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Edition du 1er décembre 2008

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Publié le 10 août 2002
Jazz à Luz 2002

A la mémoire de Xavier Matthyssens

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image 181 x 290Pour venir à Luz par la route, deux solutions : soit par Bagnères de Bigorre, puis le fameux col du Tourmalet, soit par Lourdes et les gorges du gave de Gavarnie. Un paysage magnifique. Là-haut, en pays « Toy », une bande de farfelus maintient, depuis 12 ans, un festival de jazz et de musiques innovantes, malgré l’adversité. « Festival d’altitude », le sous-titrent-ils. Confirmé ! et j’ajouterai : une haute idée du jazz (et des musiques improvisées), un festival pointu, qui atteint des sommets

jeudi 11 juillet

16 h : Drôle de messe que celle qu’ont chantée, en l’église (fortifiée) des Templiers, les compères Didier Petit (cello, voix) et André Minvielle (perc, voix, chalumeau), toutes voix – celles de leurs instruments et les leurs – mêlées dans un grand voyage onirique, tantôt sur la « mare » avec Cristobal, tantôt en délires verbaux (scatrap à la gasconne), tantôt incantation répétitive pour derviches tourneurs, jusqu’à un Summertime inouï, d’un lyrisme à provoquer des orages de montagne. Sorciers du son, Petit & Minvielle sont aussi sourciers des mots, qu’ils vont chercher loin sous la musique. Les ailes des anges dorés à l’or fin de l’autel et des voûtes en frémirent…

image 441 x 288<18 h : Rencontre d’un piano aux liquidités debussyennes (François Rossé, compositeur et éminent connaisseur de musique classique et contemporaine, ici improvisateur) et de clarinettes incandescentes (Sylvain Kassap, sorte de Louis XIV de la clarinette). L’eau et le feu, dans un intelligent dialogue – chacun à l’écoute de l’autre, de l’environnement, de l’événement (sonnerie des cloches de l’église voisine, craquement du plancher, résonance de la clarinette dans le piano…). Stridences & véhémence des clarinettes, cliquetis de clés de la clarinette basse percutante, pianos aux cordes grattées, frottées, frappées, caressées…

image 250 x 38422 h : c’est à un autre voyage que nous sommes conviés ce soir : au pays des arbres musiciens (chers au regretté Stephen Alexis) et des oiseaux siffleurs, avec une troupe de troubadours du XXIe siècle venus d’une Afrique basque : « Arbrassons – les chants du bois ». Des arbres en bois (en vrai bois d’arbre, s’il vous plaît) qui produisent des sons « électroniques », vous y croyez ? Les sculptures de José Le Piez (élageur de métier) sont non seulement très esthétiques mais aussi musicales. Entouré de Beñat Achiary (voix, perc), Mixel Etxekopar (flûtes, chalumeaux, clarinette, voix, dulcimer, etc.) & Didier Petit (cello, voix), ce mage caresse amoureusement ses totems sonores pour en faire émaner des glissandos de synthétiseurs, sans autre appareillage qu’un petit micro collé au poignet (vérification faite, le son est seulement amplifié mais aucunement trafiqué : à l’issue du concert, le sculpteur-musicien fit une démonstration acoustique). Les arbres chantent effectivement, certains le savaient déjà, c’est désormais prouvé.

24 h : Son de la cuisine ou cuisine du son ? le minimalisme de Sound Kitchen est fait de frottements, glissements, chuintements, pincements, crissements, craquements, crachements, plissements, picotements, couinements… Des sons ténus jusqu’à l’extrême, dépouillés jusqu’aux marges du silence. Hasse Poulsen, le guitariste, et Teppo Hauta-aho, le contrebassiste, traitent leurs instruments autant (sinon plus) comme des instruments à percussion qu’à cordes, dans une gestuelle chaotique. Quant au trombone, Jari Hongisto, il excelle dans la micro-musique (et dans l’écrasement des gobelets de plastique). Concert d’insectes géants.

 

vendredi 12 juillet

image 360 x 246Après un départ en fanfare (La friture moderne), journée plutôt décevante.

