Publié le 29 janvier 2007
Bojan Z
Unanimement salué par la presse et par le public, Xenophonia fut une des toutes belles réussites de l’année 2006. Nous avions rencontré Bojan Z lors de la sortie de cet album.
Oui, il y avait pas mal d’idées concernant le son. J’aime cette idée sur la verticalité du son par rapport à l’horizontalité comme me l’a dit quelqu’un. Oui, c’est un travail sur la matière sonore. En fait, ce disque a été réalisé en deux temps et dans deux lieux différents. Beaucoup de choses s’étaient déjà passées lors de la première séance de travail. On avait déjà pas mal travaillé sur le son. D’où l’idée de l’instrument Fender Rhodes trafiqué et que j’ai baptisé Xénophone. Je l’ai trafiqué, accordé à ma manière... Au delà de cela, il y avait aussi le fait que j’ai pu, pour une fois, écouter les bandes chez moi en multipiste.
Non, généralement, j’ai des copies de prises sélectionnées mais aucun contrôle sur les autres. Ici, j’ai pu m’offrir le luxe de réécouter l’ensemble totalement en multipiste. Et chez moi !
Tout à fait. J’ai pu faire des simulations. Tester des choses avant de retourner en studio. Car le problème, généralement, c’est le temps limité que tu as en studio. La grosse différence avec les albums précédents, c’est que pour celui-ci, je savais que je ne devais pas sortir du studio avec un CD terminé. C’est une grande confiance que Label Bleu m’a offerte.
Oui, mais c’est assez simple. Ben Perowsky faisait partie des musiciens avec lesquels j’avais imaginé jouer, même avant Transpacifik. J’ai d’ailleurs pensé à lui à la sortie de cet album pour la scène. La différence manifeste entre Ben et Nasheet Waits se situe au niveau de leurs univers esthétiques respectifs. Chez Ben, il y avait ce côté « rock », puisqu’il travaille avec des groupes rock, et ça m’intéressait. Dans le milieu du jazz, quelqu’un qui joue du rock, c’est souvent par nécessité : parce qu’il n’a pas de concerts. Ou alors parce qu’il aime bien « flirter avec les fautes de l’enfance »... Or ici, il s’agissait de donner quelque chose de bien différent. Ben revendique aussi fermement ses participations rock que ses duos avec Sylvie Courvoisier. C’est donc sa présence qui implique des choix dans les morceaux.
J’ai eu l’idée au départ, mais Ben a réagi spontanément et avec enthousiasme. Il connaissait le morceau évidemment, les phrases, les paroles. Et nos deux cultures « rock » se sont rejointes.
Au début non, ce sont des choses qui sont ressorties au fil de la tournée. Ben démarrait tout de suite. Avec un son, des idées. Tu sais, les cloisonnements esthétiques - jazz, rock, pop, classique, etc... - peuvent empêcher les gens de jouer, plutôt que de les libérer. C’est idiot, il faut casser cela.
Tout à fait. Et ça ramène à l’idée du travail sur le son. C’est quoi le « son jazz » ? Pour moi, ce n’est pas un son mais une attitude envers la musique.
Je prends les choses comme elles viennent parfois. Il se trouve que plein d’événements se sont produits l’année où le disque a été pensé, répété, enregistré, pressé. Ça a démarré à Belgrade quand j’ai voulu acheter un Rhodes pas trop cher. Mon frère m’avait amené là où j’avais acheté mon premier Fender en ’81. Dans un village hors de Belgrade. Là, j’ai juste trouvé l’intérieur et les touches. Pas de boîte, rien... C’était chez la veuve d’un bassiste que je connaissais et qui venait de décéder. J’ai pris ce qui restait et payé le prix du Fender complet. Parce que cet instrument avait déjà une histoire. Ça, ça me plaisait. Et cette idée en a entraîné une autre, puisque ce bassiste était le pote d’un guitariste de rock légendaire dans le pays, et que je le connaissais aussi. C’est d’ailleurs lui qui a co-signé « Wheels ». (Son nom, Tocak, veut dire « roue »). Il a d’ailleurs une roue tatouée sur le corps. Par ailleurs, il a fait un disque où il joue de la Stratocaster en l’accordant différemment, en déplaçant les frettes, etc... Ce disque, qui fut un flop commercial total, m’avait beaucoup marqué.
