Publié le 14 mai 2007
Le long chemin vers la lumière
Ronnie Lynn Patterson
En 2003, Ronnie Lynn Patterson, pianiste français d’origine américaine, sortait d’une longue période d’obscurité et de galère avec un disque de compositions, « Mississippi » qui recevait de nombreuses bonnes critiques et récompenses. Pour autant, le combat pour la reconnaissance était loin d’être terminé et aujourd’hui encore, Ronnie Lynn poursuit son long chemin vers la lumière. Citizen Jazz est allé à la rencontre de ce personnage humble, authentique et attachant.
Jusqu’à 33 ans… moins 4 ans ! Car, quand j’avais entre 8 et 12 ans, avec toute ma famille, on a vécu en Espagne, à côté de Madrid. Mon père était infirmier dans les hôpitaux militaires, donc il bougeait pas mal. Ça nous a permis d’e connaître l’Europe. Après l’Espagne, on s’est installés dans le Mississippi. J’y ai passé toutes les années déterminantes de mon adolescence. On vivait sur une base militaire, dans une petite ville, Columbus, au nord-est de l’état. C’est là qu’a commencé l’épanouissement de ma vie, tant musicale que personnelle.
Oui, en effet. Cet album est dédié aux musiciens de cet Etat. On a l’habitude de les considérer comme des bluesmen, c’est-à-dire avant tout comme des Noirs opprimés. Moi, c’est à ces musiciens en tant qu’artistes que j’ai dédié ma musique.
Ou bien est-ce ma culture qui m’a rejeté ? Va savoir ! C’est vrai que parfois je me suis senti un peu à l’écart dans ma propre communauté. Mais non, je ne peux pas dire que j’aie rejeté ma propre culture. Mes origines sont afro-américaines et mes racines musicales aussi. Je ne rejette pas mes origines. Disons que je les mélange tout naturellement. J’ai reçu une culture en musique classique grâce à ma mère et le jazz, lui, me vient de mon père. J’ai obtenu un premier prix de caisse claire avec le Mississippi All State Symphony Orchestra pour faire plaisir à ma mère qui avait longtemps rêvé d’une carrière dans la musique classique. Mais parallèlement dans la famille, nous écoutions Al Green, Santana, Jimi Hendrix, The Isley Brothers, The Spinners, Gladys Knight and the Pips, The Stylistics, Curtis Mayfield et beaucoup d’autres. Tous ces musiciens font partie de moi et ont aidé à définir ce que je suis musicalement. Mon père me poussait dans le sens du jazz en me faisant écouter Elvin Jones, Philly Joe Jones, Max Roach, Art Blakey, Vernell Fournier parmi d’autres… Un jour, j’ai reçu une grande claque en écoutant trois disques dont deux de John Coltrane : Live at the Village Vanguard, Live at the Village Vanguard Again !, et The Empty Foxhole de Ornette Coleman.
Pardonne-moi, mais le jazz pour moi n’est pas un langage. Le jazz, c’est d’abord une forme d’expression musicale qui couvre une multitude de possibilités d’expressions non nommées. Maintenant, si tu veux parler d’un langage pré-établi, je dois dire que non, je ne l’ai pas appris au sens académique du terme puisque je suis autodidacte. J’ai bien sûr écouté beaucoup de disques de jazz mais je n’ai jamais retranscrit un solo ou repris les idées de quelqu’un d’autre, et ne le ferai jamais car ça ne m’intéresse pas. Il faut simplement jouer ce que le cœur et la musique te dictent. Les musiques de Coltrane, Ornette Coleman, Keith Jarrett et Morton Feldman m’ont aidé à vraiment comprendre ça !!
Oui en quelque sorte… Mais mes parents sont très cultivés dans toutes les musiques. Ils sont vraiment mélomanes et je trouvais ça vraiment chouette !
Mais l’instant marquant de ma vie musicale a été le passage de la batterie au piano.