15 h : table ronde sur les rapports entre écriture et improvisation, sur une terrasse de café, sous une pluie torrentielle. Je n’ai pu en retenir que deux phrases. L’une du compositeur François Rossé : « Improviser, c’est se trouver confronté à l’imprévu. Et quand on écrit, on improvise constamment. » L’autre du pianiste Patrick Scheyder, à propos de l’interprétation : « Quand on improvise, on est aussi interprète : on interprète ses propres idées. »

image 360 x 23218 h : Lauren Newton, qu’on a longtemps vue et entendue dans les rangs du Vienna Art Orchestra (exactement dix ans : de 1979 à 1989), avec sa seule voix pour instrument, parmi les cuivres et les bois, était annoncée ici en duo avec le pianiste Patrick Scheyder. En fait, c’est à un double solo qu’on assiste : deux improvisateurs isolés chacun dans son monde propre, sans véritable rencontre, hélas. Newton nous offre son superbe scat très personnel – la voix utilisée dans toutes ses possibilités, le trapèze dans les tons, les onomatopées, les langues imaginaires, le bruitisme (bruits de bouche, de gorge, souffle), la lecture parlée, chantée, déformée, répétée… d’extraits d’un ouvrage américain (sur la soprano) – dans une théâtralisation et une gestuelle dramatiques. Quant à Scheyder, il donne l’image d’un pianiste romantique égaré dans le monde de Stravinsky et de Cage, isolé dans sa bulle échevelée.

image 198 x 29321 h : Le pianiste italien Giorgio Occhipinti a réuni autour de lui un nonette (un quintette à cordes, deux clarinettistes et un batteur-percussionniste) pour une musique extrêmement écrite, ne laissant apparemment aucune part à l’improvisation. On pense aux Machines Agricoles de Darius Milhaud (pièce écrite en 1919 !). Malgré quelques belles fulgurances (un beau duo violoncelle [Tiziana Cavaleri] / clarinette basse [Matteo Gallini], des envolées pianistiques très percutantes dans les aigus…), l’ensemble est demeuré morne, pesant (alourdi non seulement par les cordes, mais surtout par le batteur) : un troupeau de gazelles et un éléphant les pieds pris dans le goudron.

samedi 13 juillet

15 h : table ronde dans un bar sur « une idée de festival », avec Nicolle Martin-Raulin, ancienne directrice des festivals de Grenoble, puis de Nîmes, Philippe Méziat, directeur du nouveau festival de jazz de Bordeaux, Jean-Pierre Layrac, directeur de jazz à Luz, Didier Marion, son équivalent d’Oloron-Ste-Marie et Bernard Morel, qui dirige le festival de jazz du Lubéron (anciennement dit « du pays d’Apt »). L’animateur du débat, Jean-Paul Ricard, ancien directeur-programmateur du festival de Sorgues (également journaliste de radio et de presse écrite), brosse un très rapide historique des festivals de jazz, depuis celui de Nice qui ouvrit le feu en 1948, précisant qu’à la fin des années ‘80, on en dénombrait pas loin de 800 sur la planète ! Précisant que, cette année, Nice recevait Yannick Noah, image 360 x 241il se demande quand Didier Petit jouera à Roland Garros… Rapidement, le débat s’installe dans les difficultés rencontrées par les festivals (surtout sur le plan financier et pour imposer aux organismes financeurs une programmation de qualité et qui permette la découverte de nouveaux talents, de nouvelles musiques), par les musiciens eux-mêmes pour être programmés, voire par les auditeurs pour obtenir les informations… Il est longuement question de l’AFIJMA, cette association qui regroupe une trentaine de festivals (de jazz et de musiques improvisées) soucieux d’innovation et dont l’affiliation vaut label de qualité.

18 h : l’un des pics du festival, avec ce quartet éblouissant de maîtrise et de concentration : Mat Maneri (violon), Joëlle Léandre (contrebasse, voix), Christophe Marguet (drums) et Joel Ryan (électronique). Les musiciens improvisent, tandis que le maître des filtres et des potentiomètres traite leurs sons en temps réel, les obligeant ainsi à réagir instantanément à ce qu’ils entendent d’eux-mêmes : exercice particulièrement périlleux, de la haute voltige et de la très belle musique !

21 h : deuxième sommet du festival : le concert somptueux du trio constitué par la pianiste Marylin Crispell, le contrebassiste (à 5 cordes) Barry Guy et le batteur-percussionniste Paul Lytton. Une musique construite/décontruite, faisant émerger des îlots d’un lyrisme incroyable, pour mieux les noyer aussitôt sous un flot de lave incandescente. Le vocabulaire volcanique, souvent rameuté à propos du jazz contemporain, n’a jamais été aussi approprié que dans le cas de ce trio-là.