Exact. J’ai donc mal dissimulé mes intentions ! (rires).
... Hé, hé ! Et bien voilà. La réponse est « oui » ! (rires)
Depuis autant de temps que le temps où je ne vivais pas en France... Je suis à la charnière, si tu veux. Ça rejoint donc cette histoire de « xénos » - étranger. Oui, je le suis. Cela dit, si j’analyse, je peux dire que je suis chez moi à Paris, mais aussi à Bruxelles, Londres, Amsterdam... où je veux.
Oui. C’est un peu le savoir-faire qui, au bout de 20 ans de vie d’étranger professionnel, me permet ça. Mais tous les gens qui t’entourent ont aussi ce « pouvoir » de te rappeler que tu n’es pas « vraiment » du pays. Même là où je suis né ! Ça m’arrive encore souvent, ce genre de remarque. Si je me mets à critiquer la France, par exemple, on me réplique facilement : “T’as qu’a aller voir ailleurs !” Et quand je reviens à Belgrade, je suis tout aussi étranger.
Tu trouves ? Il me semble que sur certains morceaux, ça reste encore assez clair, non ?
Oui, si j’essayais de « vendre » la musique des Balkans, qui reste une influence pour moi, alors d’accord, je m’en éloigne un peu. Mais je lui reste fidèle. J’ai plus une éducation de musique classique, de rock et de jazz. J’ai joué aussi de la musique folk lors de mon service militaire. Je ne l’ai pas vraiment apprise, cette musique, je l’ai plutôt subie.
Bien sûr, j’ai un accent musical (rire). Ce sont des sonorités qui m’ont toujours intéressé. Mais comment les ressortir avec un instrument qui n’est pas fait nécessairement pour ça ? J’ai écouté comment le piano était traité dans la musique arabe, par exemple. Dans cette même optique, je me suis retrouvé à « créer » un instrument accordé à ma façon, à mon histoire. Si on dit que la musique des Balkans ce sont les rythmes impairs, alors, sur le disque, il y a « Zeven », écrit clairement d’après un « pattern » que j’ai piqué à un chanteur gitan... Il y a « CD Rom » aussi. Puis, « Ulaz » avec les kavals. Mais cette musique des Balkans, je ne vais pas la livrer comme le ferait Goran Bregovic. Moi, je l’assimile à mon langage. J’aime donner cette musique à un batteur de Brooklyn, par exemple. Je trouve ça intéressant. Pour moi, c’est la base du jazz.
Oui, mais c’était inconscient.
Totalement. Ça va même jusqu’au lettrage de la pochette. Une chanteuse croate m’a dit qu’elle aimait ce mélange de caractères - qu’elle aimait le résultat, non pas « austro-hongrois », mais « austro-bulgare ». Soyons précis ! (rires) C’est ma réalité de tous les jours. Je parle à ma fille en serbe, sa maman lui parle en néerlandais. Entre nous, nous parlons anglais, ma femme et moi...
Hé bien, avec des musiciens de ce calibre, il n’a pas fallu donner les partoches. Je m’en suis même aperçu a posteriori. La partition était là au début. Je leur racontais la trame harmonique et rythmique et puis la partoche... elle s’envole... fini. Tout a été fait de manière orale, finalement. Les gars comprennent tout de suite. C’est une dimension qui m’a toujours intéressé, le dialogue. Après, peu importe ce que ça devient. C’est un prétexte pour jouer, si on le fait en 7/8 ou autre, si c’est une suite d’accord à la « Giant Step », peu importe. Nos références communes entre Ari, Ben, Rémi et moi, sont énormes. C’est là que réside un peu la magie de l’improvisation collective. Et sur cet album, il y en a beaucoup.
