![]() Si l’on vous dit Jean-Michel Proust et que vous portez un intérêt au jazz, vous allez tout de suite penser à la radio T.S.F., à quelque autre média ou au Duc des Lombards. Until It’s Time For You To Go, l’album que vient de sortir Cristal, nous rappelle opportunément que l’animateur et journaliste est un musicien, qui manie aussi habilement les saxophones ténor, baryton et soprano, que le micro et la plume. Notre homme, à la tête d’un quintet de sérieux boppers, y interprète essentiellement des thèmes nés de sa plume. Les aventureux passeront leur chemin, trouvant cette musique surannée. Ceux qui se gaussent des étiquettes et qui ne boudent pas leur plaisir, swingueront avec les très sérieux musiciens qui accompagnent le leader, rien moins que l’élève de Jaki Byard, le pianiste Pierre Christophe, le brillant Fabien Mary à la trompette, le batteur François Laudet, qui fut de l’aventure T.S.F. mais aussi du Count Basie Orchestra. Le brillant Pierrick Pedron, dont on sait qu’il ne déteste pas les joies du bop - qu’il pratique en virtuose -, rejoint même le groupe pour trois plages, dont le morceau-titre. Prévenez vos semelles : elles vont battre le sol en cadence… until it’s time for you to go ! Antonio Farao est un pianiste compétitif. C’est pourquoi il a remporté le fameux prix Martial Solal, départ d’une carrière marquée par de nombreux disques, la plupart en trio, tous accompagnés par des sidemen de haute volée. Le problème avec les compétiteurs, c’est qu’ils sont un peu tendus, pressés. Et quand ils sont aussi musiciens, leur musique aussi manque d’air. De ce fait, jusqu’à présent, les disques de l’Italien provoquaient des sentiments mélangés : l’admiration pour les qualités pianistiques et la maîtrise, mais la déception devant une musique qui tournait un peu à vide. Avec ce Woman’s Perfume s’amorce un changement. Sur le titre qui donne son nom au disque, tiré de la musique du film de Dino Risi [1], comme sur « Faustina », on perçoit un lyrisme plus épanoui. Reste à donner aux accompagnauteurs un rôle plus égalitaire (les excellents André Ceccarelli et Dominique Di Piazza le mériteraient), et à prendre le temps de développer les idées. Moyennant quoi on pourrait bien tenir là un pianiste de calibre, un de plus au pays des Pieranunzi et des Bollani. Ceux qui connaissent d’Emilie Lesbros ses solos improvisés auront quelque mal à la reconnaître sur cet album. The Gift propose une déambulation aux sons rock et aux influences multiples. Couleur dominante : un punk français actuel. On repère aussi des emprunts psychédéliques (« The Gift », « Holes and Falls »), classiques (« The Gift »), latins (« Expected »), jazz (« Eastern »)... Des textes anglais chantés avec cet accent frenchy qui, paraît-il, fait tout notre charme. Une production très « garage-band » avec un son qui colle à l’asphalte. La voix rappelle parfois Blondie, en moins pop et avec plus de ressources. On songe à Stinky Toys, aux Rezillos. Mais plus encore, Rosa semble plonger ses racines dans les premiers enregistrements de Lizzie Mercier Descloux dont - est-ce un hasard ? - le premier groupe se nommait Rosa Yemen. Il est de pires filiations. ![]() Andy Scherrer Special Sextet + Bill Carrothers
Wrong Is Right
Pilier du Vienna Art Orchestra pendant de nombreuses années, le saxophoniste et compositeur Andy Scherrer est l’une des figures marquantes du jazz en Suisse. Pour ce troisième album sous son nom, il se consacre au sextet, format qui témoigne de son goût pour les rencontres entre Européens (Suisse, Allemagne, Belgique). Les saxophoniste et clarinettiste Domenic Landolf et Jürg Bucher complètent le pupitre des soufflants qui confère au groupe sa palette de textures inédites. La rythmique est triée sur le volet : le batteur belge Dré Pallemaerts (également compositeur des titres « For Anne » et « Karma ») et le contrebassiste suisse Fabian Gisler. Le pianiste américain Bill Carrothers se joint à ce sextet « très spécial » — puisqu’il ne comporte aucun cuivre, sans doute pour préserver la part de légèreté et d’émotion due au velouté des anches. On reconnaît bien sur « Waltz for Blaine » et « Wrong, Wrong, Wrong » sa prédilection pour le jazz sensuel et poétique. Notons qu’un seul thème est signé Scherrer. Cet album peut paraître un peu classique, mais l’impression n’est due qu’à « After the Rain » (Coltrane) et « Happy House » (Ornette Coleman), car les compositions, elles, relèvent d’une certaine forme de modernité — tout en respectant le superbe apport du swing (« Jordan is A Hard Road to Travel », « In and Out », « Freckles ») et de la mélodie (« For Anne », « Waltz for Blaine », « Happy House », thèmes qui exposent bien tout l’originalité de ce répertoire décidément très jazz. Les musiciens ont souvent tendance à injecter dans leurs œuvres une dose de groove, histoire de la rendre plus ronde, plus puissante. C’est le cas, sur Steps, du guitariste espagnol Ximo Tebar. L’entrée en matière est une reprise fulgurante du thème de « La panthère rose ». Facile ? Non, osé... Car ici, c’est la rythmique qui est partout mise en avant. Tebar reprend des thèmes de Coltrane (« 26-2 »), Hancock (« Actual Proof », qui résume bien son univers) ou Wayne Shorter (« Nefertiti »). Un hommage est également rendu à Wes Montgomery (« Four On Six For Wes »). L’apport électrique, que ce soit via la basse, le Rhodes et divers claviers (la magnifique introduction d’« Actual Proof ») ou les voix, renforcent le côté « fusion » et chantant de cette musique au carrefour du groove et du funk. Un disque qui porte bien son nom : une suite de ballades résolument pop, excellemment interprétées, portées par la jolie voix de Régis Ceccarelli. On y retrouve aussi bien Dutronc (« Les roses fanées ») que Björk (« Hyperballad ») ou une composition de Régis Ceccarelli en personne, avec Elisabeth Kontamanou et Baptiste Trotignon, « Golden Land ». Dommage que cette « jazz thing » réponde parfaitement aux clichés du genre... sans originalité. Une basse torturée, grinçante, une batterie centrée sur les peaux et mixée très en avant, un déferlement de bruits électroniques déversent une lave sur laquelle un sax soprano vient parfois poser ses déchirures. Improvisation totale. L’album est publié sous licence Creative Commons, donc téléchargeable gratuitement sur le site d’Insubordinations. La radicalité du propos musical – bruits, collision presque manichéenne de graves et d’aigus, quasi-absence d’apports mélodiques - est corroborée par une pochette plus que sombre et un choix de titres aux sourcils froncés : « Montée aux enfers », « Entorse aux oublis », « La démocratie reste un système bourgeois » (probablement le morceau le plus marquant, avec un saxophone écorché à la Braxton), ou plus décalés : « Le givre », « Les gosses », qui laisse perplexe. L’engagement des musiciens ne fait pas le moindre doute mais la charge émotionnelle a du mal à franchir le polymère froid du CD. A voir sur scène, si l’on n’a pas peur du noir. Un seul morceau, un duo d’instruments à cordes frottées, pincées et frappées : piano et guitare basse acoustique explorés dans leurs recoins les plus intimes se maquillent en harpe, guitare, cymbalum, scie égoïne, piano, bouts de bois, violoncelle, cisaille à métaux... Leur dialogue de 23 minutes est mutin, complice, foisonnant. De l’impro « libre » qui n’engendre pas la mélancolie. Disponible sur le site du label Insubordinations en téléchargement gratuit (licence Creative Commons) ou en mini-CD avec pochette réalisée à la main. Zox Trio réunit Jérémy Baysse (guitare), Tristan Pierron (basse électrique) et Josselin Vautier (batterie) pour une musique orientée jazz rock (« Nuclear Blues » et « Le mot dit »). Trois titres sont des improvisations dont on regrette la brièveté. Les inspirations musicales vont de Jef Lee Johnson à Jaco Pastorius en passant par David Fiuczynski. La musique est un magma bouillonnant chargé d’énergie, avec pourtant un « Yamman » lent et reposant qui évoque les sonorités du sitar. Un premier disque prometteur pour ces trois musiciens poitevins. Après s’être spécialisé dans le domaine électroacoustique, et enrichi de son expérience au sein du groupe Cuarto Mundo, le compositeur et pianiste argentin Daniel Almada explore un autre univers avec Tango Crash, où se mêlent jazz, musiques électroniques et tango modernisé. Tantôt entraînante, tantôt ironique et distancée, la musique respecte un équilibre délicat entre ces traditions. Baila Querida, troisième album du groupe, révèle des compositions délirantes et inattendues, principalement écrites par Almada, qui se charge aussi des programmations. Basse puissante, violoncelle tendre, bandonéon pointu, batterie vénéneuse, piano majestueux, violon lyrique et percussions pointillistes définissent une trame instrumentale originale. Le tango crache et scratche, plein de virulentes intentions, via des effets électroacoustiques toujours renouvelés. La brièveté des titres laisse peu de place à l’improvisation — ici, l’originalité gît dans le traitement de la matière sonore. Gotan Project n’est pas loin, mais Tango Crash met la barre plus haut. La musique du guitariste bésilien Guinga se situe au croisement d’influences aussi diverses que Gershwin, Ravel, Cole Porter ou Puccini, le tout servi sous forme de mélange carioca (samba, choro et baiao) auquel s’ajoute une pointe d’Antonio Carlos Jobim. Exquise, cette musique poétique et reposante s’agrémente d’une touche d’humour dans les thèmes rapides (« Di menor » et « Côco do côco »), où excellent les clarinettistes Paulo Sergio Santos et Gabriele Mirabassi. Belle découverte pour oreilles exigeantes, Circum s’inspire des expériences du saxophoniste Vincent Mascart autour des musiques du Maghreb et des Balkans, et de ses rencontres avec Karim Ziad, Bojan Z ou Nguyen Lê. L’instrumentation décalée et l’alternance des formules (du trio au sextet) permettent ici une veste palette de timbres. La plume délicate et souvent lyrique de Mascart, qui signe la majorité des titres, s’adjoint l’expertise du pianiste Jean-Christophe Cholet sur trois thèmes, pour développer un « folklore imaginaire » inédit, un univers poétique (très présent sur le mélancolique « Plaisir des yeux »). La réunion du tambourin polytimbral de Carlo Rizzo, très nuancé (« Facétie ») et du phrasé rond et onctueux du tuba (Jon Sass), nourrit la rythmique. Au carrefour de ces cultures, l’acrobatique chanteur basque Beñat Achiary sur « Soft Story » et ce « Facétie », décidéement magique tandis que a trompette planante de Geoffroy Tamisier trouve sa plus belle expression sur « Circum Dance ». L’ensemble forme une espèce de conte qui va à l’essentiel : il s’agit en effet de plonger l’auditeur dans un univers d’émotion enrichi par l’alternance des rythmes et la passion des interprètes. Un premier disque très réussi. |



























