![]() Publié le 19 mars 2007
Petit guide du jazz à Manhattan et Brooklyn (IV)
Concerts et ambiances de clubs - Novembre 2006 - (2)
Cette quatrième partie de notre Guide du jazz Manhattan fait suite à l’article Petit guide du jazz à Manhattan et Brooklyn (III). Il donne une idée des concerts auxquels nous avons assisté et des ambiances de clubs, ainsi que des prix pratiqués. Sommaire :
Tous les mardis l’Iridium propose un des big bands Mingus. En alternance, on peut voir le Mingus Legacy, le Mingus Dynasty, le Mingus Orchestra et le Mingus Big Band. Ce mardi soir, l’Iridium est plein. Comme tous les mardis soirs, à vrai dire. En présence de Sue Mingus, les douze musiciens, tout de noir vêtus, donnent un show splendide dans une ambiance décontractée et agréable. Kenny Brown rappelle au public qui était Charles Mingus, sa vie et son oeuvre, suivant un discours convenu mais sympathique.
Le premier concert auquel nous assistons dans ce lieu devenu mythique de Brooklyn était une aventure hasardeuse à l’origine. Il fut excellent, voire éblouissant. La musique, le personnage et la présence sur scène de Jordan Mc Lean (trompettiste d’Antibalas Afro Beat et The Sway Machinery) font de cette soirée un spectacle immanquable. L’ambiance au Zébulon est décontractée alors que le lieu est plus enflammé d’habitude. En fait, il semble que le public soit assez subjugué par ce spectacle qui fait office de CD Release Party (comprenez sortie de disque) du Fire Of Space. Ce groupe se comporte un peu comme un big band même si les orchestrations de McLean sortent du canevas habituel. La caractéristique de cette musique est un mélange audacieux : un zeste de Zappa pour les orchestrations et la rythmique aux allures funk et rockeuses, un saupoudrage de Sun Ra dans l’atmosphère - qui lui emprunte certains stigmates ou s’inspire de son univers mystique, par exemple sur "For Our Ancient Futuristic Consciousness" du leader - plus 110% du jeune Jordan McLean, moustachu et grand par le talent autant que par la taille. Ce qui saute à l’oreille, ce sont les longs unissons dissonants et décalés qui assurent la rythmique de ce super-band et, puissants, nous mettent au pied du mur : on adhère ou on s’en va. A ce moment, les instruments rythmiques prennent la main er deviennent éléments improviateurs à part entière. Suivant l’humeur, les musiciens quittent la scène et se répartissent dans la salle et jouent alors une musique à 360° devant un public amusé. Sur scène, ceux qui sont "attachés" à leur instrument jouent, free ou pas, mais électrique et acoustique. On se souviendra de la très talentueuse et très inspirée pianiste/claviériste Shoko Nagai, en particulier dans les moments d’improvisation générale.
Concert ma-gni-fi-que de Maria Schneider avec 20 musiciens sur scène en moyenne. Pendant ce set d’une heure, cinq pièces très écrites nous ont été présentées. Arrangements et rythmes sont subtils et délicieux, les chorus très soignés et souvent longs, chaque morceau n’en comportant que deux au plus. Les pièces sont conçues sous forme de petites suites à trois ou quatre mouvements. En revanche, la sensibilité américaine de la compositrice et chef d’orchestre donne lieu à des passages longs, non dénués de pathos. En témoignent ses compositions très imagées. Ses inspirations empruntent à beaucoup de types de musiques, qu’elles soient jazz, argentines, cubaines ou brésiliennes. Maria Schneider parvient à magnifier chaque instant de ce set par la vie qu’elle insuffle dans sa musique. Quelle grâce !
Il est toujours agréable de retrouver ses habitudes dans un club, de s’asseoir sur une de ses chaises hautes pour se réchauffer et se sécher après l’averse, d’être accueilli par le sourire de la serveuse et de se laisser doucettement bercer par une musique douce et pleine de petits plaisirs variés. Nous voici face à un trio qui joue la musique de son leader Sebastian Noelle(on la retrouve sur son CD, Across the River [Fresh Sound New Talent], dont nous parlerons dans les colonnes de Citizen Jazz. La musique de Noelle s’écoute avec attention. Ces compositions, pour évoquer des émotions froides, n’est pas pour autant sans saveur. Douce, cette musique aux humeurs contrôlées évoque des vaguelettes à marée descendante, des zig-zags, des allers-retours, des micro-tourbillons.
