Publié le 22 mai 2006
Un chanteur atypique dans le monde du jazz
David Linx
Un chanteur atypique dans le monde du jazz
Chanteur quelque peu atypique dans le monde du jazz, David Linx impose sa personnalité et et se refuse à parcourir les sentiers battus. « One Heart, Three Voices » était une nouvelle étape dans la carrière du duo qu’il forme avec Diederick Wissels. L’occasion était trop belle pour ne pas les rencontrer... mais chacun à leur tour.
Première partie : le chanteur.
J’ai rencontré Maria Pia De Vito en Sardaigne où elle donnait cours dans un stage de jazz en ‘98 ou ‘99...
Non. En fait j’avais reçu une proposition de l’ONJ. Pour cela, il fallait un projet. Moi, j’avais envie de faire un projet « Porgy and Bess » avec Cassandra Wilson et Shirley Horn. Nougaro et Toots étaient d’accords aussi...
Oui. Puis, mon agent a insisté. Il est revenu avec cette idée de chanter avec plusieurs chanteuses. Et on a fait un concert à l’Opéra de Lyon dans la perspective de faire un disque.
Oui. La rencontre avec Fay date d’il y a 3 ou 4 ans. Ivan Paduart, avec qui elle chantait, m’avait demandé d’écrire des paroles sur ses musiques. Je ne fais pas ça souvent, car je n’ai pas toujours le temps. Mais comme c’est un ami, j’ai accepté. Je ne connaissais pas vraiment bien Fay. Ivan m’a envoyé des démos et quand j’ai entendu sa voix, je suis tombé raide dingue. Et c’est devenu le Live At The Music Village.
Ce sont des femmes. Et en fait, je crois que ce sont deux extensions de moi-même. Fay possède une voix un peu voilée, un peu « soul ». Et Pia a un côté, que j’ai un peu aussi... accrobatique.
C’est possible. Et c’est très bien. C’est peut-être inconscient. D’ailleurs, on est sur un projet avec Maria Joao... Pour revenir sur Pia, en tournée je l’appelle Sarah et Fay, Ella... J’aime bien les taquiner un peu.
Oui, c’est sur un morceau qui est joué par Erik Truffaz avec nous. Erik me disait que je devais mettre des paroles sur cette mélodie. Mais comme c’était un autre projet, je ne voulais pas tout mélanger. Et puis, Fay a écrit un peu. Ensuite, je l’ai aidée car elle n’a pas trop l’habitude. Mais je la pousse à faire ça. Comme je la pousse à chanter sur « Sum It Up » qui est très différent de ce qu’elle fait habituellement. Et ça lui va tellement bien. Ces filles sont si peu égocentriques ou narcissiques que j’ai envie de leur donner de la place ! Parfois, sur scène, je prend une chaise et je les laisse chanter. Je regarde, j’apprécie.
Je ne sais pas. Je suis très sûr, et donc peut-être généreux, quand je suis dans la musique, mais très fragile en dehors. C’est à cause du pays d’où je viens - un pays où ça a été très difficile de faire ce que je fais actuellement. Donc, la difficulté, tu l’as toujours en toi. Tu n’es jamais satisfait du résultat. Comme tous les musiciens en général, mais... comment dire ? Dans mon pays, rien ne m’a été donné sur un plateau.
Oh, ce n’est pas « qu’il faut partir »... On part, c’est tout. On le sent. En plus, à l’époque, je voulais être chanteur de jazz. C’est rare. Encore maintenant. Je suis presque un des seuls Européens a avoir cette place. Il y en a d’autres, bien sûr, mais... Cette place, on ne me l’a pas donnée. C’était un combat. J’ai été à l’école afro-américaine. Ça donne de la crédibilité. J’ai toujours voulu chanter du jazz. Je sais d’où je viens. J’ai cette culture en moi.
Oui, mais c’est « ok », je ne critique pas les chanteuses, je critique surtout la perception. Je ne suis ni femme, ni noir, ni américain.
