![]() Publié le 10 août 2002
Jazz à Luz 2002
A la mémoire de Xavier Matthyssens ![]() Pour venir à Luz par la route, deux solutions :
soit par Bagnères de Bigorre, puis le fameux col du Tourmalet, soit par Lourdes
et les gorges du gave de Gavarnie. Un paysage magnifique. Là-haut, en pays « Toy »,
une bande de farfelus maintient, depuis 12 ans, un festival de jazz et de musiques
innovantes, malgré l’adversité. « Festival d’altitude », le sous-titrent-ils.
Confirmé ! et j’ajouterai : une haute idée du jazz (et des
musiques improvisées), un festival pointu, qui atteint des sommets…
jeudi 11 juillet 16 h : Drôle de messe que celle qu’ont chantée, en l’église (fortifiée) des Templiers, les compères Didier Petit (cello, voix) et André Minvielle (perc, voix, chalumeau), toutes voix – celles de leurs instruments et les leurs – mêlées dans un grand voyage onirique, tantôt sur la « mare » avec Cristobal, tantôt en délires verbaux (scatrap à la gasconne), tantôt incantation répétitive pour derviches tourneurs, jusqu’à un Summertime inouï, d’un lyrisme à provoquer des orages de montagne. Sorciers du son, Petit & Minvielle sont aussi sourciers des mots, qu’ils vont chercher loin sous la musique. Les ailes des anges dorés à l’or fin de l’autel et des voûtes en frémirent…
24 h : Son de la cuisine ou cuisine du son ? le minimalisme de Sound Kitchen est fait de frottements, glissements, chuintements, pincements, crissements, craquements, crachements, plissements, picotements, couinements… Des sons ténus jusqu’à l’extrême, dépouillés jusqu’aux marges du silence. Hasse Poulsen, le guitariste, et Teppo Hauta-aho, le contrebassiste, traitent leurs instruments autant (sinon plus) comme des instruments à percussion qu’à cordes, dans une gestuelle chaotique. Quant au trombone, Jari Hongisto, il excelle dans la micro-musique (et dans l’écrasement des gobelets de plastique). Concert d’insectes géants.
vendredi 12 juillet
15 h : table ronde sur les rapports entre écriture et improvisation, sur une terrasse de café, sous une pluie torrentielle. Je n’ai pu en retenir que deux phrases. L’une du compositeur François Rossé : « Improviser, c’est se trouver confronté à l’imprévu. Et quand on écrit, on improvise constamment. » L’autre du pianiste Patrick Scheyder, à propos de l’interprétation : « Quand on improvise, on est aussi interprète : on interprète ses propres idées. »
samedi 13 juillet 15 h : table ronde dans un bar sur « une
idée de festival », avec Nicolle Martin-Raulin, ancienne directrice des
festivals de Grenoble, puis de Nîmes, Philippe Méziat, directeur du nouveau
festival de jazz de Bordeaux, Jean-Pierre Layrac, directeur de jazz à Luz, Didier
Marion, son équivalent d’Oloron-Ste-Marie et Bernard Morel, qui dirige le festival
de jazz du Lubéron (anciennement dit « du pays d’Apt »). L’animateur
du débat, Jean-Paul Ricard, ancien directeur-programmateur du festival de Sorgues
(également journaliste de radio et de presse écrite), brosse un très rapide
historique des festivals de jazz, depuis celui de Nice qui ouvrit le feu en
1948, précisant qu’à la fin des années ‘80, on en dénombrait pas loin de 800
sur la planète ! Précisant que, cette année, Nice recevait Yannick Noah,
18 h : l’un des pics du festival, avec ce quartet éblouissant de maîtrise et de concentration : Mat Maneri (violon), Joëlle Léandre (contrebasse, voix), Christophe Marguet (drums) et Joel Ryan (électronique). Les musiciens improvisent, tandis que le maître des filtres et des potentiomètres traite leurs sons en temps réel, les obligeant ainsi à réagir instantanément à ce qu’ils entendent d’eux-mêmes : exercice particulièrement périlleux, de la haute voltige et de la très belle musique ! 21 h : deuxième sommet du festival : le concert somptueux du trio constitué par la pianiste Marylin Crispell, le contrebassiste (à 5 cordes) Barry Guy et le batteur-percussionniste Paul Lytton. Une musique construite/décontruite, faisant émerger des îlots d’un lyrisme incroyable, pour mieux les noyer aussitôt sous un flot de lave incandescente. Le vocabulaire volcanique, souvent rameuté à propos du jazz contemporain, n’a jamais été aussi approprié que dans le cas de ce trio-là. Dimanche 14 juillet
17 h : « Les animaux de personne », théâtre musical à partir de textes du poète Jacques Roubaud, avec les comédiennes-chanteuses-danseuses Catherine Vaniscotte & Agnès Buffet et les musiciens Jean-Paul Raffit (g), Malik Richeux (vl), Joël Trolonge (b) et Pierre Dayraud (dm).
À Luz on n’a pas le temps de s’ennuyer : les concerts, animations de rue, pièces de théâtre musical, tables rondes, etc. se succèdent à un rythme tel qu’il est difficile d’assister à tout si l’on veut aussi prendre le temps de boire un coup et d’échanger avec des collègues ou des musiciens. Je n’ai donc traité ici que des manifestations auxquelles j’ai assisté dans leur intégralité. Il y eut d’autres concerts pour lesquels soit je n’assistais pas du tout, soit arrivé en retard et ayant eu, de ce fait, du mal à entrer dans cette musique, je préfère n’en pas parler, soit je m’éclipsais au bout de trois morceaux, n’ayant pas du tout accroché. Nobody’s perfect ! 13 juillet — 23 h — Trio Andouma
Andouma a été fondé en 1999 par la pianiste Lydia Domancich, qui apporte à ses compositions (elle a signé quatre disques sous son nom) une formation classique et contemporaine, avec le percussionniste Pierre Marcault, qui a travaillé de longues années en Afrique avec les plus grands maîtres du djembé et des bougarabous avant de collaborer avec quelques grandes figures du jazz français telles que Christian Vander, Laurent Cugny, Sylvain Beuf ou Bertrand Renaudin, et la chanteuse guinéenne Aïssata Kouyaté, ex choriste et danseuse de Mory Kanté dont la voix saisissante est issue de la tradition des griots. Inclassable, la musique d’Andouma “ emprunte au jazz ses structures, son rapport à l’improvisation, son sens de l’échange, à la musique classique et contemporaine ses recherches harmoniques et sonores, et à la musique africaine sa richesse rythmique, son rapport au temps et au corps. ” C’est en ces termes que ces trois “ musiciens du monde ” au vrai sens du terme définissent ce métissage entièrement original. Concrètement, Andouma a ce soir-là enthousiasmé et réchauffé un public hétéroclite et transi en l’entraînant dans un univers qui lui est propre, à la fois dynamique et subtil, fait de mélodies envoûtantes et de polyrythmies vertigineuses, le tout transcendé par la présence scénique d’Aïssata Kouyaté. Le trio se produira notamment le 5 octobre à Chatou, le 11 octobre à Saint-Barthélémy et le 8 novembre au “ Triton ” (Les Lilas), peu avant la sortie de son deuxième album.
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