Fallait-il voir dans ce repositionnement bienvenu une réaction à l’essor médiatique et au capital de
sympathie qu’avait acquis l’Off-Festival de jazz organisé par quelques musiciens locaux
récalcitrants, auquel se sont ajoutées cette année d’autres manifestations parallèles ? Le
jazzomaniaque se gardera bien des présomptions audacieuses et se contentera plutôt de s’en
mettre plein les tympans…
D’ailleurs, en parlant de tympans, au lendemain du spectacles de Prince, mes oreilles continuent
de ciller jusqu’en plein après-midi. Décidément, l’iconoclaste pop-star de Minneapolis n’a pas lésiné
côté volume sonore. C’est le principal défaut de ces spectacles de rock, où la douceur n’est guère
conviée au rendez-vous. Soit. Cela ne m’empêchera pas d’apprécier à sa juste valeur l’énième
hommage du trompettiste Wallace Roney à son défunt mentor, au Théâtre Maisonneuve, que
j’attendais avec fébrilité. Intitulé « Miles and Miles : A Musical Journey », ce concert réunit sur scène
le dauphin du Prince des Ténèbres, les saxophonistes Gary Bartz et Bernie Maupin, le bassiste
Buster Williams, le claviériste Adam Holzman (rebaptisé Andy par les médias locaux), le
tempétueux batteur Lenny White et la jeune pianiste Patrice Rushen. À l’exception de celle-ci, tous
les musiciens présents ont à un moment ou l’autre partagé la scène avec le grand Miles, ce qui
confère au présent tribute une plus-value du point de vue de la sincérité. Première remarque : il
faudrait bien qu’un jour les détracteurs de Roney s’attardent à écouter attentivement son jeu, qui
n’est pas la réplique exacte de celui de Miles ainsi qu’on le lui reproche trop souvent. Si
l’esthétique et le timbre sont tout à fait milesiens (et qui le contesterait dans le cadre d’un
hommage), l’exécution parfaitement originale renvoie à bien d’autres maîtres de la trompette
moderne, à commencer par Fats Navarro et Clifford Brown, à qui Roney semble devoir son attaque
vigoureuse, son phrasé et sa propension à la mitraillade de notes.
De belle humeur et en pleine forme, Roney se présente sous un jour plus charismatique qu’à
l’accoutumée, enlaçant affectueusement à l’occasion l’un ou l’autre de ses compagnons après un
solo particulièrement enthousiasmant. Il faut dire que les mecs ne se gênent pas pour se relancer
avec bruit et fureur, à commencer par Bartz qui n’hésite pas à déclencher de véritables ouragans
au soprano comme à l’alto. Au programme de cet hommage plus exhaustif et plus musclé aussi
que celui de Paolo Fresu et Enrico Rava deux jours auparavant : des pièces issues de toutes les
« périodes » de Miles, du bebop des débuts à l’électro-funk des dernières années, en passant par le
freebop du Second Quintet (ma période préférée) avec lequel Roney semble avoir le plus
d’affinités. À ces relectures des divers répertoires milesiens ne s’ajoutent qu’un composition signée
Roney, le fameux « Virtual Chocolate Cherry », pièce aux accents funk qui emprunte son refrain au
« D. M. S. R. (Dance Music Sex Romance) » de Prince et inclut une citation de « Star People ».
Interrogé le lendemain au sujet de cet élément étranger dans un programme exclusivement
milesien, Wallace Roney se bornera à me répondre : « La pièce me semblait se fondre à
l’ensemble… » Et qui suis-je pour le contredire ?
« Beau spectacle d’imitation ! » me lance avec un brin de raillerie le saxophoniste François Carrier à
l’entracte, verdict que je conteste évidemment. En somme, une excellente prestation dans le
genre. Toutefois, faut-il le dire, j’aurais préféré pour ma part que Roney présente sa musique à lui,
plutôt que de célébrer pour la énième fois celle à laquelle il rend de toute manière hommage
chaque fois qu’il embouche son biniou. Une prochaine fois peut-être… ?