Sur une base rythmique solide, Peter Slavov et Ronen Itzik sont solidaires de leur leader et de sa musique. En fin de deuxième set, Itzik finit par se révéler par un chorus d’abord nuancé, puis une sonorité lourde pour relancer un morceau dont la progression est homogène sur la longueur. Motivée, la force rythmique met en valeur le compositeur sans jamais dénaturer l’humeur fragile des pièces. Le guitariste passe d’accompagnements comme frottés par des ailes de papillons ("People Need People"), modernes, atmosphériques et d’origines musicales diverses, à des chorus intenses, sans flirter avec la démesure. En fin de deuxième set, le trio accueille Johannes Lauer au trombone sur "Hanakotoba". Moins à l’aise que les autres sur les compos de Noelle, d’un style plus classique, Lauer montre combien la musique du guitariste est fragile.
Une fois de plus, l’ambiance du Fat Cat est... bizarre. Le lieu fonctionne un peu tout seul, en roue libre puisqu’il est auto-géré par les musiciens qui y jouent. Pour exemple, la musicienne française Elisabeth Kaledjian, postée à l’entrée de la salle, a pour mission de faire rentrer les amateurs de jazz. En fin de concert, elle sera rétribuée par David Weiss au pourcentage des entrées et il lui demandera si elle s’est servie au passage ! (Non, nous n’avons pas tendu une oreille impolie, c’est leur discussion qui n’était pas discrète !). Pour finir, il lui demande de le rappeler pour jouer ensemble ! Saine ambiance ! En attendant la solution à ses problèmes, le groupe joue les compositions de Weiss - une musique à deux sonorités : celle de Nir Felder (résolument moderne à la guitare électrique, dans la veine de Ben Monder), imagée et posée, et celle du ténor J.D. Allen(au phrasé également moderne), qui tempère l’ensemble par des chorus moins originaux, sans véritable passion, mais de bonne qualité. Tous deux sont confrontés chez Weiss à une sorte de gel dans l’originalité et la modernité. Entendu avec les Cookers), Weiss propose des chorus classiques malgré la modernité des pièces elles-mêmes, et son style semble anachronique dans ce contexte. La structure rythmique étant très écrite, on se retrouve face à un rouleau compresseur alors que les solistes cherchent leur son. Le guitariste a su tirer intelligemment et musicalement son épingle du jeu. Ses chorus atmosphériques et ses sonorités spatiales nous ont enchanté ; elles apportent un véritable souffle à ce groupe qui ne sait pas en profiter.
Certainement parce que le lieu est guindé et attaché à satisfaire sa clientèle, on sent une tension palpable chez les musiciens comme dans le public. En fait, le contrebassiste Peter Washington s’est fait remplacer au pied levé par John Webber, habitué du Jimmy Cobb’s Mob. Le concert commence avec près de 45 mn de retard, ce qui ne se fait pas au Kitano...
L’excellentissime arrangeur et compositeur Henry Threadgill (alto sax du trio Air) était lui aussi présent à New York. On pourrait croire que le sieur Threadgill (ne devrait-on pas dire maître Threadgill ?) est de retour avec son Zooid. Mais il s’avère qu’on peut le voir plus régulièrement ici qu’en Europe. Avis aux programmateurs de festivals européens... S’il est difficile de parler de la musique de Threadgill, il n’est pas forcément plus facile de l’écouter. Cela reste du Free Jazz (avec un F et un J majuscules s’il vous plaît), mais loin du Free Jazz AACM qui assène énergie, bruitisme et ... énergie. On a davantage affaire ici à Free Jazz contemporain, écrit et TRES arrangé. Entre compositions influencées par les musiques traditionnelles, innovations permanentes dans les harmonies et les orchestrations (free ou pas), rythmiques modernes, funky, et sonorités démodées, Threadgill présente un Zooid partiellement constitué de musiciens - nouveaux ou pas - jeunes et venus d’horizons culturels et musicaux variés. On se souvient d’une pièce au rythme et aux rebondissements funky, agrémentée par les sonorités "Deejay/Scratcheur" du violoncelle de Dana Leong et montée en sauce par les accords majeurs folkeux du magistral Liberty Ellman. Quant au sax alto acide de Threadgill, il accroche, voire agrippe l’oreille par son énergie brillante alors que le tubiste José Davila lui vole son chorus inspiré, pour un discours envoûtant. Pour conclure ... Nous n’avons pu nous rendre au 55 Bar, club quasi mythique où l’on peut voir David Binney, Gerald Cleaver, Chris Potter etc., la salle étant invariablement pleine alors qu’attendaient à l’extérieur quantité de spectateurs potentiels...
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