Je m’en suis sorti parce que je savais musicalement où je devais aller. J’ai commencé à ce moment-là à travailler quelques partitions de Rachmaninov qui me tenaient à cœur (des Moments musicaux, des Préludes et aussi le Deuxième concerto ). J’ai pu le faire grâce à Jean-Louis Beydon, directeur du Conservatoire de Vanves et à Racha Arodaky, pianiste concertiste et professeur, qui m’ont permis de répéter au conservatoire. C’est ainsi que j’ai pu garder la tête hors de l’eau et tenir le cap. L’autre personne qui m’a aidé, c’est Martial Solal, en m’invitant dans son émission sur France Musique en 1996. Je lui avais envoyé une cassette, il l’a écoutée et presque tout de suite il m’a contacté, au conservatoire de Vanves. Je lui resterai éternellement reconnaissant pour ce geste et sa disponibilité. Depuis, nous sommes restés en contact (j’ai même récemment fait partie du jury du dernier concours de piano qui porte son nom), et c’est quelqu’un pour qui j’ai une très grande estime, artistiquement et humainement parlant. Et puis il y avait aussi celle qui allait devenir mon épouse en 1997, Anne Segalen Patterson, qui m’a apporté son amour, son soutien et sa générosité.
Aux Etats-Unis ? Eh bien, en 1984, six ans après mes débuts au piano, j’ai quitté le sud des Etats-Unis pour aller vivre à Washington parce qu’il se passait plus de choses là-bas en musique et que je voulais rencontrer d’autres musiciens. Seulement, je n’avais pas d’argent ; je suis resté longtemps SDF. Heureusement, là aussi j’avais trouvé une école de musique où je pouvais travailler le piano. Peu à peu j’ai rencontré des musiciens tels que Shirley Horn, Andrew White III, Keater Betts (bassiste d’Ella Fitzgerald), Mulgrew Miller, James King (bassiste d’Elvin Jones), Hugh Walker, George Coleman…. Steve Williams (batteur de Shirley Horn) m’a proposé de venir jouer un week-end dans son Quintet avec Wallace Roney, Charlie Young et Pepe Gonzalez. J’ai aussi remplacé ponctuellement le pianiste de David « Fathead » Newman. Mais, si j’ai rencontré toutes ces personnes, rares sont celles qui m’ont invité à jouer, sauf exceptionnellement, pour remplacer quelqu’un. En cela, je peux dire que je ne me suis jamais senti le bienvenu dans cette communauté.
Non, pas du tout ! Au fil de toutes ces années en France (ça fait maintenant seize ans pour être exact), combien de fois tu m’as vu sur les grandes scènes ou les festivals, ici, en Amérique, ou ailleurs ? Tu as déjà entendu parler de moi dans la presse jazz, mis à part les chroniques de Mississippi ?
ET COMMENT !!! Comment aurais-je pu être reconnu alors que je n’étais tout simplement pas entendu ? Un moment très important pour moi a été, en 1998, mon premier engagement avec un musicien très connu ici en France qui m’a proposé de jouer avec lui au Duc des Lombards. Au début de cette expérience, le public du club ne m’entendait même pas, ou très difficilement, car le piano était toujours en arrière-plan, quasi inaudible. Ensuite on a enregistré un album en quintet. Quand j’écoute ce disque, je trouve que je n’ai pas été mis en valeur, pas respecté. Je ne suis pas le seul à penser que ma présence sur ce disque est quasi inexistante. Pour se faire connaître dans ces conditions là… Les chroniqueurs et organisateurs de concerts et de festivals peuvent formuler toutes sortes de prétexte ou prétendre ne pas s’intéresser à ton travail puisqu’ils ne t’entendent pas !! Et ça, je dis que ce n’est pas ce que le jazz représente. Pour moi, le jazz c’est la liberté et l’expression de la liberté, pas l’apartheid !!! A l’époque, j’avais pourtant été primé deux fois au Concours de Jazz de La Défense - comme quoi, jusqu’à maintenant les circuits jazz des deux côtés de l’Atlantique m’ont été refusés.
Le disque suivant, c’est The Gernika Suite, un duo avec le batteur Didier Lasserre, originaire de Bordeaux. On s’est rencontrés il y a quelques années au Pays Basque, grâce à Beñat Achiary. Didier et moi avons décidé de rendre hommage à nos amis basques. D’ailleurs, je suis en train d’apprendre le basque, depuis un an ! Le disque vient juste de sortir. Je tiens à remercier Didier et Matthieu Immer, producteurs de ce disque et propriétaires du label Amor Fati. Je voudrais également remercier Philippe Méziat, directeur artistique du Bordeaux Jazz Festival, pour son aide précieuse.