Sitôt sorti du théâtre Maisonneuve, un bref saut du côté de la salle de presse, où le grand manitou
Alain Simard, le sourire resplendissant d’un gamin heureux de ses bons coups, me propose une
paire des billets pour le spectacle de clôture du FIJM, une rare apparition d’Oscar Peterson, qui
remettait à titre posthume le prix portant son nom à Moe Koffmann. J’hésite un instant. Et puis,
non : j’ai trop peur d’être déçu par un Peterson qui ne rajeunit pas et qui ne dispose plus de son
prodigieux doigté d’antan. Tant pis si je dois le regretter le reste de ma vie, je préfère sauter dans
un taxi, direction Le Lion d’Or, où l’Off-Festival propose un programme double des plus
hétéroclites. D’abord, Interférences Sardines, singulier combo issu de Québec et composé de deux
violionistes, respectivement Andrée Bilodeau à l’alto et Marc Gagnon au violon électrique, du
guitariste Philippe Venne, du saxophoniste Jocelyn Guillemette, du bassiste Sébastien Doré et du
batteur et leader Frédéric Lebrasseur. Interférences Sardines défend avec une drôle de désinvolture
une musique aux influences multiples, du kletzmer à la musique traditionnelle québécoise en
passant par le rock et le free jazz ; des chansons aux paroles absurdes à souhait et peut-être
parfois improvisées (« Remercions Luc Plamondon pour les textes ! » lancera Lebrasseur,
sarcastique). Une découverte pour moi qui connaît pourtant le visage de ces jeunes musiciens,
pour les avoir croisés dans les rues du Vieux Québec.
Viennent ensuite Jean Derome et ses Dangereux Zhoms, formation qui n’a guère besoin de
présentation, du moins chez les amateurs de « musique actuelle ». Autour du radical multi-souffleur
comme toujours armé de plusieurs saxos, flûte etc., on retrouve avec plaisir ses acolytes Pierre
Cartier à la basse, Guillaume Dostaler au piano, Tom Walsh au trombone et l’extraordinaire Pierre
Tanguay à la batterie. À l’instar des jeunes qui les ont précédés sur scène, les Dangereux Zhoms
explorent avec abandon et jubilation des territoires sonores divers, où la liberté et
l’expérimentation n’excluent pas une certaine rigueur et, surtout, une qualité d’entente entre
musiciens qui n’est pas aussi courante qu’on aimerait le croire.
Après ces trois concerts fort différents mais tout aussi intéressants, on pourrait déclarer forfait et
méditer sur les plaisirs auditifs de la soirée… Mais pourquoi s’arrêter là quand à l’Alizé le
trompettiste Ivanhoe Jolicœur, le clarinettiste dément Mathieu Bélanger et l’immense saxophoniste
Charles Papasoff s’apprêtent à célébrer l’héritage d’Albert Ayler par un spectacle baptisé New
Ghosts ? Ces deux sets seront comme la cerise sur le sundae ! Soutenus avec justesse par Claude
Lavergne à la batterie et l’infatigable Normand Guilbeault à la basse. Littéralement déchaînés,
Bélanger et Papasoff rivalisent d’audace et de rage, histoire de rappeler au public enthousiaste de
l’Alizé qu’ils comptent bel et bien parmi les plus redoutables souffleurs en ville. Belle surprise,
Jolicœur, à qui je ne connaissait pas une telle fureur, ne s’en laisse pas imposer lui non plus. À la
fin du deuxième set, les mecs iront même jusqu’à emboucher chacun deux binious pour mieux
hurler cette tragique beauté et cette lancinant douleur, dont la musique d’Ayler fut en son temps le
véhicule fulgurant. Époustouflant ! Mais on n’en attendait pas moins des parties en présence…
Le lendemain soir, en première partie de la soirée de clôture officielle de l’Off-Festival, le climat est
pas mal plus méditatif lors du set des Français Catherine Delaunay et Bruno Tocanne. Forts d’une
belle complicité, la saxophoniste, clarinettiste et joueuse de cornemuse et son collègue
percussionniste livrent une performance sereine (peut-être un peu trop), relisant sur scène les
pièces du récent album avec lequel on les a découvert. Une invitation au voyage, que cette
musique souvent planante, hantée par les échos de la savane et de la jungle africaines, auxquels
répondent des accents venus d’Europe ou d’Asie. Du jazz ? me demande une copine. Et pourquoi
pas ? Le terme englobe une telle variété d’univers musicaux.