Dimanche 14 juillet

image 218 x 35014 h : balade musicale (« Tête en l’air pour retrouver ses racines ») menée par le baratineur-animateur Jean-Marie Maddeddu (voix, flûtiaux, sifflets et appeaux divers, porte-voix), La Sirène [Jean-François Pauvros (g), Alexandre Bellanger (g), Alex Grillo (vib), Didier Petit (cello, voix)] et l’Art à Tatouille (quatuor de clowns folkeux qui ne m’a pas convaincu). Tel un Joueur de flûte de Hamelin, le guide nous entraîne à travers les rues du village, nous faisant découvrir, au détour d’un carrefour, tel saxophoniste improvisant au sommet d’une cabine téléphonique, un quartet vibraphone/guitares/violoncelle sur une galerie dominant un jardin privé, un duo Pauvros/Petit sur une placette brusquement envahie par la foule de festivaliers baladeurs rejointe par des curieux, un duo Petit/Grillo dans un jardin, à nouveau le quartet sur un autre balcon, etc.

17 h : « Les animaux de personne », théâtre musical à partir de textes du poète Jacques Roubaud, avec les comédiennes-chanteuses-danseuses Catherine Vaniscotte & Agnès Buffet et les musiciens Jean-Paul Raffit (g), Malik Richeux (vl), Joël Trolonge (b) et Pierre Dayraud (dm). 

image 390 x 27218 h : troisième pic du festival : le quartet de François Corneloup (bs), avec Yves Robert (tb), Marc Ducret (g) & Éric Échampard (dm), avec un répertoire de compositions personnelles, évoquant parfois Monk, avec des arrêts brusques, des silences, des reprises inattendues, des changements de tempo... et parfois Frisell, pour d’étonnantes harmonies trombone/baryton/guitare. D’ailleurs, Échampard fait parfois penser à Joey Baron pour l’énergie et la force de frappe. Une superbe conclusion pour ce festival. 

À Luz on n’a pas le temps de s’ennuyer : les concerts, animations de rue, pièces de théâtre musical, tables rondes, etc. se succèdent à un rythme tel qu’il est difficile d’assister à tout si l’on veut aussi prendre le temps de boire un coup et d’échanger avec des collègues ou des musiciens. Je n’ai donc traité ici que des manifestations auxquelles j’ai assisté dans leur intégralité. Il y eut d’autres concerts pour lesquels soit je n’assistais pas du tout, soit arrivé en retard et ayant eu, de ce fait, du mal à entrer dans cette musique, je préfère n’en pas parler, soit je m’éclipsais au bout de trois morceaux, n’ayant pas du tout accroché. Nobody’s perfect !

13 juillet — 23 h — Trio Andouma

image 246 x 397Traditionnellement, le festival profite du samedi soir pour élargir son audience aux habitants de la vallée et leur offrir un spectacle qui soit à la fois festif et dans la lignée de sa programmation, c’est-à-dire créatif et généreux.

Andouma a été fondé en 1999 par la pianiste Lydia Domancich, qui apporte à ses compositions (elle a signé quatre disques sous son nom) une formation classique et contemporaine, avec le percussionniste Pierre Marcault, qui a travaillé de longues années en Afrique avec les plus grands maîtres du djembé et des bougarabous avant de collaborer avec quelques grandes figures du jazz français telles que Christian Vander, Laurent Cugny, Sylvain Beuf ou Bertrand Renaudin, et la chanteuse guinéenne Aïssata Kouyaté, ex choriste et danseuse de Mory Kanté dont la voix saisissante est issue de la tradition des griots.

Inclassable, la musique d’Andouma “ emprunte au jazz ses structures, son rapport à l’improvisation, son sens de l’échange, à la musique classique et contemporaine ses recherches harmoniques et sonores, et à la musique africaine sa richesse rythmique, son rapport au temps et au corps. ” C’est en ces termes que ces trois “ musiciens du monde ” au vrai sens du terme définissent ce métissage entièrement original.

Concrètement, Andouma a ce soir-là enthousiasmé et réchauffé un public hétéroclite et transi en l’entraînant dans un univers qui lui est propre, à la fois dynamique et subtil, fait de mélodies envoûtantes et de polyrythmies vertigineuses, le tout transcendé par la présence scénique d’Aïssata Kouyaté.

Le trio se produira notamment le 5 octobre à Chatou, le 11 octobre à Saint-Barthélémy et le 8 novembre au “ Triton ” (Les Lilas), peu avant la sortie de son deuxième album.

Hélène Collon