Sans doute. Mais ce n’est possible de faire ce jazz-là que si tu as digéré l’histoire du jazz. Les gens ne se rendent pas toujours compte à quel point je connais le jazz. Je connais tous les standards. J’ai grandi avec ça, c’est ma culture. Tu ne peux pas faire ton truc si tu ne connais pas l’histoire de cette musique.
Si je donne des noms, ce sera sans fin... Ça va de Betty Carter à Ray Charles. Mais aussi Alban Berg, Cecil Taylor, Stockhausen, Prince, Michael Jackson, Sly Stone, Anthony Braxton, Duke Ellington, Bessie Smith, la musique contemporaine allemande... tout ! C’est tout ça. C’est grâce à mon père. Je m’en rends compte maintenant qu’il est décédé. (NDLR : Le père de David était professeur d’harmonie et est décédé en mars 2005).
Oui, je m’en suis rendu compte, il y a 15 ans quand j’étais chez Baldwin. En ayant rencontré Miles et Teo Macero, je me suis dit : « Si tu veux t’aventurer dans ce monde, tu ne peux pas être dans l’ombre de quelqu’un ». Et pour ça, il ne suffit pas d’avoir une histoire, il faut aussi apprendre à la raconter.
Oui, c’était toujours pour me cacher un peu. On est toujours fragile. Même si « être chanteur », ça fait partie de toi. Ton entourage te fragilise, surtout quand tu avoues vouloir être chanteur de jazz. Mais ça fait partie de moi. Dès 5 ans, quand j’ai entendu un bootleg de « Georgia On My Mind » que mon père avait obtenu lorsqu’il travaillait à la radio dans les années ’60. Un Ray Charles défoncé. À l’orgue. À Antibes. Avec flûte et batterie... très loin... C’est pour cela que mon père ne supportait pas une autre version de « Georgia ». Alors, quand tu prends ça dans le corps et dans le cœur...
Se taper le torse, c’est à cause de ma timidité. Je suis une personne compliquée, je crois. Sauf quand je chante. Tout s’éclaire quand je chante. Je parle pour moi, mais j’espère que le public le ressent aussi.
On peut dire que c’est le destin, mais on peut taquiner le destin. On peut le plier. J’ai lu Baldwin à 10 ans. J’ai pas tout compris tout de suite, mais je me suis dit : « Ce type-là, je veux le rencontrer, ça va changer ma vie. »
C’est la différence. La perception d’être différent. Pas d’être noir ou blanc, ou petit ou moche. Il se fait qu’il était noir, petit, se trouvait moche, qu’il était homosexuel etc.... Bref, le gros lot ! Et moi, à 6 ou 7 ans, je me sentais comme ça. Les cheveux frisés « afro », j’avais une longue gueule, j’étais un peu exclu à l’école parce que j’étais « bizarre »... Donc, tu te réfugies dans ceux qui parlent de leur différence.
Non, pas du tout. Mais nous avons fait ce disque. Je viens de relire un article paru à l’époque dans le Wall Street Journal où un journaliste lui demandait pourquoi il avait fait ce disque avec David Linx. Et il répond simplement : « Parce qu’il me l’a demandé. » Cette réponse, c’est le plus beau cadeau de ma vie.
J’ai toujours voulu. On est toujours frustré de ne pas être autre chose. J’ai toujours voulu être écrivain. Comme les chanteuses veulent être actrices.
Oui, c’est peut-être aussi la force des choses. Je ne sais pas pourquoi. Beaucoup de gens se demandent pourquoi il faut écrire de nouvelles choses alors qu’il existe tellement de beaux standards. Mais regarde dans le dernier Real Book, j’y ai 4 morceaux...
On ne se voit jamais.
Non, un morceau, quand il est fini, il est fini. Ou alors, Diederick écrit, et moi je pioche dans ce qu’il propose. Il est parfois étonné de mes choix... C’est lié à ce que je sens, ce qui pourrait en sortir. C’est souvent précédé d’une très mauvaise humeur (rires).