A Besançon, en 2005, j’avais déjà joué en duo avec Ramon Lopez et apprécié cette expérience. C’est un contexte inhabituel mais qui vous accorde une liberté quasi totale. Et puis quand j’étais aux Etats-Unis, du fait que j’étais aussi hispanophone j’ai eu beaucoup de contacts avec de super percussionnistes venus de Cuba, de Panama, du Vénézuela, du Salvador… J’en profite pour saluer mes amis Roberto Dominich, Mauricio Rivas et Anderson Allen. J’ai joué très souvent avec eux juste en duo, au piano ou au clavier électrique. Cela a été riche d’enseignements pour moi, des années un peu folles où il faut bien reconnaître que je picolais pas mal. Il y avait beaucoup de cañas et de rhum ! (rires). J’en ai notamment gardé beaucoup d’intérêt pour la musique de Cuba car je sentais que dans les autres pays, on jouait « el son montuno » avec un swing qui n’avait rien à faire avec celui de Cuba. L’authenticité de ce rythme est proprement cubaine.
Ça a été une des périodes les plus heureuses de ma vie, car en fréquentant cette communauté antillaise hispanophone, en particulier, j’ai connu des gens tolérants et qui ont pris vraiment le temps de m’expliquer à fond cette musique et de me montrer comment la jouer. Si tu écoutes « Barcelona » sur Mississippi, tu entendras un peu de « son montuno ». Mes amis cubains m’appelaient à l’époque « el montunero yankee » ! Oui, ces musiques ont une influence énorme sur ma musique !!
Actuellement, je travaille avec différentes personnes avec qui j’ai plusieurs dates cet été. Il y a par exemple un spectacle qu’on jouera à Nantes et à Besançon en juin avec la danseuse togolaise Flora Thifaine, le chanteur basque Beñat Achiary, Didier Lasserre, l’électroacousticien Pierre Vissler et le plasticien Jean-Claude Barboff. C’est un spectacle autour des œuvres de la poétesse basque Itxaro Borda. Il y a aussi, en juillet, au festival de Porquerolles, le spectacle musical de Frank Cassenti sur Thelonius Monk avec Jean-Jacques Avenel. Puis je serai au Festival de Radio France à Montpellier et au Festival de Mauléon en Pays Basque avec Didier Lasserre pour la présentation du duo "The Gernika Suite." En août, j’ai plusieurs dates en Espagne pour mon trio "Mississippi" avec Louis Moutin et Stéphane Kerecki.
Oui, effectivement ! Le premier disque ECM que j’ai acheté, c’est un coffret de Keith Jarrett comprenant quatre CD (Sundial, Hourglass, Staircase et Sand ) et un autre de l’Art Ensemble of Chicago. Je rêve de travailler avec ECM ! J’ai rencontré Manfred Eicher une première fois il y a trois ans à Munich pendant un Symposium, une conférence sur la musique improvisée, et une deuxième fois ici à Paris. Nous avons passé des moments très sympa.
Sa musique m’a profondément marqué par sa grande sincérité, une générosité sans fin, l’importance qu’il y a à prendre de vrais risques, et surtout la folie de ses phrasés imprévisibles, qui me font d’ailleurs penser à Ornette Coleman, autre influence majeure sur ma musique.
Sûrement ! For Philie Guston, pour flûte, célesta et piano… Palais de Mari, pour piano… Words and Music pour piano et musique de chambre, Piano and Orchestra... Toutes ces partitions sont celles que j’écoute et joue le plus, mais pas toutes intégralement car For Philip Guston, par exemple, dure plus de quatre heures ! Ce sont carrément des chefs-d’œuvre. Et d’ailleurs, j’aimerais proposer ces partitions à la Cité de la Musique.
Techniquement ? La question n’est pas là. L’essentiel est de parvenir à les jouer avec son cœur. Bien sûr, le travail est capital. Ça me rappelle la conversation avec le directeur de la Scala que rapporte Keith Jarrett dans les notes de pochette de son disque en solo dans cette salle légendaire : « The heart is where the music is ». Plus généralement, toutes les approches techniques ont leur spécificité mais il ne faut jamais oublier l’essentiel.
Note de l’interviewer : Reste à souhaiter que Ronnie Lynn trouvera de nombreux organisateurs pour permettre à un plus vaste public de partager toutes les émotions dont on sent bien qu’il est rempli… Discographie :
Concerts à venir :
Photo chapeau © Anne Segalen Patterson |



















