johnson et Bitches Brew, qui ont été construits à partir de multiples prises assemblées et superposées. Ceci dit, il est vrai que j’ai également été influencée par mes collaborations avec des groupes comme Radiohead et These New Puritans, qui utilisent le studio comme un outil créatif. Cela m’a aidé à réaliser ma vision de la musique.

À titre d’exemple, « The Space Between The Fish & The Moon » a été composé d’une façon intéressante. J’ai écrit le morceau en 2012 et nous l’avons enregistré tel que sur le papier en 2013. Mais en le réécoutant après quelques mois, j’ai trouvé qu’il ne correspondait pas au thème général de l’album. Je n’étais pas totalement satisfaite, mais mon producteur, Noel Langley, a eu une idée géniale ! Nous avons repris les fichiers sonores originaux et avons commencé à découper le matériel enregistré pour inventer une nouvelle version du morceau. Un peu comme un artiste créant un nouveau travail en faisant un collage d’images existantes. J’ai ensuite réécrit la mélodie pour l’adapter à cette toile de fond et j’ai retiré une partie du solo original de Lewis pour former un nouveau thème, que j’ai enregistré dans mon studio. J’ai également improvisé des lignes de bugle supplémentaires, avec des couches d’effets au Kaoss Pad, et j’ai ajouté des nappes de percussions atmosphériques qui créent des paysages sonores nouveaux, étranges.

Comme l’explique une critique parue dans The Guardian : « Dans la valse jazz interstellaire « The Space Between the Fish and the Moon », son obsédant solo est élégamment corrodé par les pédales d’effets, si bien que le son du bugle semble fondre à nos oreilles."

Vous décrivez La Saboteuse comme la voix séduisante de vos inclinations autodestructrices, votre saboteur intérieur. Cet album vous a-t-il permis d’exorciser cette petite voix ?

La Saboteuse est le nom que j’ai donné à l’entité, à la voix autodestructrice et malveillante qui veut m’ébranler, minimiser mes réalisations et me remettre à ma place. Elle ne veut pas que je crée de musique ; elle voudrait que je reste silencieuse, et elle est partie prenante du processus créatif dans la mesure où je dois la combattre afin de trouver le courage de m’exprimer. Le fait de reconnaître sa voix quand elle survient et d’accepter que même si elle fait partie de moi, je ne suis pas forcée de faire ce qu’elle me dit, m’a aidé à restreindre son pouvoir de destruction. On dit souvent des artistes qu’ils sont leurs pires critiques et je crois que cela est vrai. Je pense que la voix de La Saboteuse sera très familière à bon nombre d’artistes. J’espère qu’en mettant en évidence mes propres insécurités et en parlant, je peux aider d’autres personnes à surmonter leurs propres démons.

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Vous avez récemment écrit un article sur le sexisme dans le jazz, dans The Vinyl Factory. Est-ce qu’il était nécessaire de lever un tabou sur ce point ?

Oui, absolument. Les choses changent, mais il existe encore un déséquilibre très perceptible entre les sexes dans le jazz, qui se trouve très en retard par rapport au monde du classique.
Nous devons tous défendre les musiciennes et les compositrices. Leur donner plus d’encouragements et d’opportunités. Mais le problème est profondément ancré, il commence à un jeune âge, lorsque les jeunes musiciennes en herbe, comme ce fut mon cas, ne trouvent aucun modèle féminin et ne considèrent pourtant pas une carrière musicale comme une option parmi d’autres.

Comment ce texte a-t-il été reçu globalement ?

Il a été reçu très positivement et a même incité une association musicale de jeunes ici au Royaume-Uni à me rencontrer pour discuter des différentes pistes possibles afin d’améliorer l’équilibre entre les sexes dans leurs programmes et groupes d’éducation. Le sexisme dans la musique fait l’objet d’un plus vaste débat actuellement dans le monde entier et j’ai été très reconnaissante à The Vinyl Factory de m’avoir donné une tribune pour apporter ma contribution.

Finalement, tout cela prend une dimension assez politique : créer des ponts entre genres, les cultures, parler des inégalités, combattre ce qui peut entraver nos volontés créatrices… Vous considérez-vous comme une artiste engagée ou militante d’une certaine manière ?

Je ne me vois pas particulièrement militante ou politique dans ma vie musicale. J’essaie simplement de m’exprimer, de partager ma propre vision du monde et de voir de quelle manière je m’y associe, ou pas. La musique est très personnelle pour moi, mais j’invite le public à trouver son propre sens et sa propre inspiration à partir de ce que j’ai proposé. Si les gens perçoivent un message dans ma musique, c’est très bien, mais je suis heureuse qu’elle soit appréciée aussi pour la joie des sons, le sentiment plutôt que la pensée.

Nous verrons-nous bientôt en France ?

Oui, je suis très heureuse d’annoncer que je participerai à un concert avec mon groupe au Flow dans le cadre du Blue Note Festival à Paris le 16 novembre prochain. Le groupe comprendra Samuel Hällkvist, le merveilleux guitariste suédois qui joue un rôle important sur La Saboteuse, qui nous rejoindra sur scène pour la première fois. Et ce sera notre premier concert en France, mais j’espère confirmer davantage de dates en 2018 !