Tout est lié. Parfois, je lui donne les paroles. Ou lui, la mélodie. Je sais qu’un compositeur quand on lui donne les paroles, va écrire différemment. Le fait que les paroles soient là donne un rythme en soi. Et ça laisse une autre liberté au compositeur.
C’est la relation avec Diederick qui permet ça. Parfois, sur scène, je me rends compte à quel point on « est ensemble ».
Ce texte, je l’ai écrit en une nuit. Au début, ça devait être un morceau instrumental, car le tempo ne m’intéressait pas (il chante en tempo lent). J’ai augmenté le tempo (il chante en tempo rapide) et je suis rentré à l’hôtel. Et j’ai pensé à « Waters Of March ». Il s’agit d’énumération, dans cette chanson. Et tout est venu facilement...
Celle qui s’approche le plus de ce que j’ai envie de faire, c’est Betty Carter avec le quartet de Wayne Shorter. Je n’aime pas ce qui est formaté. Je n’ai pas envie de m’ennuyer dans le jazz vocal. On peut entendre de belles voix, mais il faut y trouver le discours. J’aime l’alchimie qui advient au milieu d’un groupe. Je n’aime pas que le batteur fasse le timing et que le bassiste et le piano fassent l’harmonie. Je veux que chaque musicien soit responsable du rôle harmonique, mélodique, rythmique et du timing. Alors, au milieu, la musique passe. Et le silence, alors, peut exister aussi.
Oui. D’ailleurs, j’aime bien la phrase que Miles employait pour définir sa façon de travailler avec son groupe : « Je ne dis jamais ce que je veux, car ce serait trop long à expliquer. »
Oui, je crois. J’ai été batteur et je sais ce que je ne veux pas. Je ne veux pas être étouffé. - Tu as besoin de te « challenger » ? Oui. Et chaque fois, je me rends compte que cela n’est pas toujours bien perçu dans le jazz. Si tu fais un disque de standards, tu es moins... « polémique ». Et j’ai l’impression d’avoir toujours été « polémique ».
Je l’espère. J’ai fait des choses qu’on n’attendait pas. Ça m’a permis d’avancer. Je n’aime pas faire ce qu’on attend de moi. C’est pour ça que je suis chanteur de jazz. Ça, je le sais.
Ça me touche ce que tu dis. Souvent on me dit le contraire.
Bien sûr, pourquoi pas ? Que je travaille avec un orchestre symphonique comme en ce moment ou avec Diederick, ou Maurane... ou Aka Moon, ou Toots... C’est tellement juste. Je suis un chanteur de jazz ! Quand Michel Fugain m’invite cet été aux Francofolies, je viens en tant que David Linx. Quand je suis monté sur scène ce soir-là, c’était en tant que chanteur de jazz.
Oui. Sans doute un peu. En toute modestie. Le temps passe si vite. Je suis content d’être ce que je suis. De ne pas avoir écouté les gens qui ne voulaient pas que je sois ce que je suis devenu. C’est ça que je veux dire aux jeunes. Dès que tu deviens « toi » on te critique. Tu deviens une cible. Donc, tu dois être fort pour faire ce que tu dois faire. Parce que tu deviens « singulier ». Donc « suspect ». Et tu es critiqué car tu ne sonnes plus « comme », mais parce que tu es « toi ».
Un peu oui. J’aime la polémique qu’il y a eue quand j’ai enregistré avec Paolo Fresu le Porgy And Bess de Gil Evans. Parce que, naturellement, je n’ai pas chanté « Bess YOU IS My Woman... ». C’est vrai que cette année fut une drôle d’année. L’année de mes quarante ans.
Voir aussi :
David Linx - Live in the Lonious StudioLe 25 Juillet à 02:00 Mezzo TV Jazz |

