Non, en effet, mais j’ai voulu surtout retrouver le côté « relax » des balances. Ce moment où il n’y a aucune pression, pas de public. C’est l’instant où tu fais « pif, pam, pouf » pour l’ingénieur du son. Il se passe parfois des moments magiques que tu ne retrouves pas toujours en concert.
Oui, le prétexte était un rythme et deux accords. On a d’ailleurs commencé certains concerts comme ça. Dans le cas du disque, c’était le premier jour d’enregistrement et ce morceau a duré 25 minutes.
Beaucoup ? Non. Ce qui a été ajouté, pour "Ulaz" par exemple, ce sont les kavals. Au départ, c’était pour répondre à une blague de Malik Mezzadri qui “entendait bien 10 Bulgares à barbes jouant des kavals...” C’est resté dans ma tête. Alors, j’en ai fait jouer un que j’ai démultiplié. Pour le reste de l’album, c’est essentiellement du « live ». Tout dépend de ce que tu recherches et comment tu l’obtiens. Quand tu as un piano devant toi, un Rhodes à droite et un Xénophone à gauche, il faut gérer. C’était pareil pour « Ashes to Ashes »...
J’ai toujours adoré David Bowie. Je trouve qu’il maintient un niveau de qualité extraordinaire. Il prend des risques, il ne fait pas de disques pour que ça se vende. Mais c’est vrai, je me suis rendu compte qu’il n’était pas simple de reprendre des mélodies pop. Bon, chacun gère à sa manière, mais pour moi, le problème qui surgit rapidement, c’est que les mêmes notes se répètent. Tu joues de la pop au piano sans y prendre garde et tu te retrouves directement dans l’appartement de Richard Clayderman... C’est de la muzak. Là, tu lèves les mains tout de suite. En travaillant ce morceau en studio, j’ai essayé d’ôter les notes trop évidentes. Puis j’ai travaillé l’intro, ces quatre notes qui signent directement le thème. En travaillant le son, en simulant le « flanger » utilisé par Bowie, en sifflant dans la note, dans les aigus. Ben connaissant très bien la forme rythmique, ça nous a poussés à faire ce thème. Alors je l’ai joué comme si je ne le connaissais pas, ou que je ne m’en souvenais plus. Pour titiller l’inconscient collectif. En laissant des espaces libres.
J’ai souvent joué des standards. Mais je ne suis pas à l’aise avec. Je ne sais pas très bien pourquoi. Il faut que j’aie une histoire avec le morceau. Celui d’Horace Silver est sur un disque assez rare qu’un ami bassiste possédait et qu’on écoutait souvent, qu’on décortiquait. Ce qui était amusant, c’est que tous les morceaux étaient en do. Tout s’écrit en rythmes impairs. A la manière d’Horace Silver, bien sûr. D’un côté, il intégrait ses racines à lui, amérindiennes, et les racines afro-américaines. Puis, il avait cette touche unique. Et c’était le dernier morceau du disque. Finalement, si on cherche un peu, le "pattern" joué par Ari Hoenig est basé entièrement sur celui jdes batteurs gitans bulgares... De ce fait, ça correspondait bien à l’idée du disque.
Voir aussi :
Live au New Morning 2003 : A tribute to Chet BakerLe 05 Juin à 02:00 Mezzo TV Jazz AKDMIK ORKESTRA EN RESIDENCELe 27 Mai à 20:00 Les Disquaires - (10 €) AKDMIK ORKESTRA EN RESIDENCELe 26 Mai à 20:00 Les Disquaires - (10 €) AKDMIK ORKESTRA EN RESIDENCELe 20 Mai à 20:00 Les Disquaires - (10 €) Concert au sommet - Terrasson – Garbarek - Vignolo - Katché à Sciences-PoLe 19 Mai à 21:30 Festival JAZZ à SAINT-GERMAIN-DES-PRES - (35 €) AKDMIK ORKESTRA EN RESIDENCELe 19 Mai à 20:00 Les Disquaires - (10 €) |


