Au retour de la pause, le clou de cette soirée, les quatre organisateurs de l’Off-Festival (Pierre
St-Jak au synthétiseur, Jean Vanasse au vibraphone, Normand Guilbeault à la contrebasse et
François Marcaurelle aux piano et claviers) exceptionnellement rassemblés sur une même scène
pour le projet « Les Jazzeux Amériquois ». Rejoints par les saxophonistes Jean Derome et Richard
Savoie et le batteur Thom Gossage, ces piliers du jazz local convient les poètes José Acquelin,
Christine Germain, Patrice Desbiens et Faulkner Anderson à marier leurs vers à la musique selon
un rituel cher à la beat generation. Quand les mots et notes bleues s’entrechoquent, étincelles
garanties. Pourtant, il faut bien le souligner, les performances ne sont pas toutes de même calibre.
Si Acquelin et Germain semblent chercher le ton juste, tandis que Desbiens (le plus prisé du public,
avec sa fausse gueule de poivrot) reste égal à lui-même, Anderson apparaît comme le grand
vainqueur du premier set. Au second set, les quatre poètes s’abandonneront cette fois avec la
même grâce au groove enivrant de l’« all-star band » qui les soutient et les fouette. Ovation debout
méritée ! Quelqu’un a-t-il prononcé le mot émouvant ? Si cette deuxième édition l’Off-Festival n’a
pas forcément fait courir les foules à chaque soir, les organisateurs peuvent s’enorgueillir d’avoir
illustré avec éloquence le dynamisme et la diversité de la scène jazz locale… et prouvé du même
coup la légitimité de leur entreprise.
Mais la soirée ne serait pas complète sans un détour au Café Sarajevo, ancien repaire de mon
pote pianiste Anton Rozankovic et de ses Lily’s Tigers, où j’avais autrefois mes habitudes. Manque
de pot ! La jam-session qui devait se prolonger jusqu’à l’aube s’est terminée passablement plus tôt
que prévu, à peine ai-je le temps de croiser Anton sur le pas de la porte du club. Comment
rassasier un jazzophile boulimique ? Il reste le Quartier Latin Pub, où le bassiste Skip Bey anime sa
dernière d’une série de dix jam-sessions programmées pour le Festival. J’ai de la chance :
l’insupportable Johanne Blouin ne tarde pas à déposer le micro, satisfaite d’avoir massacré une
couple de standards qui n’en demandaient pas temps. « Seules Billie Holiday et moi pouvons
interpréter cette chanson, » a-t-elle déclaré en blagues (du moins on l’espère pour elle). Ouais… et
ma sœur fait du vélo ! Je déplore cependant le fait d’avoir manqué l’intervention de la pianiste
Andrée Boudreau, que je n’ai pas entendue depuis des lustres ; au moins, il y a là le saxophoniste
François Carrier, qu’on n’a pas l’habitude d’entendre sur le répertoire standards. Musiciens et
chanteuses se succèdent sur scène jusqu’à la fermeture du pub.
« Are you enjoying yourself ? » me demande Skip, en passant près de ma table. Bien sûr ! Et vous,
Skip ? Au moment de mettre un point final, le bassiste a le regard triste et la voix plus étouffée
que de coutume. Mélancolique ? You bet. Voilà. Ce sera donc tout pour cette année. En attendant
l’été prochain, il ne reste plus au jazzophile québécois qu’à surveiller les rares concerts des
jazzmen locaux, qui ne se produisent pas aussi souvent qu’ils le souhaiteraient dans des
conditions dignes de leur travail. La jam-session occasionnelle dans un bar enfumé, devant un
public pas toujours attentifs, ce n’est pas l’idéal pour un artiste désireux de développer son art. À
quand une vraie revitalisation de la scène jazz montréalaise ?
Elle se fait cruellement
attendre…