![]() Publié le 14 mai 2007
Claude Marc Bourget dans le boudoir de Proust
Après une interruption de plus de vingt ans, le pianiste canadien Claude Marc Bourget effectue un retour sur les devants de la scène improvisée. Marcel s’est entretenu avec ce "revenant intriguant"...
Je dirais, la mise au diapason de l’orchestre symphonique. À chaque fois je vibre comme un violon. C’est souvent après que ça se gâte.
L’espoir toujours recommencé de jouer mieux demain qu’aujourd’hui, et surtout qu’hier. Mais également ce fait, finalement très rare, de jouer en symbiose avec un autre musicien, sinon de l’être vraiment avec un auditoire. Ça reste inscrit dans la chair.
Lors de mes premiers concerts, quand les quêtes de l’adolescence soudainement respiraient et touchaient le réel, la route effective. Puis vingt ans après, au moment de décider de mon retour en 2006, à cinquante ans, pour finir en service, tel un vieux mousquetaire.
Son économie générale. J’aimerais plus de silence et de lenteurs, de mouvements où les notes sont des individus plus que des foules. Ça viendra avec un peu plus d’usure.
Je perds la notion du temps. Je ne sais plus où j’en suis avec les minutes. On doit m’avertir des coulisses, s’il me reste 10 minutes ou 60. Je suis comme une embarcation au large et ne sais plus estimer la distance qui me sépare du rivage.
Ma prestation solo au Festival de jazz de Montréal, en 1983, juste avant d’arrêter. J’ai tenté cette année de reprendre là où j’avais arrêté, mais ce même festival n’a pas cru bon de recevoir aujourd’hui le fils prodigue, qui a laissé passer sa chance et disparu de l’affiche. Le divorce, je pense, est consommé. Il faut dire que le FJM ne joue plus sa programmation et son succès "à l’oreille", si j’ose la comparaison, mais sur le papier. Il compose son programme, cela dans sa tour d’ivoire, certain de toucher ses subsides. Sur papier-monnaie.
Ç’aurait été de ne pas revenir.
Un concerto de moi, pour orchestre et piano improvisé. Il arrivera. Je rêve aussi de jouer avec Gary Peacock, en improvisation libre, mais il ne sait pas que j’existe et peut très bien se passer de moi et de mon retour.
Le contrôle et le sang-froid dans la liberté, mais la latidude et l’indépendance dans le métier. J’ajouterais cette qualité qui tient à ce que j’appelle la troisième oreille, qui est spirituelle. Celle-là va à la musique, plus que l’inverse. Mais à la musique des sphères.
Celles de Monk, bien au-dessus de la faute. Ses interprètes en font moins... Les fautes ne sont pas souvent ce qu’on croit, et leur absence n’est pas tellement bon signe. Celles aussi, et dans le même sens, des vieux musiciens. Ils nous rappellent ainsi que la musique doit être humaine ou ne pas être.
Hormis le piano, la contrebasse, le cor français, la clarinette et l’accordéon. Ne me demandez pas pourquoi. J’oubliais la voix, prime et suprême "organon".
La musique symphonique, l’Ars Nova, la pianistique, celle de jazz et l’improvisée, mais du côté des réussites, pas inconditionnellement. Aussi le cante jondo.
Guillaume de Machaut, Bach, Bethoveen, Debussy, Stravinsky, Monk, Powel, Davis, Mingus, McCoy Tyner, Billie Holiday, Taylor, Horowitz, Kempf, Gould, Brendel, Pollini. Malgré certains côtés à quoi je suis plus étranger mais qui participent au bloc indivisible, j’admire aussi Keith Jarrett parce qu’il a fait entrer, à sa manière et par son talent remarquable, le jazz et ses beaux chemins de traverse dans la grande tradition du récital. Il fallait y arriver et c’est chose faite.
Je suis incapable d’entendre un disque depuis plus de dix mois. Je ne fais que jouer ou penser à jouer, "méditer en mon cœur replié", comme disait Hugo. Mais j’ai bien hâte de réécouter de vieux repiquages tout bruyants d’Art Tatum et de Monk, ou des arrangements exceptionnels de Mingus, dont j’oublie le nom et l’algèbre mais dont je n’oublie pas la chimie. Et, dans un autre registre, mais que marient en secret des corridors dérobés, La Mer de Debussy (par Dutoit, à Montréal). Et Miles, dont le sérieux, la lente respiration, le dessin mélodique et le génie de la note clé, vitale, l’économie cérébrale du chant, la présence un peu divine, au sens païen ou olympien, voire pharaonique, demeurent incomparables.
"Summertime".
La note de passage, la bleue, et la note pivot d’une modulation.
Les médiévaux, ceux du Quattrocento, Raphaël, les Impressionistes, puis les photographes, qui ne le sont pas moins.
Plutôt des genres cultes, assez purs si possible : aventure, policier, science-fiction, histoires bibliques.
Dante, Joseph de Maistre, Poe, Mallarmé, Stevenson, Borgès, Dantec. Et quelques autres que je n’ose pas nommer.
Le pomerol, mais dans le cristal et sans manger.
Perdre mon temps avec ce que je ne devrais pas faire et fais très bien.
La mémoire précise. Je ne retiens que le vague.
Je dirais une messe de Mozart, mais ça me gênerait un peu dans le cercueil.
L’impatience du fruit mûr, mais aussi l’amour d’un phénomène en voie de disparition, de cette plante déracinée qu’est l’art musical et qui ne vivra peut-être plus que le temps de son agonie, sauf résurrection.
Voir, entendre et résister.
|



















